TEMOIGNAGE. Nancy capitale du rock dans les années 80 : deux documentaires reviennent sur cet âge d’or

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Didier Manuel alias Otomo a vécu cette période rêvée de la création musicale. Artiste, performeur et cinéaste, il termine le montage de deux documentaires qui témoignent des débuts de la scène rock nancéienne, avec le témoignage de ceux qui l’ont faite.

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"La mort de Spatsz m’a mis un coup, j’ai réalisé que les acteurs de cette scène pouvaient disparaitre, et l’idée du documentaire a resurgi". Didier Manuel, alias Otomo, ne se départit jamais de son immense sourire. Il ponctue chaque phrase, chaque anecdote, même les plus tristes, comme celle qui évoque la mort du co-fondateur de Kas Product, groupe phare des années 80 qui contribué à placer Nancy sur la carte du rock hexagonal.

Performeur, danseur, mais aussi homme de théâtre et de cinéma, le quinqua a traversé cette période avec la fougue de l’activiste. Il est partie prenante de la plupart des projets qui ont marqué le Nancy de la fin du siècle. Inclassable, touche-à-tout, le franco-américain a fait les Beaux-arts avant d’étudier le septième art : "au départ, c’est une idée que je voulais refourguer à mes étudiants en cinéma, mais ils n’accrochaient pas trop. Trop loin, trop vieux, ça ne leur parlait pas. Le film était dans ma tête, j’avais vécu et grandi avec la plupart des membres de la scène nancéienne des années 80, c’était une évidence".

On était amoureux, et quand t’es amoureux t’as peur de rien !

Le groupe Double Nelson

Dans sa version 52 minutes, le documentaire "Who killed Nancy ?" décrit ce qui est considéré comme l’âge d’or de la scène nancéienne, celle qui débute à la fin des années 70 et s’achève vingt-cinq ans plus tard. "C’était une époque de grande liberté" témoigne l’activiste sonore Yvain Von Stebut, alias FLX dans le groupe Atomic Kids. En phase avec les débuts du punk outre-Atlantique, les premiers groupes de la ville défrichent à coup de guitares. Les Double Nelson, les Wroomble Experience, Kas Product, Geins't Naït posent les bases du son nancéien, énergique, foutraque et libéré des influences.

Nancy capitale du rock en France ?

Entourés de plasticiens, de vidéastes et de photographes, ils construisent une scène sans s’en rendre compte, relayés par une myriade d’associations, dont Trace Rock qui permet à son tour de nourrir le public nancéien des meilleurs groupes rock indépendants de la planète, d’abord dans les MJC puis au mythique Terminal Export. La grande époque du Term' (1989-2004) a cimenté la culture rock de Nancy. Le lieu, privé, a accueilli énormément de producteurs et d’assos en tous genres, de la musique électronique au métal. Mis en concurrence avec les projets publics, victime d’une certaine désaffection du public après la période faste du grunge, le Terminal Export garde une aura mythique.

"Il était de bon ton de ne pas savoir jouer" résume François Rousseau alias Jo Ravioli dans les Wroomble Experience. Faire carrière n’avait aucun sens, la précarité des conditions de vie était balayée par le formidable enthousiasme qui nourrissait tous les acteurs de la micro-scène nancéienne. Pour documenter cette époque, Didier Manuel a plongé dans ses propres archives, nourries par 40 ans d’activisme, comme artiste ou organisateur. Raconter l’histoire quand on est partie prenante n’a rien d’évident. Ne pas la réécrire, éviter les poncifs. Eclairer, donner à voir aujourd’hui, sans juger : "je voulais un film qui reste tendre" explique Otomo.

A l'heure du bilan

Ne pas régler ses comptes. Même si la voix est parfois acide, comme celle d’Hervé Mettavant, alias Mélanoche, le taulier de Trace Rock. Son association a posé les bases d’une reconnaissance du rock par les pouvoirs publics locaux. Un pied dedans, un pied dehors, le travail fourni par les bénévoles a mené à la création d’une salle des musiques actuelles (SMAC) à Nancy : l’Autre Canal. Mais son fonctionnement aseptisé est malmené par les anciens : "plus besoin d’associations dans cette structure, il y a un programmateur ! Le directeur a fait Sciences-po !" tâcle Mélanoche, rejoint par Yvain : "là-bas, il y a des coachs, des musiciens-conseils, des campagnes de prévention des risques auditifs… mais plus de liberté !".

Composer avec les pouvoirs publics, un numéro d’équilibriste. Obtenir leur reconnaissance dans le paysage culturel sans y laisser son âme, mais en prenant tout de même les aides nécessaires à la création et à la diffusion, tout en restant maitre de ses choix. Cette schizophrénie traverse le documentaire en creux, sans être vraiment résolue.

Comment filmer la scène quand on a soi-même été un acteur de cette scène ? Didier Manuel résout facilement le problème. Il cimente le propos par son expérience multiple, à la fois acteur et spectateur de la ville qui a beaucoup changé en trente ans. Attablé en terrasse au bord du tram, il est salué par un couple d’artistes en chemin pour un boulot de graff : "c’est le fils de l’ancien président de Materia Prima, je l’ai connu tout petit, il filait un coup de main dans les organisations, il trainait avec nous". Nancy une grande famille ? Le documentaire donne un effet loupe sur cette période révolue, où des pionniers défrichaient, sans se soucier de rien : "on était amoureux, et quand t’es amoureux t’as peur de rien" témoignent les Double Nelson.

Les principaux acteurs, même s’ils sont toujours actifs artistiquement, se sont éloignés de Nancy. Ou font des allers retours comme Didier Manuel lui-même qui se partage entre Nancy et Berlin, la Rochelle et le Cameroun, au gré des projets et des collaborations, toujours entre théâtre, organisation et performance même si le quinqua avoue qu’il préfère aujourd’hui les petites structures : "je vais partir en tournée avec une danseuse et une guitariste, j’avais plus l’habitude ! Depuis la fin de Materia Prima, où on emmenait plusieurs dizaines de personnes sur chaque projet, j’ai surtout travaillé seul… bon là, on n’est que trois, mais quand même j’angoisse un petit peu" sourit l’artiste.

Une époque révolue

Otomo fourmille d’anecdotes et d’infos. Même avec du recul, il se tient au courant de qui fait quoi, comme une (grande) antenne qui émet et reçoit en permanence. A l’heure des réseaux sociaux, il joue toujours le même rôle de courroie de transmission entre les énergies, sans toutefois vouloir remettre un orteil dans les initiatives locales. Il a laissé des plumes dans la fin de Materia Prima, sa compagnie, et garde un souvenir vif du défunt Totem à Maxéville, où il a organisé tant de concerts et de festivals.

Who killed Nancy ? attend une diffusion à la télé, avant une version 90 minutes baptisée So young but so cold qui sera prête à la rentrée et pour laquelle Didier Manuel attend une distribution dans les salles de cinéma. Une avant-première au Cameo est prévue avec les vétérans de l’époque. "J’ai appris beaucoup de choses en tournant ce documentaire, et j’espère que le public en fera autant" se réjouit Otomo.

Wim Wenders lui-même est tombé amoureux de Nancy. Le cinéaste a découvert la ville grâce à Solveig Dommartin qui fut sa compagne le temps du tournage des Ailes du désir. L'actrice lui a fait rencontrer tout ce que la ville comptait de musiciens dont Laurent Petitgand, alors dans les Dick Tracy. Le musicien a ainsi pu composer une bonne partie de la bande originale du film. Cette histoire, et beaucoup d'autres, sont racontées dans les documentaires de Didier Manuel.