Agriculture bio dans le Grand-Est : une nouvelle coupe dans les aides fragilise la vague de conversions

En décembre 2020, les agriculteurs du Grand-Est fraîchement engagés dans une reconversion en bio apprenaient une mauvaise nouvelle : le plafond des aides était amputé de 5.000 euros. Si cela ne remet pas en cause les conversions, cette décision de la Région risque d'en faire réfléchir certains.

Moutons dans un pré en Lorraine.
Moutons dans un pré en Lorraine. © Yves Quéméner, France Télévisions

Le secteur de l’agriculture est en train de vivre une petite révolution. Ces dernières années, les agriculteurs conventionnels qui passent le pas vers l’agriculture bio ont été de plus en plus nombreux. Boostés par une demande exponentielle des consommateurs qui s’accroit chaque année de 16 %, et des prix des produits conventionnels au plus bas !  Ainsi, en 2020, pas moins de 34.000 hectares ont été convertis dans le Grand-Est ! Surpris par cette vague de conversions, les financeurs -l’Etat, l’Europe, la Région et l’Agence de l’eau- ont décidé de réduire les aides individuelles pour pouvoir aider tout le monde.

Hersèterie, bineuse...l'agriculture bio nécessite de remplacer le pulvérisateur.
Hersèterie, bineuse...l'agriculture bio nécessite de remplacer le pulvérisateur. © Valérie ODILE pour FTV

Stéphane Oudinot est céréalier en Meuse. En 2020, il s’est engagé à convertir 92 ha de son exploitation en agriculture bio. En décembre dernier, alors qu’il venait juste de semer sa luzerne bio, il apprenait qu’au lieu des 30.000 euros d’aide à la reconversion qui étaient prévues lors de son engagement, il ne toucherait plus que 25.000 euros maximum par an. Soit une perte de 25.000 euros sur 5 ans. Une somme non négligeable qui entraine un manque à gagner sur la vente de ses céréales, mais aussi sur la rentabilité du matériel qu’il a dû acheter. Résultat : il ne convertira sans doute que 80 ha pour ne pas perdre d‘argent.

Des aides essentielles

Alors à quoi servent ces fonds ?
Les aides à la conversion bio sont cofinancées par l’Europe (40%), l’Etat, l’Agence de l’eau et la région Grand-Est qui est aussi l’organisme qui gère la distribution de ces fonds aux agriculteurs. Versées pendant cinq ans, elles permettent de compenser la perte de rendement. Elle complète également la différence de prix qui existe entre les produits vendus en bio, et ceux en non bio. En effet,  pendant les trois premières années, les produits bio ne peuvent pas être labellisés, car il reste des produits chimiques dans la terre. Les productions sont donc vendues au même prix que le conventionnel, alors que les investissements ont déjà eu lieu.

Contactée, la vice-présidente de la région Grand-Est en charge du dossier se dit "insatisfaite de la décision qui dû être prise" mais elle explique que "la Région n’a pas les moyens à elle seule de rallonger l’enveloppe si les autres financeurs ne le font pas eux aussi."

La baisse des aides n’est pas satisfaisante, mais j’ai une enveloppe financière à respecter.

Pascale Gaillot, vice-présidente de la région Grand-Est, déléguée à l'agriculture

En effet, la région s’est fixé comme objectif d’atteindre les 15% de surface agricole en Bio d’ici 2030 dans le Grand-Est. Elle explique que "l’enveloppe avait été prévue pour la conversion de 30.000 ha, alors que ce sont plus de 34.000 ha qui ont été engagés en agriculture bio en 2020 dans notre région".

"Nous avons essayé de trouver d’autres financements, mais ce n’était pas possible sans déshabiller d’autres enveloppes, notamment les aides à l’investissement en bio, ou à l’innovation, mais surtout l’accompagnement à la structuration des filières". En effet, il ne suffit pas d’aider à passer le pas, il faut surtout que les agriculteurs trouvent des débouchés pour leurs produits en filière courtes et en filières longues et ça, "c’est notre rôle à la Région" nous explique Pascale Gaillot, vice-présidente en charge de l’agriculture.

L'agriculture bio nécessite de nouveaux investissements pour se passer des pesticides
L'agriculture bio nécessite de nouveaux investissements pour se passer des pesticides © Valérie Odile pour FTV

Quelle place pour l’agriculture bio ?

Mais du côté des agriculteurs bio et de l’organisation professionnelle Bio en Grand-Est, on ne se satisfait pas de cette réponse.
Pour François Marchand, céréalier converti au bio depuis plusieurs années, et membre du conseil d’administration, ce recul est un "mauvais signe lancé à  tous ceux qui voudraient faire le pas". Et de souligner que "certains agriculteurs se demandent aujourd’hui s’ils peuvent compter sur les 25.000 euros par an…" Il faut dire que la profession a déjà été échaudée en 2018 lorsque l’Etat a décidé de ne plus donner d’aides au maintien aux agriculteurs.

Ce qui énerve les agriculteurs bio, c’est qu’avec les changements de politique, ils ne savent plus sur quel pied danser. Heureusement le prix plus élevé et plus stable des produits bio, et la demande croissante des consommateurs continuent à impulser des reconversions en masse. Dans le sud, certaines régions sont aujourd’hui à 18% de la surface agricole utile en bio, contre seulement 7% dans le Grand-Est.

François Marchand est un céréalier converti à l'agriculture bio et membre de Bio en Grand-Est
François Marchand est un céréalier converti à l'agriculture bio et membre de Bio en Grand-Est © Valérie Odile pour FTV

La plupart des exploitants en bio souhaiteraient que leur travail soit reconnu d’utilité publique et que les efforts qu’ils font pour produire de façon plus écologiques et plus propre soient enfin valorisés. Ils espèrent qu’ils pourront obtenir des "paiements pour services environnementaux" lors de la prochaine PAC (Politique Agricole Commune), actuellement en discussion. Le changement d’agriculture est un énorme levier pour lutter contre la pollution de l’eau, mais surtout également contre le réchauffement climatique.
"Il faut maintenant que les décideurs sachent enfin ce qu’ils veulent pour l’avenir de la planète", martèle François Marchand.  En précisant que "dans le bio, un euro investit a immédiatement des conséquences positive sur la qualité des sols, de l’air et de l’eau !". La balle est dans le camp des décideurs.

 

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