Hayange, Ascoval et la Sarre : débat truqué sur l’acier «propre»

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Le sidérurgiste allemand Saarstahl voulait transférer une partie de la production d’acier « électrique » d’Ascoval (Nord) dans ses hauts-fourneaux au charbon, moins coûteux. Devant le tollé, il a renoncé. A l’usine de rails Saarstahl d’Hayange, le problème du coût des approvisionnements reste posé.

Une production d’acier recyclé, propre et made in France, délocalisée en Allemagne… et convertie au charbon pour faire des économies ! C’est ainsi que les syndicats d’Ascoval Saint-Saulve, près de Valenciennes, ont présenté mercredi 17 novembre les intentions du groupe allemand Saarstahl, propriétaire de l’aciérie nordiste.

Même partiel et temporaire, ce transfert d'activité avait de quoi inquiéter pour l'avenir de l'emploi local. Chez Ascoval, déjà sauvée in extremis à plusieurs reprises, les salariés sont échaudés.

Mais l’affaire est allée beaucoup plus loin qu’un énième épisode de la crise de la sidérurgie française. Annoncer, quelques jours après la COP26, qu’on va faire de l’acier au charbon plutôt qu’à l’électricité... Maladresse ou cynisme ? Les réactions n’ont pas manqué, de Fabien Roussel, député PCF du Nord, à Bruno Le Maire à Bercy, pour condamner le projet de l’industriel sarrois. Devant la levée de boucliers générale, celui-ci a renoncé en moins de 48 heures.

Mariage à trois

Et la Lorraine dans tout ça ? Il se trouve que l’usine à rails d’Hayange est le premier client de l’aciérie de Saint-Saulve. Et les deux entreprises appartiennent à Saarstahl qui les a rachetées cet été... avec la bénédiction de Bercy.

L’opération ne semblait faire que des heureux. Les salariés, en Moselle comme dans le Nord, ravis de dépendre enfin d’un vrai groupe sidérurgique (européen qui plus est), plutôt que de spéculateurs internationaux. Les politiques, soulagés de clore enfin des feuilletons industriels douloureux et coûteux pour l’argent public. Et le troisième groupe sidérurgique allemand, tout content de mettre un pied dans l’industrie du rail avec Hayange… et dans l’acier « décarboné » avec Ascoval.

Sur le papier, tout semblait cohérent. Ascoval fabriquait déjà pour Hayange les blooms, ces gros lingots d’acier qui, en Moselle, sont laminés en rails de haute qualité, en particulier pour les lignes à grande vitesse. Saarstahl apportait les investissements nécessaires pour pérenniser les deux usines et développait ainsi sa palette d'activités. Le président du groupe, Karl-Ulrich Köhler, soulignait lors de l'acquisition, il y a trois mois, l'importance "stratégique" de l'aciérie électrique pour remplir ses objectifs "bas carbone" !

Mais voilà. A Saint-Saulve, les fours électriques qui fondent la ferraille à 1600 degrés ont une consommation qui se compte en gigawattheures, l’équivalent de centaines de milliers de foyers. Une grosse facture EDF qui en trois mois, a été multipliée par 3 pour Ascoval, comme pour nombre d'industriels.

Patate chaude

Résultat pour Hayange : le prix des fameux blooms est passé, en quelques mois, de 600 à 850 €. Une hausse de 30 % qui pèse sur la trésorerie de l'entreprise lorraine, et sur ses perspectives. "Pour les contrats en cours, le prix du rail n'est plus négociable, et on perd de l'argent. Pour les contrats futurs, on ne peut pas s'aligner sur la concurrence, et on perd des clients" résume Gérard Glas. Directeur de l'usine pendant dix ans (et plusieurs changements de propriétaires), il dit n'avoir "jamais vu ça" dans le monde de l'acier.

Actuellement en train de passer le témoin - les Allemands mettent en place une nouvelle direction - il n'a rien contre l'acier "charbon". La moitié des blooms vient déjà de la Sarre : Ascoval n'en fournit pas assez.  Ici, on en consomme 340.000 par an"... La COP26 ?... "Le groupe conserve la volonté d'aller vers un acier bas carbone".

Un syndicaliste maison n'est pas loin d'avoir le même discours... en moins diplomatique. "C'est l'Etat qui a voulu ce mariage politique pour sauver Ascoval. C'est à lui de s'investir dans le dossier. On ne peut pas mettre Hayange en danger pour Ascoval." Pas très confraternel, mais il faut être réaliste : "Et les clients ? Est-ce que la SNCF est prête à payer plus cher pour avoir des rails "verts" ? " La réponse est dans la question. Le réchauffement climatique est une patate chaude.

Aides publiques

Agnès Pannier-Runacher, ministre de l'Industrie, s'est beaucoup démenée pour convaincre le groupe sarrois à renoncer. Ascoval pourrait bénéficier des aides publiques, votées il y a quelques jours dans le projet de loi de finances, pour compenser la hausse de l'électricité aux entreprises très consommatrices. Enfin, toujours selon la ministre, le contrat de fourniture d'électricité d'Ascoval va être renégocié avec EDF au 1er janvier : "On va être sur un coût d'électricité qui est stabilisé, et donc ça va permettre de travailler." 

En attendant, Hayange va probablement acheter, provisoirement, un peu plus d'acier "charbon". Loin de l'usine Ascoval, surveillée comme l'acier sur le feu par les pouvoirs publics, ça va se faire discrètement. A supposer même que l'acier électrique soit plus "vert" (ce qui reste à démontrer), c'est encore l'économie qui prévaut.