Vallée de la Fensch : pas d'annonce de fermeture pour la cokerie de Serémange, mais de gros doutes subsistent

La cokerie de Serémange était l'objet de nombreuses rumeurs de fermeture depuis plusieurs mois. / © Emmanuel Bouard/France 3 Lorraine
La cokerie de Serémange était l'objet de nombreuses rumeurs de fermeture depuis plusieurs mois. / © Emmanuel Bouard/France 3 Lorraine

Contrairement à ce qu’écrivait le Républicain Lorrain vendredi 7 février 2020, ArcelorMittal n’a pas annoncé hier de fermeture. Mais le numéro 1 mondial de l’acier est sorti du bois, et parle désormais d’une "utilisation de la cokerie qui pourrait être remise en cause".

Par Emmanuel Bouard

"Fou de rage", c’est ainsi que plusieurs participants au comité social et économique central qui s’est tenu à Paris hier lundi 10 février 2020, ont qualifié la réaction d’Eric Niedziela, le directeur général ArcelorMittal France. Les raisons de sa colère : la publication de l’article de notre confrère Alain Morvan du Républicain Lorrain vendredi 7 février 2020, qui écrivait que le groupe sidérurgique allait annoncer hier la fermeture de la cokerie de Serémange. L’annonce proprement dite n’a pas eu lieu, mais le directeur général a dû se livrer à un exercice d’équilibriste assez périlleux.

C’est un secret de polichinelle : la cokerie de Serémange est en fin de vie. Conçue pour produire du coke à partir de charbon, elle alimentait jusqu’en 2011 les hauts fourneaux d’Hayange : le coke est indispensable à l’élaboration de la fonte, qui est ensuite transformée en acier. Mais depuis la fermeture de la filière liquide, elle ne produisait plus que pour les hauts fourneaux de Dunkerque, un choix industriel très peu rentable pour le groupe, puisqu’elle faisait du coke de Serémange le plus cher d’Europe… Cette situation, personne ne l'ignore dans la vallée, ni les syndicats, ni les élus. La cokerie est également régulièrement dans le viseur des autorités pour des faits de pollution de l’air et de l’eau, et à l’heure de la sidérurgie dé-carbonée, elle est tout simplement dépassée.

Demi-aveu

Acculé par l’article de notre confrère, Eric Niedziela a choisi de tordre un peu la réalité, tout en l’ancrant dans le contexte, difficile, de la situation globale du groupe. ArcelorMittal traverse une mauvaise passe, avec une année 2019 compliquée. Après deux très bonnes années, le groupe a enregistré des pertes l’an passé, en raison de la baisse de la demande mondiale dans l’automobile notamment, mais aussi à cause de l’augmentation du prix du minerai de fer, matière première indispensable à l’élaboration de l’acier. Le groupe a annoncé lors du deuxième semestre 2019 qu’il cherchait à se débarrasser d’actifs non stratégiques
 
La cokerie de Serémange a fait l'objet de plusieurs plaintes ces dernières années, notamment pour pollution de l'air et de l'eau. / © Emmanuel Bouard/France 3 Lorraine
La cokerie de Serémange a fait l'objet de plusieurs plaintes ces dernières années, notamment pour pollution de l'air et de l'eau. / © Emmanuel Bouard/France 3 Lorraine

Dans un communiqué qui nous est parvenu hier soir, le directeur général précise ses choix : "compte tenu du plan d’investissements envisagés afin de réduire nos émissions de CO2 de plus de 30 % d’ici 2030, le besoin en coke devrait diminuer et le site de Dunkerque pourrait être auto-suffisant à court terme (2022-2023). L’utilisation de la cokerie de Florange, initialement prévue jusqu’en 2032, pourrait être remise en cause. Au vu des perspectives démographiques de notre société, nous savons d’ores et déjà que nous aurions les moyens de proposer un nouveau projet professionnel en interne à chaque salarié de la cokerie";

Traduction : la cokerie va fermer, mais on ne sait pas quand. Le temps sans doute de préparer les esprits des salariés concernés, ils sont 250 sur le site. Le temps aussi de ficeler d’autres solutions industrielles : la cokerie produit du gaz, qui servait jusque-là à réchauffer les brames d’acier au train à chaud, brames ensuite laminées en bobines. Selon nos informations, la direction locale d’ArcerlorMittal se prépare déjà à l’éventualité de la fermeture depuis plusieurs mois, notamment en actant l’alimentation en gaz naturel de ses fours du train à chaud, comme alternative aux gaz de cokerie. Une fois que le train à chaud pourra être alimenté en gaz naturel, ArcelorMittal pourra se passer quand il le souhaitera de sa cokerie.

La politique de Mittal c’est d’acheter des installations, de les presser comme des citrons, et quand il n’y a plus de jus, de les jeter.
Lionel Kozinski, élu CGT au CSE ArcelorMittal Florange.

Demi-espoir

En interne, Eric Niedziela a fait parvenir à l’ensemble des salariés français du groupe peu ou prou le même message. Dans un "flash info" il justifie les orientations industrielles à venir par un contexte difficile. Et tente d’inscrire la stratégie française dans celle du Green Deal de la commission européenne, qui prévoit de réduire de 30% les émissions des industries sidérurgiques dans dix ans. Pour y parvenir, le numéro 1 mondial de l’acier prévoit de mener plusieurs projets, pour un coût estimé d’un milliard d’euros !

Problème : aucun ne s’inscrit dans la vallée de la Fensch. D’où une urgence à agir, selon l’ancien syndicaliste et député européen Edouard Martin, qui milite avec son association Bridge pour des projets en rupture technologique : "nous avons l’opportunité de faire une usine à hydrogène dans la vallée, qui pourrait alimenter un haut fourneau en lieu et place du coke" explique le héros de la lutte contre la fermeture de la filière liquide en 2011-2013.
 

"L'outil est en bon état". Contactée ce matin, la direction locale du site de Florange conteste la présentation de la cokerie comme un outil vétuste, et privé d'investissements : "nous avons dépensé 11 millions d'euros ces cinq dernières années afin de maintenir la compétitivité de l'outil, qui est régulièrement entretenu". 
Selon nos informations, deux scénarios sont à l'étude par ArcelorMittal concernant la cokerie de Serémange. Soit la demande en coke reste forte dans le groupe, grâce au redémarrage des hauts fourneaux de Cracovie (Pologne), ainsi qu'un éventuel redémarrage de ceux d'Ilva (Italie), auquel cas ArcelorMittal en Europe aura besoin du coke de Serémange. Soit le groupe accélère sa mutation vers une sidérurgie dé-carbonée, par exemple en transformant un haut fourneau de Dunkerque afin qu'il puisse utiliser de l'hydrogène à la place du coke, et Serémange n'aura plus de débouché... Dans ce dernier cas, ArcelorMittal ferait également figure de bon élève aux yeux de la Commission Européenne, et règlerait dans le même temps son passif avec les élus locaux qui dénoncent régulièrement des épisodes de pollution de l'air et de l'eau.

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