Témoignage. Il milite pour les sans-abris depuis plus de 50 ans : "ma petite devise à moi : plus t'es dans la merde, plus tu m'intéresses"

Publié le Écrit par Emilie Boulenger

Notamment connu pour sa grève de la faim, en faveur de deux réfugiés guinéens menacés d'expulsion, et pour ses actions coup de poing, Guy de la Motte Saint-Pierre, est engagé dans l'humanitaire depuis les années 1970. Une vie entièrement dédiée à ceux qui sont dans le besoin.

Son nom vous dit peut-être quelque-chose, Guy de la Motte Saint-Pierre fait parler de lui depuis plusieurs années en raison de son combat pour les exilés. Volontaire dans deux ONG et hébergeant des sans domicile fixes pendant plusieurs années, cet infatigable activiste a eu mille vies, dont le combat et la détermination font rage.

Ma petite devise à moi : 'plus t'es dans la merde, plus tu m'intéresses'. J'y peux rien, c'est comme ça.

Guy de la Motte-Saint-Pierre, activiste

Il ne mâche pas ses mots et va loin, très loin pour obtenir ce qu'il veut. En janvier 2023, Guy se poste devant la préfecture de la Somme pendant 43 jours, pour réclamer le droit de travailler pour deux exilés."Ma petite devise à moi : 'plus t'es dans la merde, plus tu m'intéresses'. J'y peux rien, c'est comme ça. Et ça a provoqué des rencontres fabuleuses : Jean-Marie, tout le monde, les exilés, etc. Tu bouffes de l'humain à longueur de journée."

Jean-Marie Faucillon, ami de Guy, photographie le mouvement social depuis 40 ans à Amiens. Il y découvre des parcours qui le touchent. "Je n'arrive pas à dire 'ça a été long 43 jours', raconte-t-il. Une journée ça pouvait être long quelquefois, parce que... voilà. Mais moi, j'ai fait des rencontres, j'ai pu présenter les deux amiénois exilés. Ils ne viennent pas pour les allocs ! Parce que ça fait sept ou huit ans qui sont là, et ils n'ont droit à rien !"

Quand on est face à un mur, il faut trouver une faille. Il faut pouvoir faire marcher l'imagination : le fait qu'un vieux se couche par terre, ça attire l'attention.

Guy de la Motte Saint-Pierre, activiste

Alors qu'importe si les preuves sont insuffisantes aux yeux de l'État, il y a des douleurs qui n'ont pas à être démontrées pour ce militant. Le cas par cas et de petites victoires, c'est tout ce qui compte pour lui : "Quand on est face à un mur, il faut trouver une faille, expose-t-il, installé devant les grilles de la préfecture. Il faut pouvoir, à un moment donné ou un autre, pour faire marcher l'imagination : le fait qu'un vieux se couche par terre, ça attire l'attention. Alors que quand il est debout, ça n'attire pas l'attention."

Une vie d'engagement

Attirer l'attention, Guy de la Motte Saint-Pierre sait faire, quitte à agacer. C'est dans son garage, qu'en 2021, il décide de cesser de s'alimenter pendant 13 jours, pour de jeunes guinéens, dont Boubacar Sow, aujourd'hui étudiant en BTS avec lequel il a noué une relation particulière.

C'était insupportable pour moi, qu'après tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a traversé, que justice ne lui soit pas rendue.

Guy de la Motte Saint-Pierre, activiste

"Au début, on s'est découvert, mentionne-t-il au sujet de son jeune protégé. Ils ont traversé la mer. Ils ont traversé l'Afrique. C'était insupportable pour moi, qu'après tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a traversé, que justice ne lui soit pas rendue. Quand Boubacar m'a annoncé qu'il ne savait pas nager, mon Dieu, mon Dieu ! s'en exclame-t-il. D'ailleurs, je lui ai demandé d'apprendre à nager, et il ne l'a toujours pas fait ! Se tenant près de Guy, Boubacar lui répond, souriant : "Je sais nager, je dis juste que je ne suis pas un expert de la nage".

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Insupportable pour l'un, mais difficile aussi pour Boubacar. "Ça m'a complètement dépassé de le voir s'allonger ici, sans manger, sans rien. C'est plus une question de sincérité, on peut dire. Parce que là, ça va au-delà de ça. Lorsqu'il a fait ça, il m'a pris comme son propre fils."

En l'hébergeant, Guy s'est pris d'affection pour ce fils adoptif, mais ce n'est pas la seule raison de son engagement. Dans ce même garage, des souvenirs enfouis remontent.

Notamment le cri de douleur d'une maman en Inde, alors qu'il l'emmenait avec son bébé chez le médecin. "Son bébé venait de mourir dans ses bras, dans ma voiture, témoigne Guy, non sans difficulté. On n'a pas eu le temps d'arriver, et ça, plus personne ne pourra me menacer etc., j'en ai rien à foutre. Je ne veux pas revivre ça. C'était tellement... une maman qui perd son fils, tu es juste à côté, tu n'as rien pu faire... elle me hante", ajoute-t-il en sanglotant, alors submergé par l'émotion.

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"Quand je dis l'horreur absolue, c'est l'horreur absolue !"

De cette période, Guy n'a rien oublié. À 23 ans, il dit adieu au château de son enfance et à cette famille dépourvue d'affection, pour aller creuser des puits en Inde avec les "intouchables" (des groupes marginalisés d'Asie du Sud). Il y rencontre Mère Teresa et se sent pour la première fois en adéquation avec lui-même. Mais il découvre aussi l'horreur des camps de réfugiés lors de la guerre d'indépendance du Bangladesh.

Quand j'en parle, j'ai encore l'odeur. J'ai encore le son. J'ai tout ! Rien n'a disparu !

Guy de la Motte Saint-Pierre, activiste

"Quand je dis l'horreur absolue, c'est l'horreur absolue !", évoque-t-il en sanglots. Assis, chez lui, redécouvrant les photos datant de cette période, Guy ne peut retenir ses larmes. "Je transporte des cadavres. Tu as les pieds dans le choléra, ça pue, ça crie, il y en a partout, s'indigne-t-il toujours avec autant d'ardeur aujourd'hui, près 54 ans plus tard. "Quand j'en parle, j'ai encore l'odeur. J'ai encore le son. J'ai tout ! Rien n'a disparu !"

Rien, et surtout pas ce goût pour l'humanité. Guy de la Motte Saint-Pierre le partage avec son amie, Martine Tekaya, bien connue dans le monde associatif. Mais la présidente samarienne de Femmes solidaires, ne justifie pas ses méthodes radicales. "Je n'en voudrais pas dans mon association, affirme-t-elle. Guy, c'est quelqu'un qui est entier et qui ne veut pas avoir du recul sur certaines choses. Il faut que les choses soient comme ça et pas autrement."

Même si, au fond, Martine n'était pas d'accord sur l'action, elle n'a jamais cessé de le soutenir. "C'est quelqu'un que j'aime profondément, abonde-t-elle, donc je n'allais pas le laisser sur le trottoir tout seul, ou faire sa grève de la faim sans venir le voir. C'est quelqu'un qui fait partie de ma vie. Donc oui, je le soutiens. Après ça peut être dérangeant pour une association, parce que ça donne l'idée qu'elle n'est pas ouverte."

Une générosité sans faille

Mais sur le fond, et sur les fonds qu'il faut trouver pour ceux qui en ont besoin, ces deux-là se rejoignent.

En novembre 2023, Guy de la Motte Saint-Pierre organisait un vide-grenier dans sa maison où il y vendait ses effets personnels, au profit de l'association Les amis du réseau éducation sans frontières, pour qui les dons permettent de loger les migrants. Sur place, des souvenirs de voyage, des affiches, des BD offertes à celui qui est investi depuis des années dans le Festival de la bande dessinée d'Amiens.

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C'est pour la bonne cause, (...) ce n'est que du matériel et moi, je préfère l'humain.

Guy de la Motte Saint-Pierre, activiste

Malgré la valeur personnelle de ces objets, Guy n'éprouve aucune difficulté à s'en séparer. "C'est pour la bonne cause, affirme-t-il humblement. Quand c'est pour la bonne cause, pour moi, c'est vraiment un truc qui me tient à cœur. Ce sont des belles choses, mais en même temps, ce n'est que du matériel et moi, je préfère l'humain". Martine Tekaya saluait l'initiative qui a permis d'héberger "environ 13 mamans et une bonne trentaine d'enfants à la rue" à l'auberge de jeunesse.

Aujourd'hui, à la Halle Freyssinet, il encadre sa nouvelle et dernière exposition solidaire, pour le festival de la bande dessinée d'Amiens. Un univers dans lequel il est tombé il y a 28 ans, surpris par la générosité des dédicaces des auteurs.

Bénévole et président de l'association, c'est un auteur, Marc Lizano, qui a eu l'idée de donner une œuvre à Guy de la Motte Saint-Pierre, pour qu'il en tire un bénéfice. Cette année, 50 planches seront vendues au profit de "Femmes solidaires".

"Je n'ai pas de raison d'arrêter. C'est ma vie."

Même si à 77 ans, Guy a décidé de ne pas rempiler, son appartement reste ouvert. "J'ai le cumul des années qui font que j'ai un petit peu moins de force, un petit peu moins d'énergie, avoue-t-il. Donnez-moi une raison d'arrêter. Je n'ai pas de raison d'arrêter. C'est ma vie ! C'est ma vie."

Guy, il a ça dans la peau, dans le cœur.

Guy de la Motte Saint-Pierre, activiste

Mamadou et Aboubacar vivent en France depuis plusieurs années sans papiers. L'un seul et l'autre avec sa famille. Ils viennent chercher chez lui une aide administrative, financière, mais aussi un soutien. "C'est en lui quoi, énonce Aboubacar, comme une évidence. Monsieur Guy, il a ça dans la peau, dans le cœur. Il fait beaucoup de sacrifices. Je sens en lui une force sociale. Une force de nous aider, nous les immigrés, parce que, le dire, ça me fait mal au cœur."

Tout en complétant les propos de son ami, Mamadou conscientise. "Ce n'est pas quelque chose qui est facile. Moralement, il porte un bagage qui est très très lourd. Il y a pas mal de problèmes – je ne vais pas dire qui ne le concernent pas mais – qui le concernent parce qu'il s'est porté volontaire pour les faire."

Un bagage, qu'il veut pourtant continuer à porter, lui, l'électron libre aux idées arrêtées. Lui qui, bousculé par la détresse humaine, accepte depuis, d'être guidé par l'émotion.

Édité par Chloé Caron / FTV

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