Témoignage. Ce procureur a passé des centaines d'heures à interroger le "monstre" Michel Fourniret et sa compagne

Publié le Mis à jour le Écrit par Mélisande Queïnnec et Gregory Thelu

Mort en 2021, Michel Fourniret est reconnu comme l'un des pires tueurs en série de l'histoire récente en France. Avocat général au moment de son procès, Francis Nachbar, l'ancien procureur du Havre, a couché tous ses souvenirs dans un livre, "Ma rencontre avec le mal" (Mareuil). Entretien.

On l'appelait "l'ogre des Ardennes". Trois ans après sa mort, une chape de plomb entoure encore Michel Fourniret et ses - trop nombreuses - victimes. Le tueur en série, avec l'active complicité de sa compagne, Monique Olivier, a reconnu 11 meurtres... Mais pourrait être impliqué dans 21 autres affaires de disparition de fillettes et de jeunes filles.

En 2008, Francis Nachbar, alors procureur de Charleville-Mézières (Ardennes), a instruit leur procès largement médiatisé. Pendant quatre longues années, il a passé des centaines d'heures avec celui qu'il a qualifié de "monstre" et sa compagne, noyée dans le silence et largement dénuée d'empathie, selon ses mots. Et plus de 15 ans après, il se raconte dans son livre "Ma rencontre avec le mal".

"Mon obsession, c'était d'essayer d'identifier toutes ses victimes"

France 3 Normandie : "Personne ne sortira indemne de l'affaire Fourniret, pas même vous, Monsieur le procureur". Ce sont les mots de Michel Fourniret à votre égard, en 2004, lors de fouilles pour retrouver deux de ses victimes. Êtes-vous traumatisé par cette affaire ?

Francis Nachbar : Je n'en suis pas sorti indemne, comme il me l'avait dit. J'avais mis ces mots sur le compte d'une mégalomanie un peu pathologique chez Michel Fourniret, mais je me suis assez rapidement aperçu qu'il ne s'était pas trompé.

Je n'en suis pas sorti indemne, c'est tout à fait certain, mais il est évident que mon traumatisme est sans commune mesure avec la tragédie qui a frappé les victimes et leurs familles.

Vous décrivez Fourniret comme un "monstre", un monstre de sadisme, de perversité, qui prend un malin plaisir à jouer avec vous, vous provoquant même avec ces mots : "vous rendez-vous compte, cette jeune fille à l'âge de la vôtre". Ce face-à-face, ce fut une guerre psychologique avec le mal ?

Oui. Pendant quatre ans, je me suis déguisé, travesti, j'ai été faussement sympathique et je discutais avec Fourniret parce que c'était le seul moyen de retrouver le corps de ses victimes. C'était mon obsession : essayer d'identifier toutes les victimes qu'il avait pu commettre. J'ai rencontré des succès, j'ai eu des réussites...

Mais malheureusement, je n'ai pas réussi à retrouver tous les corps. Marie-Angèle Domèce [disparue en 1988 à Auxerre, ndlr], on ne l'a jamais retrouvée. Mais il fallait agir comme ça : et mentalement, moralement, ça a été très dur pour moi.

Ce livre, vous l'avez aussi écrit en hommage aux familles des victimes...

J'ai été frappé - et c'est un euphémisme - ébloui, même, par leur dignité tout à fait exceptionnelle, tout à fait remarquable. Quand une tragédie vous fracasse de cette manière, vous détruit pour toujours, être aussi digne qu'elles ont pu l'être pendant quatre ans et pendant les deux mois de procès, qui ont été éprouvants pour tout le monde... J'étais admiratif.

"Monique Olivier est une coquille vide"

Michel Fourniret aurait-il eu, selon vous, ce parcours criminel sans sa rencontre avec Monique Olivier, lors de son incarcération ?

Je ne le pense pas. Les psychologues qui l'ont expertisé de manière approfondie ne le pensent pas non plus. Fourniret lui-même a dit "sans Monique Olivier, je ne serais pas allé jusqu'au bout". C'était un agresseur sexuel et il aurait vraisemblablement continué, sans aller jusqu'au meurtre.

Monique Olivier a été son bras armé, lui a fourni son permis de tuer. Su ce plan-là, on peut leur accorder beaucoup de crédit.

Vous avez pu vous entretenir avec Monique Olivier... Qu'avez-vous tiré de ces conversations ?

J'ai surtout eu des conversations avec Fourniret, parce qu'on pouvait obtenir de lui certains éléments, même s'il vous testait en permanence. C'est comme ça que l'on a pu retrouver trois corps provenant d'assassinats qu'il avait reconnus. Elle, c'était quasiment impossible. Il fallait l'interroger 10 ou 11 heures pour obtenir 3-4 pages de procès-verbal, c'était absolument insupportable.

Il y avait ces silences interminables, où elle gardait la tête baissée, avec ses grands cheveux noirs qui cachaient son visage. Elle hochait la tête de droite à gauche ou de haut en bas sans parler, ça pouvait durer 20 minutes, parfois plus. Les quelques conversations que j'ai eues avec elle étaient limitées à leur plus stricte expression.

Comment l'avez-vous trouvée ?

Monique Olivier est totalement indifférente. Dénuée de toute compassion et d'empathie et pour aller encore plus loin, dénuée de toute humanité. C'est une coquille vide que rien ne touche. Elle ne peut s'apitoyer que sur elle-même.

Même le corps d'une victime, quand on le retrouve, comme c'est arrivé au château de Sautou en 2004, si elle verse deux larmes, c'est parce qu'elle est menottée. Elle est monstrueuse d'inhumanité et de perversité. Elle ne se rend même pas compte à quel point c'est inhumain.

La méchanceté n'est pas une maladie psychiatrique, mais avec un M majuscule, c'est comme ça que l'on peut caractériser Monique Olivier.

Francis Nachbar

à France 3 Normandie

Les derniers jours d'Estelle Mouzin, c'est absolument insupportable : Michel Fourniret l'a menacée de lui mettre de l'acide dans les yeux pour ne pas qu'elle puisse le reconnaître, Monique Olivier lui a fait croire qu'elle allait revoir sa famille... Ils ont joué un jeu extraordinairement cruel et pervers.

La méchanceté n'est pas une maladie psychiatrique, mais avec un M majuscule, c'est comme ça que l'on peut caractériser Monique Olivier. Elle est méchante. De par sa complicité, elle s'est vengée de tout ce qu'elle n'était pas : les petites filles représentaient pour elle une certaine beauté, une pureté, une grâce, une innocence... Monique Olivier a alimenté ses fantasmes les plus archaïques par ces crimes abjects.

L'ombre de Michel Fourniret et Monique Olivier plane également sur une affaire qui remonte à 1993 : la disparition de Lydie Logé, dans l'Orne. Pensez-vous que Monique Olivier puisse encore révéler des secrets sur cette affaire ?

On m'a posé la même question pour Estelle Mouzin. J'avais répondu que je n'y croyais pas. Monique Olivier se fiche complètement de la douleur des familles, de leur détresse perpétuelle, définitive et inouïe. J'espérais me tromper, mais malheureusement, ça n'a pas été le cas. Monique Olivier accompagnait son mari lors de l'enlèvement de Lydie Logé. Elle sait où est enseveli le corps. Mais je crains fort qu'elle ne dise rien.

Son avocat a prononcé cette phrase malheureuse : "mais qu'a-t-elle à y gagner ?" C'est terrible comme phrase. Peut-être un moment d'humanité, une fois dans sa vie, qui puisse aider la famille à donner à Lydie une sépulture digne, 20 ans après.

"Pendant 11 ans, je ne suis plus allé aux assises"

Avez-vous cherché à prendre vos distances, lorsque vous êtes arrivé à la tête du parquet du Havre, en 2008, où vous êtes resté jusqu'en 2015 ?

J'ai pris le large à l'ouest ! À Charleville-Mézières, j'étais dans un tribunal de taille moyenne. L'ambition légitime d'un procureur, c'est d'avoir un parquet plus important. Deux trois ans avant le procès, j'avais déjà postulé sur 20 ou 30 postes de procureur, dont celui du Havre. C'est un tribunal important, avec une grosse activité pénale. Donc ce n'était pas pour prendre de la distance. Et ça a même été la fonction la plus intéressante que j'ai pu exercer au cours de mes 41 ans de carrière.

Je considère les assises comme la vitrine de la justice pénale.

Francis Nachbar

à France 3 Normandie

Le procès Fourniret n'a donc pas changé votre manière d'exercer...

Non. Je me suis investi totalement au Havre. On a obtenu des résultats positifs à travers une coproduction avec la mairie, la préfecture, le rectorat. C'était un travail d'équipe, où l'on tournait tous dans le même sens, avec une confiance réciproque. C'était particulièrement agréable ! En revanche, pendant 11 ans après le procès Fourniret, je ne suis plus allé requérir aux assises. C'était pourtant ce que je préférais. Mais je n'avais plus envie d'y aller. Je prenais d'autres audiences.

Tout ça a changé lorsque j'ai été nommé avocat général à Cayenne, où il y a naturellement une cour d'assises permanente tant l'activité criminelle est forte. Je ne pouvais donc plus laisser la charge de travail des assises uniquement à mes collègues. J'ai pu y retrouver l'intérêt que j'ai toujours trouvé à ce que je considère comme la vitrine de la justice pénale.

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