Énergies renouvelables : pourquoi n'y a-t-il aucune éolienne en Aquitaine ?

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Écrit par Marine Cardot

Le manque de vent, l'habitat dispersé, la présence de bases militaires et de forêts ne suffisent pas à expliquer l'absence totale d'éolienne. Il y a d'autres raisons, plus politiques, à ce retard à l'allumage. Explications.

Quelle différences y a-t-il entre un Girondin et son voisin de Charente-Maritime? Sûrement un certain nombre. Mais il en est une qu'on ne relève pas souvent. Le premier n'a jamais vu une éolienne sortir de terre dans son département. Pour le second, elles font partie du paysage quotidien.

Au-delà de la Gironde, c'est toute l'ancienne région Aquitaine qui en est dépourvue. Et c'est une exception. Nulle part en France, un territoire aussi grand est resté vierge de parc éolien. Des Pyrénées-Atlantiques à la Gironde en passant par les Landes, le Lot-et-Garonne et la Dordogne, où que vous alliez, vous ne verrez pas une seule éolienne pointer à l'horizon.

La France, qui pourrait faire face à des coupures durant l'hiver, cherche à diversifier ses sources d'énergie. Le projet de loi d'accélération des énergies renouvelables est discuté depuis lundi 5 décembre à l'Assemblée nationale.

Dans chacun des six scénarios possibles selon RTE pour atteindre la neutralité carbone en 2050, une accélération significative de l'éolien terrestre est nécessaire. Même dans le mix énergétique avec la plus grande part de nucléaire, l’éolien terrestre devra être multiplié par 2,5 au minimum, selon RTE.

En Gironde, un projet éolien est actuellement à l'étude à Lesparre dans le Médoc dans le nord du département. En Dordogne, le préfet souligne qu'il a autorisé deux projets éoliens qui devraient sortir de terre ces prochaines années. Mais le territoire de l'ex-Aquitaine a accumulé un retard considérable. 

En Nouvelle-Aquitaine, la production d'énergie éolienne repose donc presque entièrement sur l'ex-Poitou-Charentes. Les quatre départements de l'ancienne région représentent une puissance raccordée de 1261 mégawatt, contre 0 pour l'ex-Aquitaine. Sachant qu'une éolienne de 2 mégawatt peut produire l’équivalent de la consommation d’électricité annuelle de plus de 800 foyers, selon le ministère de la Transition écologique.

Retrouvez ici la carte des projets éoliens en Nouvelle-Aquitaine.

Plusieurs facteurs, d'ordre techniques, règlementaires ou politiques, permettent d'expliquer un tel déséquilibre. 

La force du vent 

Le vent, est une des explications historiques de cette situation unique. "Les départements de l'ex-Aquitaine n'étaient pas assez dotés en vent", confirme la Dreal (Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement), sous tutelle du préfet de région. Un problème que l'Aquitaine envisageait déjà de surmonter dès 2012 (avant la création des nouvelles régions en 2015). Le schéma régional de l'éolien indiquait à l'époque que "la région possède un potentiel éolien qui est aujourd'hui sous-exploité".

Le document anticipait déjà une évolution technique : "Le développement de l'éolien concernera probablement les technologies les plus récentes en Aquitaine." Si ce texte a par la suite été annulé par le tribunal administratif de Bordeaux pour défaut d'évaluation environnementale, il donne quand même une indication de l'état d'esprit de l'époque.

Ce que confirme l'entreprise Valorem, spécialisée dans l'installation d'éoliennes. "Dès 2015, on savait qu'on allait tendre vers ce genre de machines", explique Mathieu Bernard, le responsable Nouvelle-Aquitaine. 

Aujourd'hui, les éoliennes ont changé, elles sont plus grandes, plus puissantes, la problématique du vent a été réduite.

Olivier Pairault, chef de l'unité Gironde à la Dreal

France 3 Aquitaine rédaction web

Même si la région était peu dotée en vent, le schéma régional de l'éolien listait tout de même 1655 communes, où l'exploitation de l'énergie éolienne était possible. Possible, mais pas rentable pour les entreprises à l'époque. "Ce n'était pas forcément intéressant pour les porteurs de projet au niveau de l'équilibre économique", confirme Olivier Pairault de la Dreal. 

Les zones militaires 

D'autres facteurs viennent s'ajouter au manque de vent : les zones aéronautiques, et surtout militaires. Les Landes sont particulièrement concernées avec plusieurs bases de l'armée, mais aussi la Gironde et les Pyrénées-Atlantiques.

Ces contraintes sont de nature règlementaire : "Il ne peut pas y avoir d'implantation d'éoliennes sur les zones d'exercices militaires", signale Olivier Pairault. Par ailleurs, une éolienne ne peut pas être installée à moins de 10 kilomètres d'un radar, qu'il soit météorologique ou lié à l'aviation, toujours selon la Dreal.

Une justification évoquée par la préfecture landaise pour expliquer l'absence d'éolienne dans le département. Dans les Landes, deux projets ont été rejetés à Rion-des-Landes et à Escource, à cause des contraintes militaires. 

Autre règlementation : une éolienne ne peut être installée à moins de 500 mètres d'une habitation. Or, les départements de la Gironde, de Dordogne et des Pyrénées-Atlantiques ont un habitat assez dispersé, du moins plus que dans la région Poitou-Charentes, encore selon la Dreal. 

Protéger l'environnement local

Autres facteurs à prendre en compte : les zones de protection naturelle et du patrimoine. Certains sites classés, comme la dune du Pila, sont strictement préservés de la construction d'éoliennes. La règlementation protège aussi les bâtiments historiques, particulièrement nombreux en Gironde. Il s'agit là de protéger au maximum le paysage.

Quant aux zones forestières, qui recouvrent un large superficie des départements des Landes, de la Dordogne et de la Gironde, elles sont riches en biodiversité. Zone Natura 2000, aires protégées, réserves naturelles... il existe différents degrés de protection. Ainsi dans certains espaces, l'implantation d'une éolienne sera impossible, dans d'autres elle pourra être envisagée, après une étude sur les impacts.

Le risque incendie 

Qui dit forêt, dit aussi incendie. L'été 2022 nous l'aura cruellement rappelé. Alors une éolienne en zone forestière peut-elle représenter un obstacle pour les pompiers dans la lutte contre les feux ? C'est l'argument des opposants au projet éolien de Lesparre.

En 2019, le projet avait été une première fois instruit, puis retiré après un avis défavorable du commissaire enquêteur. Consulté lors de l'enquête publique, le SDIS de Gironde avait également émis un avis défavorable. "Nous avons suivi l'avis de la direction générale de la sécurité civile qui nous a informés qu'il pouvait y avoir une obstruction à l'évolution des moyens aériens", explique le SDIS 33. Pourtant, les éoliennes ne sont pas systématiquement interdites en forêt.  

Il y a des éoliennes dans des départements soumis aux risques incendies comme en Occitanie ou en PACA (Provence - Alpes - Côtes d'Azur). Ça veut dire que ça n'est pas rédhibitoire, mais ça ne facilite pas non plus l'installation.

Olivier Pairault, Dreal

France 3 Aquitaine rédaction web

L'implantation d'éoliennes en forêt doit donc se décider au cas par cas, et faire l'objet d'une étude en consultant les pompiers.  

Temporalité et manque de volonté politique  

Superposées, ces contraintes techniques réduisent le territoire où l'implantation d'éoliennes est possible. Néanmoins, des zones restent exploitables, surtout depuis l'arrivée de nouvelles machines plus puissantes, qui captent le vent plus haut. Pourtant en 2022, toujours pas d'éolienne à l'horizon.

Pour Daniel Compagnon, enseignant à Sciences Po Bordeaux, l'explication est aussi politique. Il faut, selon lui, remonter au début du développement de l'éolien, et à l'annulation du schéma régional aquitain par la justice en 2015.

"Tout le monde était tétanisé par l'annulation du plan régional par le tribunal administratif. Les élus sont devenus frileux, d'autant que ce n'était pas la priorité d'Alain Rousset [le président de la région]", estime le chercheur, qui est également vice-président d'Acclimaterra, le comité scientifique de la Nouvelle-Aquitaine sur le changement climatique. 

En Poitou-Charentes, le schéma régional a également été retoqué, mais un peu plus tard, en 2017. "Ségolène Royal [présidente de la région à l'époque] était plutôt favorable et les projets se sont multipliés, le Poitou-Charentes a pris de l'avance", décrypte Daniel Compagnon.

"Il y a des phénomènes de temporalités. La contestation est arrivée petit à petit. Le temps qu'une opposition s'organise, il y avait déjà de nombreuses éoliennes en Poitou-Charentes." 

Daniel Compagnon, spécialiste des questions environnementales

France 3 Aquitaine

Cette analyse est partagée par Guillaume Riou : "Il y a un débat contestataire ambiant en France, qui influence aussi l'Aquitaine. Maintenant, il y a aussi de la résistance en Poitou, seulement la différence, c'est que les éoliennes ont eu le temps de s'y implanter avant que la contestation ne monte trop." 

"Il y aurait eu moyen de négocier avec l'armée"

Le manque de volonté politique, c'est aussi ce que met en avant Nicolas Thierry, l'ancien vice-président EELV de Nouvelle-Aquitaine, en charge de l'environnement. D'abord aux côtés d'Alain Rousset au sein de sa majorité, il a ensuite conduit la liste des écologistes contre lui lors des élections régionales de 2021. 

Selon lui, une impulsion de la part de la région a manqué, surtout pour l'implantation d'éoliennes autour des zones militaires. "Il y aurait eu moyen de négocier avec l'armée, d'avoir une approche plus fine, si on le voulait vraiment", accuse l'opposant politique.

Alors y a-t-il eu un retard à l'allumage de la part d'Alain Rousset ? Non, répond Guillaume Riou, l'actuel vice-président de région en charge de l'environnement, issu du groupe socialiste. "Notre volonté, c'est de dire "attention, on ne peut pas mettre des éoliennes n'importe où, n'importe comment'"

Pendant un moment, c'était le Far-West, les entreprises faisaient ce qu'elles voulaient. Il faut réfléchir aux endroits propices. C'est ce que nous faisons avec la Dreal, mais tout cela prend du temps.

Guillaume Riou - Vice-président de la région Nouvelle-Aquitaine chargé de l'environnement

Une accélération programmée

La Dreal constitue en effet une carte des zones propices à l'implantation d'éoliennes. Car la production doit fortement accélérer ces prochaines années. La région s'est donnée pour but de tripler la puissance installée. La Nouvelle-Aquitaine va donc devoir accélérer si elle veut remplir les objectifs qu'elle s'est elle-même fixés. 

Pour cela, la région envisage "un rééquilibrage volontariste vers le sud" et "une solidarité avec les territoires infrarégionaux denses", comme le Poitou-Charentes, selon le Schéma régional d'aménagement, de développement durable et d'égalité des territoires. Mais tout le monde n'est pas prêt à faire des efforts. La préfecture des Landes n'envisage pas de développer l'éolien. Elle indique être déjà au-delà des objectifs nationaux sur la part des énergies renouvelables. En général les préfectures avancent prudemment, car depuis plusieurs années, la crispation se cristallise autour des projets éoliens.

Des Aquitains réfractaires

De nombreux collectifs d'opposition locaux se sont formés au fil du temps. En Gironde, la fédération des chasseurs, très présents dans le département, fait partie des détracteurs. Un vent de contestation, qui effraie maintenant les maires. Les élus y réfléchissent à deux fois avant de soutenir un projet éolien, de peur de perdre leur mandat à la prochaine élection. Ce qui ne facilite pas l'implantation de projets. 

Mais d'où vient cette opposition ? Et si les blocages du début avait eu un effet boule de neige ? C'est une des hypothèses formulées par Maxime Demade dans sa thèse consacrée au rapport des habitants à l'éolien en Gironde et dans le Finistère. Elle note que pour un riverain "inhabitué à la proximité de telles infrastructures, c’est une forme déconcertante (...) Lorsqu’elle est inconnue, il apparaît difficile de se rendre compte de son impact, en tout premier lieu visuel, sur le paysage."  Le fait de ne jamais avoir eu d'éoliennes sur leur territoire a donc pu renforcer la méfiance des Aquitains.

Si en Poitou-Charentes, la crispation semble se concentrer sur le trop-plein d'éoliennes, c'est plutôt leur absence qui semble expliquer le retard aquitain. En Aquitaine, il n'y a pas d'éolienne, parce qu'il n'y a pas d'éolienne. 

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