Témoignage. 80 ans après le drame, la petite-fille d'un soldat SS vient à Oradour pour comprendre

Publié le Écrit par Pascal Coussy

Son grand-père fut l’un des soldats SS qui participèrent au massacre d’Oradour-sur-Glane le 10 juin 1944. 80 ans après, cette jeune femme allemande est venue à la rencontre des familles de victimes pour tenter de comprendre comment cela a pu être possible. Elle essaie difficilement de recoller les morceaux de l’histoire de sa propre famille, elle aussi touchée par l'Histoire et le drame d’Oradour. Elle a accepté de nous livrer son témoignage.

Elle avait six ans quand son grand-père est mort. Un grand-père dont elle garde le souvenir d’un homme doux et chaleureux.

Quelques années plus tard, Karin, elle tient à conserver l’anonymat, apprend qu’Adolf Heinrich, son grand-père, a participé activement au massacre de 643 hommes, femmes et enfants à Oradour-sur-Glane, le 10 juin 1944.

Savoir et comprendre

Sa vie bascule. Depuis, elle n’a pas cessé de retracer le parcours de cet homme et de tenter de comprendre comment il avait pu commettre de tels actes alors qu’il n’avait que 17 ans.

Depuis quelques années, Karin est déjà venue plusieurs fois à Oradour, seule ou avec une historienne allemande, Andrea Erkenbrecher, une spécialiste de l'histoire du massacre de juin 1944. Elle a même rencontré Robert Hébras, quelques mois avant sa mort. C'est lui qui lui a donné confiance, l'a reçue à bras ouverts, l'a écoutée et lui a dit : "toi, tu n'y es pour rien".

Tu n'y es pour rien !

Robert Hébras

Pourtant, on en est certain, le 10 juin 1944, le grand-père de Karin a tiré sur les hommes d'Oradour arrêtés, rassemblés et tués dans la Grange Laudy par les SS. Il a donc tiré sur Robert Hébras, l'un des seuls rescapés du massacre. Adolf Heinrich a aussi tué des femmes et des enfants dans l'église du village avant qu'elle soit incendiée.

Ce jeudi 4 avril, Karin a franchi un pas supplémentaire. Elle a tenu à rencontrer les descendants des victimes dans une salle du bourg. Pour les voir, pour échanger avec eux, pour savoir, tenter de comprendre, encore une fois.

Dans la salle, une centaine de personnes sont venues pour la rencontrer. Avec l'historienne Andrea Erkenbrecher, on en apprend un peu plus sur l'itinéraire de son grand-père.

Le parcours d'un jeune SS de 17 ans

Né en 1926 en Bavière, Adolf Heinrich a d'abord été apprenti forestier. Puis il s'engage dans les jeunesses hitlériennes. En 1943, il se porte volontaire dans la Waffen SS. En avril 1944, il intègre la division Das Reich et commence à réprimer les mouvements de résistance et à semer volontairement la terreur dans le sud de la France, conformément à la stratégie établie par le commandement allemand quelques semaines avant le Débarquement en Normandie.

Simple soldat, mitrailleur, il participe activement aux exactions d'Oradour. Par la suite, ce sera le seul soldat allemand qui avouera avoir tiré sur des habitants dans la Grange Laudy et dans l'église. 

Après Oradour, il est envoyé en Normandie puis dans les Ardennes. Blessé trois fois, il rentre chez lui, en Moyenne-Franconie, en avril 1945. Les Américains l'interpellent début juin et le libèrent quelques jours plus tard. Condamné à mort par contumace au procès de Bordeaux chargé de juger les participants au massacre d’Oradour, il n'est pas inquiété en Allemagne. 

En juillet 1953, Adolf Heinrich décide de se rendre aux autorités américaines d'occupation pour avouer ses crimes à Oradour, mais les Américains ne veulent pas le transférer en France.

Des aveux que la justice allemande n'a pas voulu entendre

Il est entendu pour la première fois par la justice bavaroise. Il raconte sa participation aux fusillades dans la Grange Laudy et dans l'église. 

Mais le ministère des Affaires étrangères allemand l’apprend. Il fait pression pour éviter une procédure qui menacerait la grâce de soldats allemands emprisonnés en France après le procès de Bordeaux. 

En juin 1956, l’ambassade d’Allemagne à Paris donne son feu vert. Adolf Heinrich est alors entendu une deuxième fois par la justice bavaroise. Il réitère son récit. Mais en août 1956, le procureur de Munich affranchit Heinrich de toute culpabilité judiciaire car il doute qu’il ait été « positivement conscient du caractère criminel des ordres qui lui avaient été données » en raison de son jeune âge lors de sa participation au massacre d’Oradour. La justice renvoie Heinrich chez lui. Il mourra en 1985 sans avoir jamais été jugé pour les faits qu’il avait lui même avoués.

C'est avec cette histoire que Karin tente de vivre aujourd'hui.

Elle nous a accordé un long entretien. 

Quand elle a appris ce qu’avait fait son grand-père, ça a été un choc. Elle ne pouvait pas y croire. Il a fallu qu’elle intègre les faits historiques dans l’image qu’elle gardait de lui, celle d’un homme chaleureux.

L'ombre pesante du secret dans une famille allemande

Pas évident, et même difficile d’en parler dans la famille. Entre ignorance réelle et tabou, les générations précédentes avaient tenté de gérer ce lourd passé. Une ombre pesante qui planait en distillant son malaise inexplicable et qui trouvait, tout à coup, une explication.

Dans ma génération, en Allemagne, on sait tous que nos grands-pères étaient à la guerre. On se pose tous un peu la question « mais qu’est-ce qu’ils ont fait à la guerre ? ». Mais l’ampleur des crimes qu’a commis mon grand-père, c’était pas imaginable. Et pour moi, c’est pas facile de faire la part des choses : qu’est-ce qu’on ignorait vraiment dans la famille et qu’est-ce qui était tabou. Je ne saurais pas le dire ?

Karin

Aujourd’hui encore, Karin a des difficultés à aborder le sujet avec ses proches. C’est pour sa famille qu’elle tient pour l’instant à garder l’anonymat. Ce sont ses amis et l’historienne Andrea Erkenbrecher qui l’aident dans sa quête de vérité.

Elle peut aussi en parler avec ses enfants, en tout cas les plus grands. Mais ils ont une perspective différente sur les évènements.

Oui, j’en parle avec mes enfants. Mais on a une différence dans ce qu’on fait de cette histoire. Moi, j’ai besoin de travailler sur ce qui s’est passé pour l’intégrer. Pour eux, c’est beaucoup plus abstrait. Ils ne connaissaient pas cet homme qui était mon grand-père. Eux, ils essaient d’en faire quelque chose qui est tourné vers le futur. Ils veulent éviter qu’il y ait des frontières entre les peuples. Ils veulent être ouverts sur le reste du monde.

Karin

La douloureuse découverte d'Oradour

Pour Karin, les premières visites à Oradour ont été douloureuses, au sens moral, mais aussi au sens physique du terme. Et c’est encore une épreuve.

C’est très difficile à décrire. En découvrant Oradour, c’est mon corps qui a réagi. Tout s’est serré en moi, et j’avais peur. C’est difficile à décrire avec des mots. Je sens que j’aurai besoin de revenir pour ressentir autre chose et dépasser cette peur qui me serre.

Karin

Elle estime que, pour elle, le temps de rencontrer les descendants des victimes est venu.

D’abord, il y a le temps qui a joué. Ensuite, moi j’étais prête intérieurement. Enfin, il y a un lien entre les familles de victimes et moi. Des deux côtés, on partage le fait que l'on doit apprendre à vivre avec le fait qu’on n’a pas de réponses à certaines questions. Et ça, ça nous lie parce qu’on est obligés de vivre avec.

Karin

Le réconfort d'une rencontre

Mais c’est la rencontre avec Robert Hébras, le dernier survivant du massacre, quelques mois avant sa mort qui lui a donné de la force. Submergée par l’émotion, Karin ne peut s’empêcher de pleurer quand elle évoque cette rencontre.

C’était très important de rencontrer Robert Hébras. On sait aujourd’hui que c’est mon grand-père qui a tiré sur Robert Hébras dans la grange Laudy. Il était aussi responsable de la mort de femmes et d’enfants dont la mère et la sœur de Robert Hébras. J’étais tellement émue que je n’arrivais pas à parler au début. J’ai ressenti tellement de pardon et de chaleur chez lui que ça m’a énormément touchée et ça me touche toujours.

Karin

Au fil des années, après avoir perdu sa famille et ses amis dans le massacre, Robert Hébras avait entamé un chemin de résilience qui l’avait amené à tisser de véritables liens d’amitié avec l’Allemagne. On se souvient du jour où il entra dans l’église d’Oradour au bras de François Hollande et de Joachim Gauck, présidents de la République de la France et de l’Allemagne.

Agathe Hébras, la petite-fille de Robert Hébras, nous a confié qu'à l’issue de son entretien avec Karin en 2022, il lui aurait déclaré « c’est comme si votre grand-père était venu me rendre visite. La boucle est bouclée ».

La boucle est bouclée.

Robert Hébras

Jour après jour, Karin avance dans sa quête de vérité. Mais difficile de trouver un sens à l’histoire de son grand-père qui s’est heurté à la grande Histoire des Hommes.

Au niveau émotionnel, je le vois toujours comme la jeune fille de six ans que j’étais quand il est mort. Ce qui a changé c’est ma réflexion, c’est ce que je pense de lui. Ca, ça a changé. Je condamne avec force ce qu’il a fait. En même temps, je m’interroge. Je cherche à comprendre comment il a pu arriver à faire de telles choses. Qu’est-ce qui a pu se passer ? J’essaie d’avoir de l’empathie avec lui pour comprendre, mais c’est une démarche que je ne parviens pas toujours à faire.

Karin

À ce jour, son grand-père reste le seul soldat allemand à avoir avoué volontairement les crimes qu’il a commis à Oradour quand il avait 17 ans ... sans jamais avoir été entendu. 

VIDÉO : l'interview intégrale du témoignage de Karin :

durée de la vidéo : 00h08mn57s
Son grand-père fut l’un des soldats SS qui participèrent au massacre d’Oradour-sur-Glane le 10 juin 1944. 80 ans après, cette jeune femme allemande est venue à la rencontre des familles de victimes pour tenter de comprendre comment cela a pu être possible. Elle essaie difficilement de recoller les morceaux de l’histoire de sa propre famille, elle aussi touchée par l'Histoire et le drame d’Oradour. Elle a accepté de nous livrer son témoignage. Reportage : Pascal Coussy, Caroline Huet, Mathilde Lecconte, Marion Harranger, Stéphane Bayle, Coralie Roland ©FTV

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