Carcassonne : deux ans après les inondations, certains sinistrés ne sont toujours pas indemnisés

Dans la nuit du 15 octobre 2018, l’Aude subissait de terribles précipitations sur l’ouest du département. Engendrant des crues responsables de 15 morts et de centaines de millions d’euros de dégâts. Deux ans après, des sinistrés se battent toujours pour être indemnisés.

Latifa Ech-Chetouani, cheffe d’entreprise à Trèbes, attend toujours l'indemnisation des assurances après les inondations du 15 octobre 2018.
Latifa Ech-Chetouani, cheffe d’entreprise à Trèbes, attend toujours l'indemnisation des assurances après les inondations du 15 octobre 2018. © Frédéric Guibal France 3 Occitanie
« En voyant les images le week-end dernier, j’y ai tout de suite pensé : tous ces pauvres gens de la vallée de la Roya vont eux aussi être confrontés à ça. » Bernard Datin est un ancien assureur, installé pour sa retraite dans la vallée de l’Orbiel à côté de Carcassonne. Peu de temps après les inondations du 15 octobre 2018, il a décidé de mettre son expertise au service des sinistrés dans leurs démarches auprès des compagnies d’assurance. Car au lendemain du 15 octobre 2018, les dégâts sont considérables : il y en a pour plusieurs centaines de millions d’euros (256 millions selon un bilan en 2019 de la fédération française des assurances qui, par définition, ne prend en compte que les biens assurables).  500 kilomètres de routes endommagées, 4 ponts emportés, 5000 véhicules abimés et plus de 19 000 habitants touchés à des degrés divers : certains ont tout perdu sous les eaux, d’autres n’ont déclaré que quelques dégâts modestes.
 

Aujourd’hui, mon assureur m’a versé seulement 80 à 85% des sommes qu’ils ont expertisées. J’ai l’impression que c’est pour nous épuiser.

Latifa Ech-Chetouani, cheffe d’entreprise à Trèbes


Parmi les sinistrés, Latifa Ech-Chetouani. Cette quinquagénaire a créé son entreprise de bâtiments et travaux publics à Trèbes en 2005. BMF, spécialisée dans le second œuvre, a vu ses locaux complétement ravagés par les inondations de 2018 : « Nous sommes restés fermés longtemps après les inondations. Une fois les experts des assurances passés, il a fallu qu’une entreprise spécialisée fasse le nettoyage, ça a pris un mois et demi. Et après, il a fallu qu’on rachète le matériel pour pouvoir commencer à retourner faire des chantiers, » explique la cheffe d’entreprise. Des semaines blanches, sans le moindre chiffre d’affaires pour cette PME, qui emploie, en plus de la gérante, 4 salariés. Une perte, que l’assurance de l’entreprise aurait dû compenser : « Ils me couvrent pour la perte d’exploitation à hauteur de 60000 euros, c’est écrit en toutes lettres dans mon contrat. » Pourtant, Latifa Ech-Chetouani estime n’avoir perçu qu’une petite partie des sommes qui lui sont dues, y compris pour des sinistres qui ont été expertisés par l’assurance elle-même : « Aujourd’hui, mon assureur m’a versé seulement 80 à 85% des sommes qu’ils a expertisé. J’ai l’impression que c’est pour nous épuiser. Et nous ne sommes pas les seuls dans ce cas : les gens sont dégoutés, on nous balade. Pourtant on a envoyé tout ce qu’il fallait : les documents, les justificatifs, le tout en recommandé… »
 

Un délai de prescription de deux ans

Des assureurs qui jouent l’épuisement ? Bernard Datin n’a aucun doute sur la question. D’autant qu’une disposition méconnue du code des assurance joue en leur faveur : « En matière d’assurance habitation, il existe une prescription de deux ans à l’issue de laquelle les assureurs peuvent décider de clore le dossier et de ne plus rien payer. » Une disposition méconnue du grand public et sur laquelle les professionnels comptent, toujours d’après Bernard Datin :
 

Certains assureurs sont des voyous. Ils laissent volontairement pourrir les dossiers en se disant que les clients vont laisser tomber… ou que le délai de prescription va entrer en vigueur.

Bernard Datin, ancien assureur.


Depuis l’automne 2018, Bernard Datin a accompagné une trentaine de sinistrés, généralement des dossiers complexes. Deux ans après, une petite dizaine d’entre eux n’a pas été indemnisée totalement pour les dégâts subis dans la nuit du 15 octobre 2018. « Certains n’avaient pas reçu d’argent jusqu’au mois dernier, explique le retraité. Les assureurs savent que beaucoup de sinistrés hésitent à aller au contentieux : ils ont peur que ça leur coûte de l’argent, ne savent pas comment s’y prendre. Mais le temps joue contre eux, et souvent beaucoup l’ignorent. Tous ces pauvres gens de la vallée de la Roya, dans les Alpes-Maritimes, vont eux aussi être confrontés à ça. »

Pour interrompre le délai de prescription, l’assuré doit se signaler auprès de son assureur par un courrier recommandé. Sinon, certains assurés risquent d’avoir des surprises dans les prochains jours à la date du deuxième anniversaire de la déclaration de leur sinistre.
 
A Saint-Hilaire dans la vallée du Lauquet, à l’Ouest de Carcassonne, les intempéries de 2018 avaient dévasté le centre du village. 230 habitations ont été inondés cette nuit-là, à des degrés divers, touchant 550 des 780 habitants. L’année suivante, Saint-Hilaire a vu le village se vider d’une centaine d’habitants, le temps des réparations. Mais pour cette rentrée scolaire, l’école primaire a fait le plein. Avec ses 87 élèves, elle a retrouvé ses effectifs d’avant inondation, le signe que les habitants sont revenus et qu'ils ont donc été indemnisés par leurs assurances. « Le dernier sinistre, un gros dossier en plus, a dû être réglé juste avant le confinement, au mois de mars », explique le maire du village, Jean-Louis Carbonnel :
 

Ça a été long et pénible. Et les travaux, notamment du centre, ne sont pas finis. La population est impatiente que ça se fasse, pour enfin tourner la page. 

Jean-Louis Carbonnel, maire de Saint-Hilaire

Une page que Latifa Ech-Chetouani et les autres sinistrés non indemnisés aimeraient bien tourner le plus vite possible.
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