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Avoir 20 ans et mourir de froid en traversant les Pyrénées pour quelques cartouches de cigarettes et une poignée d'euros

Un trafiquant en raquettes interpellé par les gendarmes avec son chargement de cartouches de cigarettes / © Gendarmerie
Un trafiquant en raquettes interpellé par les gendarmes avec son chargement de cartouches de cigarettes / © Gendarmerie

RECIT - Le corps d'un jeune Algérien de 20 ans, découvert en hypothermie fin octobre et décédé à l'hôpital d'Andorre-la-Vieille, a été identifié par sa famille. Mort pour quelques dizaines euros, victime d'un réseau de trafiquants de cigarettes. 

Par Fabrice Valery

Qui était-il ? D'où venait-il ? Et surtout qui l'a recruté, embrigadé et, chargé comme une mule, au sens littéral, l'a mis sur les chemins des Pyrénées avec sur le dos quelques dizaines de cartouches de cigarettes pour des consommateurs toulousains ou perpignanais ? 

Nous l'appellerons S. Il avait 20 ans. Il est mort à l'hôpital Meritxell de la Principauté d'Andorre, malgré sa prise en charge par les secours, son transport en hélicoptère et les efforts des médecins. Mort de froid, à 20 ans, pour avoir tenter de franchir les Pyrénées avec des cigarettes de contrebande. Pour un salaire de misère.
 

Sa famille a reconnu le corps

Mardi 7 novembre, des membres de sa famille, résidant en Algérie, se sont présentés spontanément à la justice andorrane. Ils ont eu l'autorisation de la juge d'instruction d'Andorre, chargée de l'enquête, de voir le corps. 

Sans hésitation, ils l'ont reconnu. Au moment où il a été pris en charge par les secours, S. n'avait aucun papier d'identité sur lui, comme toujours pour les passeurs. Grâce à sa famille, qui a identifié le corps, il a désormais un nom pour la justice et pour sa sépulture.
 

Ce sont souvent des hommes dans une grande précarité, en situation irrégulière, dont les trafiquants font des mules, et le terme a beaucoup de signification" (Jean-Jacques Fagni, procureur à Perpignan)


Désormais, sa famille pleure un jeune homme de 20 ans, séduit par l'idée de se faire, facilement semblait-il, quelques dizaines d'euros. Etait-ce son premier voyage ? L'enquête le dira peut-être.
 

Pile pendant la vague de froid de fin octobre

En ce samedi 27 octobre 2018, un froid polaire s'est installé, provisoirement, sur la France. Une vague de froid venue du nord de l'Europe, qui saisit tout le pays. La région Occitanie n'y échappe pas. Les Pyrénées reçoivent alors leurs premiers flocons de neige de la saison. L'hiver semble s'installer sur le massif. 

Alors que les conditions météo sont extrêmement difficiles en altitude, S., avec ses compagnons d'infortune, est lancé dans la montagne dans un voyage qui va le conduire à la mort.

Il se charge d'un gros sac et de quelques moyens d'échapper au froid : plusieurs pantalons passés l'un par dessus l'autre, des pulls, un blouson qui ne fait pas l'affaire mais tant pis le périple commence. 
 

Transporté en hélicoptère à l'hôpital d'Andorre-la-Vieille

Le dimanche 28 octobre, l'alerte est donnée. Le froid est vif, la neige fraîche rentre partout, les hommes transformés en mules sont épuisés. S. s'effondre. Le chemin s'arrête là. 

Lundi matin, des pompiers andorrans interviennent côté français, près de Porta (Pyrénées-Orientales) à la frontière franco-andorrane, en vertu d'un accord sur le secours en montagne. On dépêche un hélicoptère pour transporter le blessé, en profonde hypothermie. Il est déjà trop tard.
 

Un carton avec 100 cartouches de cigarettes

Des douaniers français, ceux de Porta, de la direction régionale de Perpignan, sont aussi sur place. A leur arrivée sur les lieux, plusieurs "passeurs" de cigarettes de contrebande prennent la fuite, retournant se réfugier derrière la frontière andorrane.

Là, les douaniers découvrent un carton abandonné, avec une centaine de cartouches de cigarettes. Etait-ce celui que portait S. ? Les hommes qui ont pris la fuite étaient-ils avec lui ? 

"On sait très bien que c'est un lieu de passage de contrebandiers et la façon dont il était équipé a déterminé qu'il faisait partie d'une filière de trafic", indique le procureur de Perpignan. Même si, formellement, le jeune homme décédé, retrouvé inanimé, n'avait pas (plus ?) de cigarettes sur lui.
 

Deux enquêtes, en Andorre et à Perpignan

Deux enquêtes ont depuis été ouvertes. Côté andorran, la juge doit déterminer en premier lieu les causes de la mort de S. L'autopsie confirmera l'hypothermie. 
 

Les trafiquants font du bénéfice sur la misère (Jean-Jacques Fagni, procureur à Perpignan)


A Perpignan, le parquet a aussi ouvert une enquête préliminaire, car les faits se sont déroulés sur le territoire français. Une enquête pour homicide involontaire par manquement à une obligation de sécurité, en clair la mise en danger de la vie d'autrui, et pour importation frauduleuse de cigarettes. 
 
"Cet homme n'est pas un trafiquant, estime le procureur de la République à Perpignan, Jean-Jacques Fagni. C'est un passeur. Les trafiquants, ce sont ceux qui profitent de ces gens faibles, qui sont dans la misère et qui sont prêts à prendre tous les risques pour quelques dizaines d'euros, car c'est comme cela qu'ils sont payés, par des hommes sans scrupules, qui eux, font du bénéfice sur la misère des autres. Ce sont eux qui réalisent les profits, pas les passeurs"

La France, par l'intermédiaire du Ministère des Affaires Etrangères, vient de faire une demande d'entraide judiciaire à Andorre, pour que les deux enquêtes progressent conjointement.
 

Des cigarettes au goût de mort

Régulièrement, les douaniers ou les gendarmes démantèlent des réseaux comme celui qui a "employé" S. En mars dernier, en Haute-Garonne, c'est un "go slow"(en opposition au "go fast") de passeurs-randonneurs à pied, qui a ainsi été mis hors d'état de trafiquer des centaines de cartouches de cigarettes entre l'Espagne et la France. En janvier 2016, les gendarmes de haute-montagne de l'Ariège avait trouvé étrange le comportement (et surtout le sac à dos) d'un randonneur en raquettes dans la neige : il portait 53 cartouches de cigarettes.

Selon le procureur de la République, ce trafic alimente les marchés "locaux", "la région toulousaine et le Perpignanais principalement". On achète ensuite, sous le manteau, à deux pas de son domicile, des paquets de cigarettes à "prix cassés", bien loin des tarifs officiels pratiqués dans les bureaux de tabac. Mais ces cigarettes peuvent avoir été portées à dos d'homme, réduits à prendre des risques, y compris pour leur vie, pour alimenter ce marché parallèle. 

Pour quelques euros économisés, le fumeur toulousain ou perpignanais ignore qu'il entretient ainsi un trafic qui met en danger la vie de jeunes gens.

Celle de S. s'est arrêtée un jour d'octobre 2018 sur les pentes enneigées des Pyrénées. 

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