Chloroquine : “J'ai eu des ordonnances de complaisance dans ma pharmacie”

© Dalila Iberrakene / France Télévisions
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La chloroquine est présentée par le professeur Didier Raoult comme un traitement efficace contre le covid-19. L'ANSM, l'agence nationale du médicament alerte sur ses graves secondaires. En pharmacie, les stocks de chloroquine resteront à disposition des patients non touchés par le coronavirus.

Par Fabienne Acosta

"J’ai délivré du Plaquénil à deux clients sans maladies chroniques, il y a encore dix jours". Cet aveu, fait par Pascal Louis, président de l’URPS, l’union régionale des professionnels de santé, ne peut plus se reproduire aujourd’hui. Le nom de ce médicament est pourtant devenu indissociable de tous les débats autour de la crise du Covid-19, mais trois personnes sont mortes cette semaine après une possible auto-médication de Plaquénil, pour se soigner du coronavirus.

"Je pense que j’ai eu tort, j’ai honoré l’ordonnance de ces patients, tout en sachant que le Plaquénil n’était pas prescrit pour les maladies officielles auxquelles il correspond, mais pour des symptômes ou des suspicions de coronavirus", poursuit Pascal Louis. Même déclaration, de la part d’un pharmacien de Plombières-lès-Dijon. "J’ai eu des patients qui en voulaient, avec des ordonnances de complaisance, faites par les médecins", indique Pierre-Olivier Variot.

"Quand l'ordonnance vient d'un CHU on va dans le sens de l'ordonnance !"

Dans une pharmacie du centre-ville de Dijon, la responsable admet, elle, avoir délivré du Plaquénil sur ordonnances du CHU de Dijon. "C'était pour des symptômes de Covid-19", confirme la pharmacienne, qui tient à garder l'anonymat. "J'ai bien précisé aux personnes que le médicament prescrit ne correspondait pas aux critères de mise sur le marché, mais bon.... quand l'ordonnance vient d'un CHU on va dans le sens de l'ordonnance !", lance-t-elle. 

L'agence du médicament alerte


Cette ruée vers le Plaquénil, c'est la conséquence directe des annonces du professeur Didier Raoult, à Marseille. Ce Professeur médiatise depuis deux semaines ses travaux en faveur de l'hydroxychloroquine. Il affirme que cette mollecule (présente dans le Plaquénil) est un traitement efficace contre le coronavirus. 

Lundi 30 mars, l'Agence nationale de sécurité du médicament a alerté sur les graves risques cardiaques que peuvent encourir les patients. Il y une semaine, le ministre de la santé, Olivier Véran, avait déjà décidé d'interdire la vente de Plaquénil en pharmacie "pour toutes les utilisations non conformes aux conditions de mises sur le marché". Autrement dit, plus aucun malade du coronavirus, mais uniquement les personnes atteintes de lupus et de polyarthrite rhumatoïde. 

"Un seul comprimé de Plaquénil suffit pour me soulager" - Halina Millard 

La demande du médicament s'est aussi intensifiée à cause des principaux concernés, ceux traités par le médicament. C'est le cas d'Halina Millard, à Dijon, qui se bat contre une maladie auto-immune depuis 10 ans. "J'ai voulu stocker quelques boîtes en plus, avant le début du confinement, avoue la sexagénaire. Si entre temps le médicament fait ses preuves pour les malades du Covid-19, j'ai peur de ne plus pouvoir m'en procurer assez pour mon traitement".  

Une polyarthrite aigüe lui a été diagnostiquée au CHU de Dijon, et Halina se dit très reconnaissante du traitement qu'on lui a mis en place. "Le Plaquénil me soulage énormément, donc je comprends qu'il fasse aussi du bien aux personnes qui ont des douleurs musculaires à cause du virus", reconnaît-t-elle. "J'ai des douleurs articulaires qui me font beaucoup souffrir, je peux aller jusqu'à deux comprimés par jour, mais généralement un seul par jour me suffit pour me sentir mieux", poursuit Halina. 
 
Chloroquine : la demande s'emballe

 

Des effets secondaires connus des professionnels 


En moyenne, les pharmacies françaises comptabilisent entre deux et cinq patients suivi par des traitements à l’hydroxychloroquine. "Cela représente à peu près 50 000 personnes dans toute la France", estime Pascal Louis, le président de l’URPS. "Ces patients là, ont tout intérêt à croire en l’efficacité de la chloroquine, poursuit le pharmacien Pierre-Olivier Variot, parce qu’ils ont fait tous les tests cardiaques au préalable. Les autres patients, en revanche, peuvent avoir des complications sérieuses, voire fatales". 

La médecin généraliste, Anne-Laure Bonis, confirme que le Plaquénil agit comme un anti-inflammatoire et touche des organes comme les reins, le coeur ou les yeux. "Mais en médecine on a un principe, c'est de réfléchir en terme de risques et de bénéfices, reprend-t-elle, et face au Covid-19, les bénéfices ne font pas encore le poids face aux risques encourus par les malades". 

Pour la praticienne, tous les risques cardiaques liés au Plaquénil étaient déjà connus des professionnels de santé. "Les effets secondaires ne sont pas rares, insiste Anne-Laure Bonis. "Il faut impérativement un suivi cardiaque et biologique car le traitement peut provoquer des troubles du rythme du coeur ou même des arrêts cardiaques, dans les cas les plus graves".

"Aucune expérience individuelle avec nos patients" à ce stade de la pandémie
Anne-Laure Bonis, médecin généraliste à Dijon 


Il est donc trop tôt pour que la généraliste lui accorde une place majeure dans la gestion des malades du Covid-19. "Je pense que les médecins ont vraiment besoin d'une étude scientifique plus puissante avant de se lancer dans des expériences individuelles avec nos patients", précise la médecin généraliste. "Je n'ai pas eu de formes de Covid-19 suffisament grave pour envisager ce médicament, et dans les cabinets, les médecins ne savent même à partir de quelle forme de gravité il faudrait l'envisager".  

Moi je n'ai pas d'effets secondaires, mais je suis effectivement très suivie par mes spécialistes du CHU",
précise Halina Millard, à propos de son traitement au Plaquénil. "Je serai ravie que mon médicament puisse aussi soulager d'autres personnes et d'autres maladies, mais si c'est le cas cela m'inquiète car il y aura une pénurie, ou alors il faudra intensifier les stocks", conclut-elle. 
 
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Des stocks affaiblis par l'automédication 

  

À ce jour, pourtant, aucun pharmacien ne s'aventure à parler de pénurie. "Ni pour la chloroquine ni pour le reste de nos médicaments, insiste le pharmacien Pascal Louis, de l’URPS. J’ai pu refaire une commande de Plaquénil il y a trois jours sans la moindre difficulté", rajoute-t-il. 

Avant la polémique, en revanche, l'hydroxychloroquine ne figurait pas parmi les médicaments listés. "C'est-à-dire qu'il était encore accessible en auto-médication, sans ordonnance de médecins, et c'est vrai que nous avons aussi eu beaucoup de demandes, qu'on était bien obligé d'assurer", témoigne la pharmacienne du centre-ville. 

"J'ai refusé d’en délivrer" indique pour sa part Pierre-Olivier Variot. "C’était aussi une façon de conserver mon stock pour les patients traités pour leurs pathologies graves" précise ce pharmacien.  Mais je viens de faire le test à l’instant, si je commande cinq boîtes de Plaquénil, je suis limité à trois boîtes, ce qui correspond aux réponses habituelles de nos grossistes. Il n’est pas question d’avoir plus de stocks que de demandes", précise Pierre-Olivier Variot, de la chambre syndicale des pharmaciens de Côte d’Or.
 

Un produit rare et contingenté

"Chaque pharmacie peut traiter avec quatre grossistes répartiteurs différents", précise la pharmacienne du centre-ville de Dijon. "Moi quand je vais sur les sites de mes deux fournisseurs, c'est indiqué 'manque rayon', cela signifie que le produit est contingenté ces temps-ci. Je ne peux pas en recommander mais j'en ai encore 3 boîtes en stock, et les laboratoires nous ont adressé des courriers pour nous dire qu'ils en avaient encore", insiste-t-elle. 

De son côté, le laboratoire Sanofi, qui garde secret les sites de productions de Plaquénil a mis en ligne une publication sur son site internet : 

"Notre Laboratoire s’est engagé auprès des autorités françaises à maintenir une capacité de production suffisante  aux fins d’assurer la continuité de l’approvisionnement dans les indications actuellement autorisées de sa spécialité mais également d’être en mesure de pouvoir fournir le moment venu les doses nécessaires et ce, tout en préservant les stocks pour éviter tout risque de rupture".



Par ailleurs, depuis ce mercredi, 1 300 personnes atteintes du Covid-19 et hospitalisées en France participent à une expérimentation de grande ampleur, avec des prescriptions d'hydroxychloroquine, parmi d'autres médicaments tests. Les premiers résultats sont attendus dans trois semaines.  

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