Circuits courts: "On se doutait bien qu’on ne garderait pas tous les clients" Les producteurs s'interrogent sur l'avenir

Durant le confinement, les ventes en circuits court ont explosé comme alternative aux grandes-surfaces. Beaucoup y ont vu une prise de conscience durable. Mais quelques semaines après le déconfinement, en Bourgogne, entre désillusion et soulagement, les producteurs sont partagés.

Dans ce champs en Côte d'Or, ce sont les consommateurs qui viennent cueillir les fraises
Dans ce champs en Côte d'Or, ce sont les consommateurs qui viennent cueillir les fraises © Christophe Gaillard / France Télévisions

A Bligny-sur-Ouche (Côte d’Or), Frédéric Ménager est plutôt amer. Gérant de la ferme de la Ruchotte, il vend des volailles, des œufs, et des légumes bios. Pendant le confinement, le restaurant installé sur place étant fermé, il a également vendu quelques plats cuisinés comme des pâtés en croute. Mais ces dernières semaines, il a vu ses ventes s’effondrer.

« On s'est bien rendu compte que après le déconfinement, les gens sont moins venus, constate Frédéric Ménager. En tout cas, chez nous, ceux qui viennent encore, ce sont ceux qui venaient déjà avant. Mais des nouveaux clients, on n’en a pas. Donc on est bien obligé de constater que les grandes surfaces sont reparties à fond et que les gens n’ont rien changé à leur mode de consommation. »

Faute de pouvoir les vendre au restaurant ou en circuit court, le fermier restaurateur vend ses œufs de ferme en promotion sur les réseaux sociaux. C’est là aussi qu’il a poussé un coup de gueule le 18 mai dernier, s’estimant « sacrifié ». « Comme je le pressentais les ventes se sont écroulées avec le déconfinement, malheureusement tout le monde a repris ces habitudes. Aucun changement n’aura lieu. »

 

Des ventes en ligne multipliées par 7 !

Alors le retour en force des circuits-courts va-t-il faire long feu ? Les producteurs bourguignons sont partagés. Dans la Bresse, à Branges, Alexandre Cauchy est maraîcher. S’il constate un très léger tassement de ses ventes, il l’accueille presque avec soulagement. « On a été énormément sollicité pendant 3 mois. Aujourd’hui, on est toujours sur un rythme soutenu. Sur internet, on a multiplié nos ventes par 7 en moyenne. Je ne vais pas dire qu’on était proche du burn out. Mais on est crevé ! » avoue Alexandre Cauchy. Il va prendre ce weekend ses premiers jours de congés depuis mois. Car avec le confinement, il a fallu multiplier la production pour tenter de répondre à la demande.

Selon lui, les ventes ont « légèrement baissé », mais rien d’inquiétant. « Ce sont notamment quelques clients qui ont repris leur activité et pour lesquels les horaires ne correspondent plus forcément pour venir chercher des légumes à la ferme. » La vente directe n’absorbant plus la totalité de sa production, le maraicher a repris les ventes sur certains marchés depuis deux semaines. Faute de temps et de marchandise, il y avait renoncé.

« Pour l’instant, on est satisfait. Pour la suite, on verra. »

A quelques kilomètres, un autre producteur bressan partage le même constat. Victorien Masuez est éleveur bovin à Bouhans (Saône-et-Loire). Lui aussi a vu ses ventes monter en flèche. « Ca a augmenté avec le confinement. Ca a un petit peu baissé ensuite. Mais c’est encore supérieur à avant l’épidémie » explique-t-il. Il estime avoir multiplié par 4 ses ventes directes au consommateur. Il travaillait avant essentiellement avec les circuits classiques. « Pour l’instant, on est satisfait. Pour la suite, on verra. »

Néanmoins, avec le confinement, certaines ventes en circuits court se sont aussi envolées. « On avait trouvé à fournir un restaurant et une cantine scolaire. Les livraisons devaient commencer début avril. C’est quelque chose que l’on a perdu. » Il espère qu’elles pourront avoir lieu en septembre.

Les nouveaux clients reviendront-ils ? 

Dans l’Yonne, les producteurs ne semblent pas non plus trop inquiets d’une chute des ventes. « C’était une crainte, mais pour l’instant, on n’est pas déçu » explique Sophie Letournel, jeune éleveuse d’agneaux à Diges en Puisaye.

"Les circuits courts, c’était la solution de replis pour éviter les grandes surfaces. Est-ce que l’on reverra ces clients ensuite ? Je ne sais pas"

« Ça attire toujours beaucoup de gens » explique de son côté Jean-Baptiste Bourbon, gérant du Jardin Bio du bois Ram’eau dans le nord du département. « L’avantage, c’est que l’on a comme clients beaucoup de Parisiens qui ont une maison dans le coin. Durant le confinement, on a aussi été contacté par beaucoup de gens qui vivaient à 2 kilomètres et qui ne nous connaissaient pas. Les circuits courts, c’était la solution de replis pour éviter les grandes surfaces. Est-ce que l’on reverra ces clients ensuite ? Je ne sais pas » répond Jean-Baptiste Bourbon. Pourtant, il a déjà constaté une baisse des ventes chez sa voisine productrice de fromages. Sur les réseaux sociaux, il avertit ses clients. "N'oublions pas de continuer à soutenir nos éleveurs et les producteurs locaux même après le confinement."

 

Les drives ephémères

Tout semble dépendre en partie du mode de vente-directe choisi : boutique de producteurs, vente-cueillette à la ferme, commande en ligne, drive ou encore livraison à domicile…

« Tout dépend des circuits » , confirme Valérie Laporte. Elle est éleveuse de bœuf et co-gérante de la boutique secrets de paysans à Coulanges-les-Nevers (Nièvre). Une enseigne qui distribue en circuit-courts les produits d’une douzaine de producteurs locaux. « On avait mis en place un drive, ça a bien baissé ! déplore Valérie Laporte. Pendant le confinement, pour quelqu’un qui ne travaillait pas, c’était simple de venir chercher les produits au drive pendant l’après-midi. Quand le travail a repris, c’est peut-être plus compliqué. »

"Pour un vrai bilan, il faudra attendre la fin de l’été ! "

Mais à la boutique, où les horaires d’ouverture sont plus souples, « on voit qu’on a plus de boulot qu’avant ! » s’amuse une des 2 salariées. Un troisième employé a d'ailleurs été appelé en renfort juste avant le confinement. Depuis, la tendance ne s'est pas inversée. « Les ventes en boutique n’ont pas baissé. On est satisfait ! » approuve Valérie Laporte.

« Pendant le confinement, on a tous été débordés, reconnait l’éleveuse de la Nièvre. Les circuits courts ont été pris d’assaut. On se doutait bien qu’on n’allait pas garder tous les clients. » Mais pour faire un vrai bilan, « il faudra attendre la fin de l’été ! » prédisent beaucoup de producteurs. On verra alors si le "monde d'après" est si différent. 

 

Vidéo : à voir aussi, le reportage en Côte d'Or

Reportage signé Guillaume Desmalles et Christophe Gaillard.

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