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11 novembre 1918 : 5 choses que vous ignorez encore sur les images qui sont parvenues jusqu'à nous

Guerre de 1914-1918 : militaires et civils ont mis en images leur guerre / © Archives de la ville de Dijon / Historial de la Grande Guerre de Péronne
Guerre de 1914-1918 : militaires et civils ont mis en images leur guerre / © Archives de la ville de Dijon / Historial de la Grande Guerre de Péronne

La guerre de 1914-1918 est un moment clé de l'histoire contemporaine. La représentation de la guerre par les artistes change et les images jouent un rôle fondamental. A l’occasion du centenaire de l’armistice de 1918, cinq points de vues en images dessinant la guerre de 14-18.
 

Par Fatima Larbi

La Grande Guerre marque un tournant dans l’histoire et l’entrée dans le monde moderne. Ce conflit a fait se côtoyer des innovations majeures et une capacité de destruction de masse encore jamais égalée : 1 million et demi de Français sont morts au cours de cette guerre.

Au secours ! On assassine des hommes !
 est le cri que lance Roland Dorgelès en 1919 dans son roman de la Grande Guerre, Les Croix de bois.



Depuis l’Antiquité, l’homme a toujours utilisé l’art pour essayer de représenter les batailles. La mise en image de la guerre par les artistes en 14-18 n’est donc pas une nouveauté. Mais ce qui change, c’est sa représentation.

Avec l’introduction de la conscription en 1914, la plupart des artistes entre 18 et 45 ans sont mobilisés. Ils sont confrontés à la réalité d’une guerre qui est loin des batailles héroïques et bien ordonnées représentées jusqu’à présent, le plus souvent sur commande.

La volonté des peintres a été de faire des peintures pour représenter la guerre, mais au-delà de faire ressortir toute sa monstruosité, son côté surréaliste, son côté industriel, une guerre déshumanisante. Nicolas Czubak - historien rattaché au Mémorial de Verdun.


Peintres, dessinateurs, photographes, cinéastes, professionnels ou pas, commandités par l’Etat-major ou pas, militaires ou civils, chacun a raconté sa guerre grâce à la puissance de l’image.

 

14-18 : Quelles images pour "une guerre industrielle et déshumanisante" ?


La Première Guerre mondiale marque aussi un tournant important dans l’histoire de la technologie. De nouvelles armes permettant des destructions de masse apparaissent ( gaz, obus…). Ce n’est plus la guerre du corps à corps mais une guerre "industrielle", jamais vue jusqu’à présent.

D’autres innovations participent à la modification des images qui racontent cette guerre. Les avions, utilisés pour la première fois dans un conflit armé, permettent d’observer les soldats et les paysages depuis le ciel, ce qui modifie les points de vues des artistes.

La mise en image de la guerre bénéficie aussi du développement et de l’utilisation de la photographie et du cinéma. Pour la première fois dans l’histoire, la guerre est filmée. Les peintres et les dessinateurs ne sont plus les seuls à transmettre leurs visions. Mais, loin de laisser leur laisser la place, ils s’en saisissent pour faire évoluer leurs techniques.


 

1. Otto Dix : des images angoissantes pour raconter une guerre effroyable


Cet artiste allemand est certainement l'un des plus grands peintres de la guerre. Il se porte volontaire dès 1914, artilleur puis mitrailleur, il connaîtra tous les champs de bataille. Il va peindre l’insoutenable, la mort instantanée, les gueules cassées, la pourriture… Et sous nos yeux, le chaos dépasse les champs de bataille, devient réalité, universel !

La guerre, c’était une chose horrible et pourtant sublime. Il me fallait y être à tout prix. Il faut avoir vu l’homme dans cet état déchaîné pour le connaître un peu. Otto Dix

 "Der Krieg" : Otto Dix s'est beaucoup inspiré des gravures de Goya / © Historial de la Grande Guerre de Péronne
"Der Krieg" : Otto Dix s'est beaucoup inspiré des gravures de Goya / © Historial de la Grande Guerre de Péronne
Der Krieg (la guerre) est une de ses œuvres majeures. Cinquante eaux fortes, exposées à l’historial de Péronne dans la Somme, retracent son expérience hantée par l’effroyable des champs de bataille.

Der Krieg est une oeuvre magistrale, monstrueuse et désespérée. Dominique Patinec, journaliste-France 3 Amiens

Le travail d'Otto Dix s’inscrit dans un nouveau courant artistique : la Nouvelle Objectivité, un prolongement du mouvement expressionniste.


Otto Dix sera victime du régime nazi en 1933, il est alors qualifié de "peintre dégénéré". La plupart des soixante-dix exemplaires de Der Krieg, édités en 1924, sont détruits par les autodafés des Nazis. Il sera à nouveau confronté à l’inhumanité de la guerre, au cours du second conflit mondial sur le front ouest, en 1944-1945.

2. Jean Tournassoud, photographe de guerre : des images sur commande 


De 1914 à 1918, les autorités ont compris la puissance des images sur la population. Elles font donc en sorte de donner leur vision de la guerre. Une guerre beaucoup plus propre que la réalité et beaucoup moins effrayante que celle représentée par Otto Dix.

Les images deviennent alors une arme à part entière. C’est dans cet esprit qu’est créée la Section photographique des armées en 1915. La propagande est là pour rassurer les civils, lutter contre le pacifisme et le défaitisme.

Jean Tournassoud est un militaire de carrière. Très vite, il s’initie à la photographie aux côtés de Louis Lumière avec lequel il se lie d’amitié.
Il rejoint le Service photographique des armées et en deviendra directeur en 1918. C’est aussi un pionnier qui photographie la guerre en couleur grâce à la technique de l’autochrome au temps de pose très long.
Les photos de Jean Tournassoud s'arrangent avec la vérité pour créer des œuvres de propagande / © collection privée Ph. Baticle
Les photos de Jean Tournassoud s'arrangent avec la vérité pour créer des œuvres de propagande / © collection privée Ph. Baticle
Durant cette période, son œuvre photographique relève essentiellement de commandes officielles. Ses photos décrivent la guerre comme les tableaux du 19e siècle. Les sujets sont mis en scène, se figent dans des poses esthétiques au détriment de l’information. Un parti pris idéologique pour glorifier la Nation, une photographie de propagande saluée par les autorités. Il est très apprécié de Georges Clémenceau, du maréchal Pétain …

 

3. Un film "Charlot soldat" : des images drôles pour raconter la guerre


Les œuvres et les images inspirées par la guerre ont pris de multiples formes même les plus légères. C’est ce qu’a osé faire Charlie Chaplin en réalisant en 1918 "Shoulder arms" traduit en français "Charlot soldat". 

Depuis la création de ses studios en 1917, Charlie Chaplin a réalisé plusieurs films qui ont fait la joie des Poilus. Après l’entrée en guerre des États-Unis, il a participé à une grande tournée pour vendre les Liberty’s Bonds, des emprunts d’Etat. Mais cela ne lui suffit pas. Il veut faire un film sur la guerre.
 
Histoires 14-18 : Charlot soldat
Source archives : - Chaplin Office - « Shoulder Arms » de Charles Chaplin Motion Picture : Roy export SAS All Rights Reserved - MK2 - US Government Archives - France 3 - F. Cicolella
Son héros, un piètre soldat américain maladroit est envoyé sur le front en France. Là, il se retrouve confronté à la faim, la boue, les tranchées. Malgré cela, il réussit à capturer des Allemands, puis le Kaiser en personne.  Il fait aussi la rencontre d'une jeune Française, dans les décombres d'une maison, et en tombera amoureux. Il devient un héros, ou presque…

Un film subtil, où la poésie côtoie le burlesque, et qui se termine sur le carton "Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté". Comprenne qui voudra !

Ce film rencontre un franc succès auprès des anciens combattants français et américains.


Charlie Chaplin, parce que dans son humour il y a une profondeur d’humanité qu’atteint seul le génie (…) nous a donné le premier film vrai sur la guerre sans y avoir été. Dominique Bragat, dans le Crapouillot en 1919

 

4. Le camouflage : des images pour tromper l’ennemi


La Première Guerre mondiale a permis à la France de devenir précurseur dans l’art du camouflage, entraînant dans son sillon les autres belligérants. Une stratégie qui n’allait pas de soi au début du conflit.

En 1914, les soldats français, avec leurs pantalons rouge-garance et leur capote bleue, sont une proie facile pour l’ennemi. Très vite l’expérience démontre que pour survivre dans les tranchées et échapper au regard des avions il faut devenir invisible. Les tenues évoluent et dès 1915 l’armée adopte un uniforme moins voyant.

L’invention du camouflage est due au peintre français Lucien Victor de Scévola et au décorateur nancéen Louis Guingot, tous deux mobilisés au 6e régiment d’artillerie. Dès août 1914, ils ont l’idée de dissimuler les canons de leur artillerie sous des toiles aux couleurs de la nature et ainsi les soustraire au regard de l’ennemi.
 
Histoires 14- : Guirand de Scévola et les camoufleurs
Source archives : - Musée de la Grande Guerre de Meaux - BDIC Fonds Valois - Pathé Gaumont - Collection Rik Wassenaar - Mairie de Sauveterre - ECPAD  - France 3 - D. Patinec

La section de Camouflage est créée officiellement le 4 août 1915, avec à sa tête Lucien Victor de Scévola. De nombreux artistes de tous horizons, peintres, décorateurs de théâtre spécialistes des trompe-l’œil, sculpteurs participent à cette section. 
Faux arbres, faux décors, faux soldats… voient le jour et se substituent à la réalité pour brouiller les images de l’ennemi. Au début, tous sont envoyés sur le front de Picardie et, rapidement, de nombreux ateliers sont ouverts pour répondre aux besoins. Très vite, le camouflage s’étend à l’aviation et la marine.

Le courant cubiste apporte aussi sa contribution au camouflage.

J’avais, pour déformer totalement l’objet, employé des moyens que les cubistes utilisaient pour le représenter. Lucien Victor de Scévola
 

En 1918, la section de camouflage employait 3 000 hommes répartis sur tout le front. Elle disparaît après la guerre, mais la technique française inspirera toutes les armées du monde.
 
 

5. Les dessins de Marguerite : des images de la guerre à hauteur d’enfant



Pendant la Première Guerre mondiale de nombreux soldats, qu’ils soient artistes professionnels ou non, ont pris leur crayon.

Les civils ont eux aussi apporté leur contribution dans la transmission des images sur ce conflit, racontant la vie derrière les lignes, "l’arrière", où ce qu’ils s’imaginaient de la guerre sur le front.

C’est aux archives de Dijon que j’ai découvert les dessins de Marguerite. J’y était allée dans l’espoir de trouver une idée de sujet qui sorte de l’ordinaire, c'est-à-dire pas que des livrets de combattants. Caroline Jouret, journaliste à France 3 Bourgogne

Marguerite Lemaréchal, une petite Parisienne de huit ans réfugiée à Dijon avec ses parents, tient un carnet de dessin. Avec ses croquis, cette enfant particulièrement douée témoigne du conflit tel qu’il était vécu à l’arrière, ainsi que de ses conséquences sur la vie quotidienne. Des dessins d’une exceptionnelle maturité.
 
On y retrouve ses sorties au bac à sable, les femmes en noir, des enfants…l’absence d’homme en civil. / © Archives de la ville de Dijon - Fonds Bertschy
On y retrouve ses sorties au bac à sable, les femmes en noir, des enfants…l’absence d’homme en civil. / © Archives de la ville de Dijon - Fonds Bertschy
Autant de témoignages qui nous donnent une idée de la vie quotidienne en ces temps troublés.

Marguerite a dessiné un Taube, un avion allemand, bombardant Paris. On peut imaginer combien elle a dû être impressionnée à une époque où l’armée de l’air n’existait pas encore. Caroline Jouret, journaliste à France 3 Bourgogne


Pendant la guerre, malgré les absents, la vie continue : les belles élégantes se promènent, une nurse pousse un landau, un soldat discute…
Dans l’intérieur des maisons même si les hommes sont absents, leurs photos sont là et les médailles témoignent de leur courage. / © Archives de la ville de Dijon - Fonds Bertschy
Dans l’intérieur des maisons même si les hommes sont absents, leurs photos sont là et les médailles témoignent de leur courage. / © Archives de la ville de Dijon - Fonds Bertschy


Son travail est un vrai travail d’artiste, grâce à tous les détails, il en ressort une vérité, un témoignage. Caroline Jouret


En 2018, un siècle après la fin de ce premier conflit mondial, toutes ces images, ont permis à chacun de raconter sa guerre. Elles laissent intacte la mémoire de cet épisode du 20e siècle.
 

► " 14-18 : c'est quoi pour moi ?"


En écrivant cet article sur le centenaire de l’Armistice de 1918, me reviennent en mémoire les 11 novembre de mon enfance, dans un petit village en Saône-et-Loire. Là où mes parents s’étaient installés après avoir quitté l’Algérie en 1962, à cause d’une autre guerre.

A cette époque, je ne savais pas encore que de nombreux hommes, venant de mon continent natal, avaient participé à ce conflit. On les avait nommé "les  indigènes", un mot lourd de sens. Des hommes qui venaient des colonies françaises, d’Afrique subsaharienne et du Maghreb. Ils avaient laissé derrière eux leur pays et leurs familles, mais leurs noms n’étaient pas inscrits sur le monument aux morts de mon village
Que pouvait ressentir cet homme si loin de sa terre natale ? / © collection privée Ph. Baticle
Que pouvait ressentir cet homme si loin de sa terre natale ? / © collection privée Ph. Baticle
En voyant cette photo de Jean Tournassoud, je ne peux pas m’empêcher de penser à ce que cet homme a dû ressentir en se retrouvant au milieu des plaines de l’Est de la France. Des paysages inconnus pour lui, une terre gelée par le froid et ravagée par la guerre, des images loin des palmiers et de la lumière qui avaient dû le voir grandir. Un homme qui aurait très bien pu être mon arrière-grand-père...  




 

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