"Depuis six mois, je ne me dégage aucun salaire" : le coup de gueule des éleveurs ovins, "grands oubliés" du gouvernement

Au sein du mouvement de colère des agriculteurs, les éleveurs ovins peinent à se faire entendre. Concurrence étrangère, hausse des charges, salaire dérisoire... En Franche-Comté, l'association des éleveurs ovins franc-comtois a exposé ses difficultés au préfet du Doubs. Et demande à relancer la filière textile locale, pour pouvoir exploiter la laine de leurs brebis.

Un cadeau un peu spécial. Samedi 17 février 2024, une quarantaine de tracteurs venus des départements du Doubs, de Haute-Saône et du Jura se sont rassemblés devant la préfecture de Besançon pendant plusieurs heures.

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Une action surprise, dans la lignée du mouvement de colère qui a secoué le monde agricole ces dernières semaines. L'objectif : faire entendre les revendications de la profession au nouveau préfet Rémi Bastille, qui a reçu une délégation d'agriculteurs et... un oreiller en laine de Franche-Comté.

Le présent est signé Cyril Roussel, éleveur ovin à Rouhe (Doubs), près de Quingey, et président de l'association des éleveurs ovins franc-comtois, qui regroupe une trentaine d'adhérents. "J'ai gentiment demandé à la sécurité de me laisser rentrer pour donner un cadeau au préfet" sourit l'exploitant agricole de 39 ans. "Et ils ont accepté".

Le préfet est nouveau, il aura donc besoin d'un bon oreiller pour prendre les bonnes décisions.

Cyril Roussel,

éleveur ovin à Rouhe et président de l'association des éleveurs ovins franc-comtois

Un brin d'humour qui cache un vrai coup de gueule. Selon Cyril Roussel, la filière ovine est "la grande oubliée des annonces gouvernementales pour l'agriculture. On n'a pas grand-chose sur l'élevage, et encore moins pour les ovins". Une anomalie pour le Doubiste. En s'appuyant sur des données de la Fédération nationale ovine, l'exploitant de 39 ans, qui gère un cheptel de 210 brebis, explique que les éleveurs ovins sont "tout en bas de l'échelle au niveau des revenus agricoles".

Un salaire oscillant entre 0 et 1 000 euros par mois

"Ça devient très compliqué" expose-t-il. "Ça oscille souvent entre 1 000 et 0 euro par mois. Oui, oui, 0 euro. C'est ce que j'ai touché les six derniers mois. Mon objectif était de toucher 1 600 euros. Mais j'ai privilégié les prêts à rembourser, les assurances, les factures et je ne me suis pas payé". 

Pourtant, les heures, je les fais. J'ai fait le calcul, en moyenne, je travaille 70 heures par semaine, avec des pics à 105 heures. Et là-dedans, je compte les papiers administratifs, les mails à envoyer, les factures, etc.

Cyril Roussel,

éleveur ovin à Rouhe et président de l'association des éleveurs ovins franc-comtois

Si Cyril peut compter sur sa compagne pour permettre à sa famille de vivre correctement, ce n'est pas le cas de tous les éleveurs ovins. "J'en ai certains au téléphone qui me disent qu'ils ne s'en sortent pas" confie le président de l'association des éleveurs ovins franc-comtois. "Pourtant, le cours de l'agneau augmente : il y a cinq ans, je le vendais 5,60 euros l'unité. Aujourd'hui, il est à 8,20 euros. Mais le problème, c'est que les charges ont aussi augmenté, et plus vite que le prix. Les coûts de vétérinaire, les semences, le gazole, les réparations de véhicules, l'électricité... Ça fait beaucoup".

S'ajoutent à cela des importations d'agneaux venus de Nouvelle-Zélande, d'Australie ou d'Amérique du Sud qui, selon Cyril Roussel, "plafonnent les prix d'achats vers le bas". Résultat, le nombre d'agneaux en France et en Franche-Comté (qui représente 4 % de la filière ovine française) est passé de 7 millions à 5,23 millions en quelques années. "Les gros élevages s'arrêtent, et ne sont pas forcément repris" explique Cyril Roussel. "Et dans des anciens élevages mixtes, on sacrifie les moutons, car c'est beaucoup de temps en plus et moins rémunérateurs que le reste".

Relancer la production de laine franc-comtoise 

Quelle est la solution pour arriver à vivre de son travail ? Outre les mesures de régulation de la concurrence internationale partagée par la majorité des agriculteurs, la filière ovine doit, selon Cyril Roussel, "diversifier ces sources de revenus". Côté viande, l'éleveur de Rouhe vend ainsi ses agneaux dans plusieurs points de vente, "une partie en coopérative, une autre en supermarché et la dernière directement au consommateur". Plus surprenant, il a aussi fait installer une vingtaine de ruches, mais souhaite surtout relancer la laine franc-comtoise.

On tond deux kilos de laine par brebis tous les ans. Avant, on la vendait en Chine et en Belgique. Mais depuis le Covid, ils ne la prennent plus. Donc on se retrouvait avec un manque à gagner. On essaye donc de trouver des solutions.

Cyril Roussel,

éleveur ovin à Rouhe et président de l'association des éleveurs ovins franc-comtois

En 2023, une poignée d'éleveurs ovins comtois s'est donc lancée dans une expérience locale pour valoriser la laine qui leur restait sur les bras. "On a pris une tonne de laine, qu'on a fait traiter à l'entreprise Jura Textile, basée à Orchamps" reprend fièrement Cyril Roussel, à l'initiative de cette expérience. "On a produit 750 pièces 100 % Franche-Comté : des oreillers, des chaussons, des couettes, des semelles".

Avec la laine, 1 500 euros supplémentaires à la fin de l'année 2023

Des produits qui ont su trouver leur public. Présents à la foire comtoise, la foire de Dijon où sur les marchés d'été, les éleveurs ovins ont vendu "plus de 500 produits". Des ventes qui représentent, pour Cyril Roussel, "un apport de 1 500 euros supplémentaires par an". L'association a donc décidé de renouveler l'expérience en 2024, mais cette fois en doublant les quantités de laine. "On va exploiter deux tonnes de l'aide, et nos fabrications seront plus destinées aux entreprises" explique Cyril Roussel.

Et au préfet, donc, pour, derrière le geste symbolique, lui demander des efforts pour la filière ovine. "Il ne peut pas tout faire, mais il m'a dit qu'il pourrait simplifier certaines tâches administratives, ce qui est déjà beaucoup" ajoute Cyril Roussel. "On attend également de lui qu'il assouplisse les usages de la laine, pour nous aider de ce côté-là".

Avec la laine, on a le droit de ne rien faire. Pas le droit de le mettre dans nos fumiers pour enrichir notre engrais, pas le droit d'en mettre pour protéger certains arbustes des chevreuils... Localement, le préfet nous autorise à faire cela.

Cyril Roussel,

éleveur ovin à Rouhe et président de l'association des éleveurs ovins franc-comtois

Même si "le besoin de mesures rapides et sur le long terme se fait sentir", Cyril Roussel veut continuer à croire en l'avenir de la filière ovine en Franche-Comté. "Quand on regarde, les investissements en termes de bâtiments sont moins lourds que pour les bovins" conclut-il. "Les moutons sont aussi de petits ruminants adaptés aux temps secs. Ils peuvent aussi servir à pâturer de façon écologique. Et il y a la laine ! Donc beaucoup de débouchés. Mais pour nous permettre d'en vivre, il faut un courage politique".