BILLET D'HUMEUR. Vesoul - Langres : l'histoire d'une autoroute qui n'existera jamais et qui fait se brouiller des amis..

Vesoul-Langres : une liaison routière trés attendue
Vesoul-Langres : une liaison routière trés attendue

C'est rocambolesque : une autoroute qui se transforme en 2X2 voies, puis renaît, puis re-meurt. Une histoire politique, sur des décennies, qui ne traversera jamais la Haute-Saône... Et Mrs Raison, Chrétien, Krattinger, Joyandet qui participent à l'écriture du scénario ! Et une démission brandie...

Par Catherine Eme-Ziri

Dans le dossier que j'ai demandé à la documentaliste de France 3, ce matin, les premiers articles remontent à... 1994. (Nul doute qu’il y en avait de plus anciens mais qu’un tri a été fait… Nos collègues doc' sont très professionnelles !)
On y dit, déjà, que ce projet fait parler de lui depuis plus de 20 ans… Les coupures de presse sont un peu jaunies, les noms des responsables du monde économique ont disparu depuis longtemps.
Concernant France 3 Franche-Comté, la liste est longue, aussi, de reportages réalisés sur cette autoroute qui ne verra certainement jamais le jour. Qui, d’ailleurs, dans cette rédaction, n’a pas fait son reportage sur le sujet ?

C’est un dossier « serpent de mer », « bouteille à encre », vous pouvez l’appeler comme vous voulez…
Il y a matière à écrire un sujet de thèse, mais en quel domaine ? En travaux publics ? Parole de l’Etat ? En sciences politiques ? En géographie pour le désenclavement d’un département très rural qui est l'un des rares, en France, à ne compter aucun kilomètre d'autoroute ? 0 km d'autoroute : on s'en réjouit et on en fait un slogan pub ou on en pleure en songeant au développement économique ?


Le contexte 

Au départ, tout le monde, à droite et à gauche, sans oublier les milieux économiques, est uni pour cette autoroute : l’infrastructure est indispensable pour « désenclaver le département » et pour Peugeot qui a installé son centre de pièces détachées pour l’Europe à Vesoul. Des dizaines de camions en partent tous les jours.

Et l’Etat ? "Pour" dans l’absolu… "Contre" quand est abordé le volet financement… Mais, si c’est d’une autoroute qu’il s’agit, le privé assumera le coût !


Rappel de dates 


On parle donc de cette autoroute Vesoul-Langres depuis les années 60. Elle est même prévue, elle a même déjà un nom A319 (avoir un nom ne veut pas dire qu'on existe, mais sans nom, on n'existe pas) mais, on ne va « remonter » dans le temps que d’une vingtaine d’années, cette liaison routière apparaît, disparaît, change de forme, revient, et elle est abandonnée…

1997 : Lionel Jospin arrive à Matignon. La gauche plurielle abandonne deux projets en Franche-Comté : le Grand Canal Rhin-Rhône et la fameuse autoroute. Les écolos n’aiment pas les autoroutes, ce sera donc une 2X2 voies. Elle sera construite sur un temps plus long (car le financement de l’Etat prend plus de temps que le financement privé d’une société d’autoroute) mais c’est mieux pour l’environnement. De plus, elle irriguera mieux le territoire haut-saônois qu’une autoroute qui aurait proposé seulement deux sorties dans le département. Bref, c'est mieux que mieux.

2000 : Le projet se concrétise. Premier ministre, ministres (Chevènement, Voynet) et politiques régionaux (Chevènement, Krattinger, Moscovici) se mettent d’accord sur le financement : 75 % pour l’Etat et 25 % pour les collectivités territoriales (départements et région). Et ça roule... Enfin, presque !

Changement politique national

2006 : Dominique Perben, ministre des transports, donne une autre orientation au projet : plus de 2 X 2 voies, mais à nouveau une autoroute ! Ce sera plus rapide à construire avec des fonds privés. Le projet passe la 5ème. L’Etat « donne » à la société d’autoroute deux déviations : celle de Port-sur-Saône et celle de Langres. Celle de Port est actuellement en cours et celle de Langres n’a toujours pas commencé.

2009 : Alain Joyandet, de Haute-Saône, mais secrétaire d’Etat, l’annonce officiellement en juillet : une autoroute se fera ! Et lui se dirige vers les élections régionales, l'année suivante, qu'il perdra.
Changement politique national

2012 : François Hollande devient président de la République. L’autoroute et la 2 X 2 voies restent au point mort. "Mais ne recule pas" se disent les optimistes. 

Changement politique national

Après 2017 : la Commission Duron, du nom de son président, rend son premier rapport, puis un deuxième rapport : "le barreau autoroutier Vesoul-Langres n’est pas prioritaire". Il est remis à 2030. Autant dire aux calendes grecques… 

Mai 2019, Elisabeth Borne, ministre des transports, répond à un courrier envoyé en juillet 2018 par le sénateur LR de Haute-Saône Michel Raison. Même la 2X2 voies n’est plus d’actualité. Crash.


Que s’est-il passé depuis quelques décennies ?

La philosophie des transports a changé : on est passé du « tout auto » à la mobilité douce… même si PSA a toujours ses pièces détachées à livrer en temps record partout en Europe. Mais, entre temps, le trafic a diminué en Haute-Saône. "Parce que c’est engorgé" disent les défenseurs de la liaison, parce qu’"on a changé d’époque" répliquent ses détracteurs. De plus, l’Etat n’a plus les moyens financiers de ses anciennes ambitions (S'il l'a eu un jour).


Conclusion provisoire 


Avec le temps "Tout s’en va" dit le poète, tout le monde l’a oublié : au siècle dernier, cette autoroute avait été promise car deux régiments étaient supprimés dans la région, l’un à Montbéliard, l’autre à Vesoul… Mais qui s’en souvient ? Michel Raison !


S'il n'en reste qu'un…

Michel Raison, sénateur LR de Haute-Saône
Michel Raison, sénateur LR de Haute-Saône

Aujourd’hui, Michel Raison, sénateur LR de Haute-Saône, se sent bien seul : il continue de défendre le dossier. Et dans un article de l'Est Républicain, il menace même de démissionner de l'association qui porte le projet depuis... 1994. Oui, depuis 25 ans. "L'association Atlantique Rhin-Rhône" oeuvre pour relier l'Atlantique à la Suisse par la route. Et à l'époque, tous les élus étaient favorables à... une autoroute. Sinon, ils prévoyaient au moins 30 années d'attente. 

Que changerait cette démission Mr Raison ? "Rien du tout." Répond l'intéressé, joint par téléphone : "Mais j'en ai marre d'y perdre mon temps. Personne ne se bat. C'est une mascarade." Selon lui, l'Etat laisse tomber. Dans le courrier de la ministre des transports, Elisabeth Borne, il est dit, entre les lignes, au détour d'un paragraphe, que cette liaison est abandonnée. Que juste des aménagements seront effectués par-ci, par-là... "Ce n'est pas parce que vous mettez bout à bout 3 pièces du puzzle avec 4 couleurs qui vont ensemble que vous avez réussi le puzzle !"

Sur son compte Facebook, le sénateur charge des élus de Haute-Saône. Il accuse Alain Chrétien, maire "Agir" et ex-LR, de Vesoul et Yves Krattinger, PS, président du département : "Nous pouvons constater que le maire de Vesoul est satisfait et veut se battre sur les dossiers déjà programmés ! Le Président du Département souhaite ne pas se disperser ! Je note que les deux se couchent devant le gouvernement qu’ils soutiennent. Merci pour la Haute-Saône !"


Réponse d'Alain Chrétien et Yves Krattinger

Franck Riester, ministre de la culture, accueilli par Alain Chrétien, maire de Vesoul / © Alexandre MARCHI.
Franck Riester, ministre de la culture, accueilli par Alain Chrétien, maire de Vesoul / © Alexandre MARCHI.

Alain Chrétien, le maire de Vesoul réplique : "La politique du gouvernement, c'est déjà de faire les contournements d'agglomération pour des raisons de sécurité routière et de nuisances. Tant que la déviation de Langres n'est pas réalisée, pas question de faire cette liaison. Le projet a toujours été prévu comme ça ! Plutôt que s'agiter en faisant des polémiques, rassemblons-nous pour avancer. Et ma prise de position n'a rien à voir avec le président Macron." 
Yves Krattinger, président DVG du département de la Haute-Saône / © L'ALSACE/Laurent Bodin
Yves Krattinger, président DVG du département de la Haute-Saône / © L'ALSACE/Laurent Bodin

Yves Krattinger, président DVG du département, réagit à son tour : "Notre département avance. Le chantier de la déviation de Port-sur-Saône est le plus important de la région, peut-être de France ! A Cintrey, il y passe 4000 véhicules par jour. L'Etat veut-il financer une route à moitié ? Et nous, l'autre moitié ? Je ne pense pas.
Ce qui détermine mes choix, c'est l'importance du trafic, notamment pour des raisons de sécurité. Entre Héricourt et Sévenans, le trafic est de 17 000 véhicules par jour. Je me préoccupe aussi des tronçons entre Amblans et Genevreuille et celui de Fougerolles.
Et concernant le président Macron, je ne me couche devant personne et je travaille avec tout le monde, dans l'intérêt de mes concitoyens
."

Conclusion non définitive


Alors, voilà, il devrait encore passer de l'eau sous les ponts de la Saône avant qu'on voit un bout de cette autoroute ou 2X2 voies dans le département. Que Michel Raison démissionne ou pas. Qu'Emmanuel Macron soit toujours président ou pas. Que l'on roule en Peugeot ou à vélo...

En attendant, ce qu'il y a de bien avec internet, c'est que rien ne se perd. On va donc garder bien précieusement cet article avec quelques dates importantes. Pour que, dans x (voyez, je suis prudente) années, quand la liaison routière sera inaugurée, un jeune journaliste puisse s'en inspirer.

Mais, je vais quand même en faire une copie papier que je vais glisser dans le dossier de la documentation, oui, celui avec les coupures de presse jaunies. On ne sait jamais, avec les nouvelles technologies...

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