Apiculteurs en crise : "Le salon de l'agriculture nous renfloue pour 2-3 mois, mais on ne tiendra pas indéfiniment"

La liesse du salon de l'agriculture de Paris ne fait pas oublier les difficultés vécues par certaines filières. Les producteurs de miel subissent une grave crise, que certains ne sont pas sûrs de surmonter.

"J'ai dû licencier ma compagne parce que je ne pouvais plus la payer. Elle a dû trouver un autre métier, et en parallèle elle travaille bénévolement dans notre magasin." Le constat est dur. Il est dressé par Julien Compagnon, apiculteur dans le Jura, qui n'arrive pas à vendre son miel. France 3 était allé le voir sur son exploitation avant le salon de l'agriculture. Il avait décidé d'y assister pour la première fois, pour tenter d'écouler son stock.

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"Si ça continue, je ne vais pas tenir deux ans"

Après cinq jours de salon, le bilan est relativement positif. "J'ai emmené deux tonnes de miel. Je me rends compte qu'on vend beaucoup de petits conditionnements, principalement des pots de 250 grammes. Les gens ne veulent pas s'encombrer, ils prennent un peu à droite à gauche sur chaque stand", explique l'apiculteur. "Mais globalement, on est plutôt satisfaits."

En cinq jours, le couple a réussi à rembourser les 7 000 euros que coûtent le stand, l'hôtel et le déplacement à Paris. "On fait environ 2 000 euros de ventes par jour, c'était l'objectif principal." Mais cette rentrée d'argent ne suffira pas à compenser la crise que subissent les producteurs de miel depuis 2023. "Le salon va nous renflouer et nous donner du souffle pour tenir 2-3 mois, mais on ne va pas tenir indéfiniment comme ça", confie Julien Compagnon. "Avec la trésorerie dont je dispose, ça va être très compliqué."

Installé depuis 2017, le couple possède 450 ruches de production de miel et 250 pour l'élevage des abeilles reines, installées dans le Jura, en Saône-et-Loire et dans la Drôme pour le miel de lavande. Fils d'agriculteur et passionné d'abeilles depuis tout petit, Julien Compagnon s'inquiète pour son avenir. "Ça fait peur. Honnêtement, si ça continue comme ça, je ne vais pas tenir deux ans."

"Même à bas prix, les négociants n'achètent plus de miel"

Pourquoi une telle crise ? Parce que les producteurs n'arrivent plus à vendre leur miel. "Aujourd'hui, le marché est complètement fermé. Même les négociants français n'achètent plus de miel car ils ont déjà trop de stocks. Même à bas prix, ils ne le prennent pas." 

Un constat partagé par un autre producteur de miel présent au salon de l'agriculture : les Ruchers du Morvan, installés à côté de Château-Chinon (Nièvre) depuis 1977. L'exploitation possède entre 1 000 et 1 200 ruches. 

"On vient au salon de l'agriculture depuis 1992 et on vend bien, il n'y a pas de souci de ce côté-là", explique la directrice Dominique Coppin. "Mais plus globalement, on est comme tous les autres : la consommation des ménages a baissé, en particulier sur les produits chers. Or, les miels sont des produits chers. Donc, la vente de miel a baissé."

"Il y a un gros malaise dans le miel en ce moment car nous avons eu deux très belles années qui ont généré beaucoup de stock. Mais les négociants n'ont pas acheté cette année, et continuent d'acheter du miel en Chine, en Ukraine, etc., parce que c'est moins cher."

Dominique Coppin

les Ruchers du Morvan

Dominique Coppin dénonce les "étiquettes fallacieuses" que l'on peut trouver sur des pots de miel vendus en grande surface, faisant croire à du miel français alors qu'il s'agit de produits importés. "Si on enlève le miel étranger des rayons des supermarchés, il reste quatre pots de miel français qui se battent en duel...", regrette pour sa part Julien Compagnon. Côté prix, c'est vrai qu'il n'y a pas de débat : le miel français artisanal se vend 15 à 20 euros le kilo, alors qu'en hypermarché, on trouve des miels d'import à moins de 8 euros le kilo.

Les Ruchers du Morvan s'en sortent car ils bénéficient de leur ancienneté sur le marché, d'une clientèle fidèle - le miel morvandiau se vend dans toute la Bourgogne, en Île-de-France, dans les grandes surfaces et les épiceries, à l'écomusée du parc naturel du Morvan... Mais les jeunes installés, comme Julien Compagnon, ont bien du mal à envisager l'avenir.

"Celui qui vend uniquement du miel ne peut plus vivre"

"Notre récolte va commencer en avril, et on a du souci car on ne sait pas ce qu'on va faire de notre miel déjà récolté", soupire l'apiculteur. Garder les stocks (après tout, le miel ne se périme pas) ? Ce n'est pas si simple. "Selon la loi, on ne peut garder le miel que deux ans. Au-delà, on doit détruire les stocks. Pourtant, c'est un produit impérissable." Or cette année, avant le salon, Julien Compagnon avait encore neuf tonnes d'invendus sur les bras. 

Pour subsister, Julien Compagnon, comme de nombreux autres apiculteurs, a dû commencer à proposer d'autres produits. Savon au miel, bières au miel, hydromel, pain d'épices, propolis, coffrets cadeau... "Aujourd'hui, celui qui vend uniquement du miel ne peut plus vivre. Il est obligé de se diversifier." En parallèle, il vend des reines d'abeilles et des essaims. "C'est ce qui nous permet de tenir actuellement."

"La filère est complètement en train de s'effondrer, et ce n'est pas qu'un problème français, c'est presque mondial."

Julien Compagnon

apiculteur dans le Jura

Quid des annonces faites récemment par le gouvernement pour répondre à la colère agricole ? "Pour l'instant, rien qui nous concerne. C'est surtout tourné vers les agriculteurs, pas les apiculteurs", regrette Julien Compagnon qui estime que sa filière pâtit aussi d'un manque de représentation. "On n'a pas de porte-parole en France pour l'apiculture. On a des syndicats à droite, à gauche, mais ils ne se parlent pas entre eux. Personne ne nous représente."

Pour tenter de faire entendre ses difficultés, Julien Compagnon attend désormais un geste de la part du préfet du Jura, rencontré mardi 27 février sur son stand au salon de l'agriculture. Le représentant de l'Etat "doit me recontacter pour venir sur l'exploitation, qu'on se rencontre et qu'il puisse faire remonter tous ces problèmes au gouvernement".

Autre point d'inquiétude, à très court terme : chaque année habituellement, Julien Compagnon embauche un saisonnier pour la récolte d'avril car il ne peut pas assurer tout seul. "Là, je ne sais pas comment je vais faire. Avec la trésorerie que j'ai en ce moment, je n'ai pas de quoi le payer."