"Je veux faire jouer quatre millions de personnes" : ancien cadre à la Défense, Bruno fabrique aujourd'hui des jouets en bois dans le Jura

Depuis 2017, Bruno Thomas a installé son entreprise "Bête à bois" à Arinthod (Jura). Son métier : menuisier spécialisé dans la création de jouets en bois. Mais pas n'importe quel jouet. Ses créations, destinées aux enfants comme aux personnes âgées, sont des jeux collectifs pensés pour améliorer la motricité. Rencontre avec un artisan au parcours atypique et au but noble : "faire jouer quatre millions de personnes".

Chisseria, petit hameau de la commune d'Arinthod, dans le sud-est du Jura. Mercredi 17 avril 2024, l'incessant passage des nombreuses voitures roulant sur la D109, qui traverse le village, rythme ce début d'après-midi pluvieux. Mais, en tendant l'oreille, un autre bruit se fait entendre : celui, plus mécanique, de machines en marche. Des bruits de scie sur table, ou de perceuse à colonne, qui ne trompent pas sur la présence d'une menuiserie.

Cette menuiserie, c'est celle de Bruno Thomas. Une entreprise pas comme les autres, spécialisée dans les jouets en bois. Avec un nom bien à elle : Bête à bois. Et une description adaptée : "laboratoire ludique du geste". C'est-à-dire ? "Ici, c'est simple, l'activité, c'est la création et l'invention de jeux en bois en lien avec la motricité et la coopération" explique le maître des lieux avec malice.

La menuiserie, une vocation venue sur le tard

À 47 ans, le Jurassien d'adoption a investi les lieux en 2017 et parle de son métier avec une passion certaine. Mais si pour lui, le travail du bois est aujourd'hui une évidence, il y est pourtant arrivé sur le tard. "J'avais 35 ans quand je m'y suis mis pour de bon" sourit-il. "Avant ça, j'ai fait plus de 25 métiers. Cadre administratif à la Défense, auxiliaire puériculteur, perchman dans une station de ski et beaucoup de postes plus intellectuels. Je ne savais pas me servir de mes mains".

Le déclic, ça a été quand j'ai eu à rénover ma première maison. Je voulais le faire moi-même. Je me suis alors acheté des machines et j'ai commencé à bricoler. J'ai trouvé ce qui me plaisait : la menuiserie, et je me suis lancé assez rapidement.

Bruno Thomas

Menuisier et gérant de Bête à bois

Sans diplôme et sans expérience professionnelle du secteur, Bruno Thomas lance sa menuiserie en 2011, en parallèle de la naissance de sa deuxième fille. Avant de bifurquer vers les jouets en bois six ans plus tard, à la suite du décès de son père.

"J'ai alors décidé d'arrêter l'ameublement pour me recentrer sur l'essentiel, et sur ce qui avait le plus de sens pour moi" témoigne-t-il. "Fabriquer des jouets collaboratifs, et uniquement des jouets, pour permettre aux enfants, mais aussi aux personnes âgées, de s'amuser tout en étant stimulés physiquement et intellectuellement". 

Plus de 180 jeux créés

Et ce bouillonnement de création se remarque du premier coup d'œil dans l'atelier du Jurassien. Au milieu de la sciure et de la poussière de bois, c'est tout un univers ludique. Ici, des jeux en cours de création, posés sur des établis. Là-bas, des jeux déjà finis, entreposés au milieu des planches prêtes à être ouvragées. Un joyeux bazar au milieu duquel on retrouve des petits animaux en bois, dont l'escargot, l'emblème de "Bête en bois".

"J'ai créé plus de 180 jeux" détaille Bruno Thomas. "Et tous sont différents, même si certains sont plutôt des évolutions d'anciennes créations". Un total impressionnant, réuni  par une particularité. "Tous ces jeux sont des jeux de coopération. Je veux vraiment induire une ambiance différente, basée sur l'écoute et le partage". Des jeux réfléchis, aussi.

L'idée, c'est d'inventer un jeu à destination d'un public ciblé. Ça peut être soit des personnes âgées, soit des enfants. Le but, derrière, c'est de faire en sorte que mes créations soient utilisées par des écoles, des Ehpad... pour que ces jeux deviennent des outils qui permettent d'améliorer ou de maintenir la motricité.

Bruno Thomas,

menuisier et gérant de Bête à bois

Le menuisier choisi également l'essence d'arbre en fonction de son public. "Je mets un point d'honneur à travailler le plus possible avec des arbres locaux" indique-t-il. "Frêne, hêtre, chêne, noyers... Et je m'adapte. Pour les personnes âgées, je crée avec des arbres qui vont rendre plus légers, comme le tilleul, et j'évite le chêne et l'acacia".

Plusieurs partenariats... et des animations 

Petit à petit, Bruno Thomas est arrivé à faire son trou. Et à convaincre. Aujourd'hui, il travaille avec plusieurs entités comme le château de Guédelon, le musée de la Vache qui rit, les Salines royales d'Arc-et-Senans, ou plusieurs partenaires suisses. Des activités qui lui permettent de vivre grâce à ses jouets, et donc de pouvoir consacrer le reste de son temps à une facette de son métier qu'il affectionne davantage : les animations.

Comme ce mercredi 17 avril, où le menuisier a rendez-vous à la Résidence Bellevue, à Orgelet (Jura), à 20 minutes de son atelier. Là-bas, il retrouve une dizaine de seniors et une dizaine de jeunes bambins du relais petite enfance d'Orgelet, venus avec leurs parents et quelques assistantes maternelles. 

J'aime bien animer ce type d'après-midi, car elles sont multigénérationnels. Voir un petit-fils jouer son grand-père, où un père jouer avec sa fille, c'est ce qu'il y a de plus beau. Et c'est encore mieux quand les gens se rencontrent grâce à mes jeux.

Bruno Thomas,

menuisier et gérant de "Bête à bois"

Et cela marche. Assis et plutôt timides à l'arrivée de Bruno, jeunes et anciens se jettent très vite sur les jouets en bois. Avec appétit. "On n'a pas souvent d'activités comme celle-là, donc on profite" sourit Michelle, du haut de ses 90 ans."On a un bon menuisier dans le coin, qui nous a préparé de belles choses. C'est un vrai magicien".

La nonagénaire partage un jeu d'équilibre avec Jeannot. Le but : chacun son tour, déposer une pièce de bois sur un plateau, sans que ce dernier ne s'effondre. "On aime s'amuser nous" s'exclame Jeannot. "Et là, on retombe en enfance".

Une bonne humeur qui ravit Corinne, animatrice au foyer pour personnes âgées. "Nous, on adore les voir heureux, occupés à jouer" s'exclame-t-elle. "En plus, là, ils sont avec des enfants. Tout cela les fait bouger au niveau cérébral, mais aussi physique, c'est tout bénéfice. Et puis c'est une découverte pour eux, car ces jeux ne sont pas communs".

Des jeux... sans règle

Dans ces particularités, il y a le fait que les jeux de Bruno soient... sans règle. "Je considère que les gens sont assez créatifs, et je les invite à se rappeler qu'ils ont une âme d'enfant" prévient le menuisier, qui passe de jeu en jeu pour donner néanmoins quelques indications... non sans émotion. "Quand je vois tous ces gens ensemble, ça m'émeut" confesse-t-il. "J'ai l'impression d'être utile, de partager un moment qui est agréable. Les personnes sourient, s'amusent avec des gens qu'elles ne connaissaient pas forcément avant. Et ça, c'est magique".

Une magie que Bruno aimerait faire durer. "Ce genre d'événements représentent deux ou trois après-midi par mois" nous dit-il. "J'aimerais augmenter cela, car c'est la raison même de mon métier. On cherche à passer un cap là-dessus. Bientôt, une personne va s'occuper à part entière de mes animations, pour pouvoir en faire beaucoup plus".

Il faudra sûrement ça pour accomplir l'objectif de Bruno Thomas : faire jouer le plus de monde possible. "À la fin de ma vie, si j'arrive à faire jouer 3 ou 4 millions de personnes, je serai content". Avec comme étendard, la maxime du critique musical irlandais George Bernard Shaw : "on n'arrête pas de jouer parce qu'on vieillit, on vieillit parce qu'on arrête de jouer".