#Metooinceste : “L’inceste touche tous les milieux”, une psychiatre invite à libérer la parole, et donner l'alerte

Sous le hashtag  #Metooinceste, des centaines de témoignages affluent sur Twitter pour dénoncer des cas d’inceste. La parole se libère. Qu’en pense Dominique Frémy, psychiatre en charge de l’écoute de jeunes victimes ? 

En France, 78% des victimes d'inceste sont de sexe féminin selon l'association Face à l'inceste.
En France, 78% des victimes d'inceste sont de sexe féminin selon l'association Face à l'inceste. © JEAN-PAUL JASLET - maxPPP

"J'avais 5 ans. En une soirée, ce frère de ma mère a bouleversé ma candeur (...) En une seconde, j'avais 100 ans", écrit une internaute. 

"Je jouais aux légos. Il est venu dans mon dos. C'en a été fini de grandir. J'avais cessé de vivre", témoigne un autre.

"La première fois, j'avais 3 ans, mon cousin avait 14 ans. Effroi. Trauma à vie et amnésie pendant des années", confie sur Twitter un troisième. 

Le hashtag #Metooinceste suscite depuis quelques jours "des centaines" de témoignages. Le mouvement #Metoo dès 2017 avait déclenché une vague de libération de la parole des femmes dénonçant agressions et harcèlements sexuels, ce nouveau hashtag est né après la publication du livre de Camille Kouchner, “La familia grande". La fille de Bernard Kouchner révèle dans ce livre que son frère jumeau a été victime d'inceste par son beau-père, le politologue Olivier Duhamel, lorsqu'il avait 14 ans.
 

Quand l’inceste envahit la toile


Dans le Doubs, Dominique Frémy est psychiatre, chef du pôle pédopsychiatrique de l'hôpital de Novillars près de Besançon. Elle est à la tête de l’unité du psychotraumatisme où travaille toute une équipe. Dans son bureau, elle voit défiler chaque semaine des enfants, adolescents, jeunes adultes victimes d’inceste. Ce hashtag #Metooinceste, elle le voit avec un regard libérateur, mais teinté d’inquiétude : “Ma première réaction par rapport à #Metooinceste, c’est qu’on va embarquer les gens dans des choses compliquées, si on veut des suites judiciaires. On va tomber sur beaucoup d’affaires prescrites, les gens risquent forts d’aller au-devant de déceptions. Mais ce hashtag à l’avantage d’envoyer un signal fort à la personne qu’on dévoile” explique Dominique Frémy. “C’est une parole qui se libère, mais clairement dans des conditions de règlements de compte, politico-médiatique (pour l’affaire Olivier Duhamel, ndlr). Est ce que cela va permettre dans des familles modestes de libérer la parole, je ne sais pas” ajoute la psychiatre. Au milieu de tous ces tweets, il ne faut pas oublier non plus que la présomption d'innocence existe, et que parmi les faits rapportés sur le réseau social, il peut y avoir de la dénonciation calomnieuse, prévient-elle.



Une vague comme pour les dénonciations d’agressions sexuelles dans l’église


Dominique Frémy pense néanmoins que ce hashtag peut jouer un rôle. “C’est un signal important, on se souvient notamment de cette période où il y a eu les affaires concernant l'Église, nous avons vu venir vers nous des enfants, des parents parfois victimes d'agression dans leur enfance. Cela peut déclencher le même genre de vague” analyse la pédopsychiatre.

 

“L’inceste, ça touche tous les milieux”



Dans son bureau, la psychiatre prend en charge chaque année près de 180 enfants. Les plus petits ont 3 ou 4 ans, et avec leurs mots d’enfants vont tenter d’exprimer ce qu'ils subissent au sein d’une famille, ou de la part de proches. “Pour les enquêteurs, c’est déjà compliqué de travailler sur des faits dénoncés dans un laps de temps court” explique Dominique Frémy. Plus le temps passe, plus ce travail devient délicat à mener. “En matière d’agression sexuelle, c’est toujours la parole de l’un contre la parole de l’autre… pour un viol sur une petite fille, on peut avoir des preuves de médecine légale, pour une fellation, des attouchements, ce n’est pas le cas”. Beaucoup de signalements se terminent par un classement sans suite, faute de preuves, constate la psychiatre.



Comment libérer, recueillir la parole des victimes d’inceste ?

 


L’unité que conduit Dominique Frémy fait partie du centre régional de psychotraumatisme de Bourgogne-Franche-Comté placé sous la houlette du CHU de Dijon. Il en existe une dizaine en France. Les professionnels s’y attellent pour recueillir les paroles des victimes, les auditions des mineur(e)s sont filmées depuis la loi de 1998, pour ne pas avoir à faire répéter des choses traumatisantes pour les jeunes victimes. Selon la psychiatre, on peut encore améliorer ces conditions d’enregistrement, on peut encore progresser sur ces unités chargées de prendre en charge les victimes mineures. “Il n’y en a pas beaucoup en France” déplore-t-elle. 
 

© THIERRY BOUGOT - maxPPP


Reconnaitre les signaux d’alerte de l’inceste




La formation des professionnels de santé ou de justice peut encore s’améliorer sur cette question de l’inceste. “Beaucoup de professionnels ne connaissent pas les signaux qui doivent alerter. Ils mettent ça sur d’autres causes, comme des difficultés scolaires. Il faut poser la question de l’inceste, il faut l’avoir dans sa grille de lecture. Souvent, quand un enfant est abusé, il y a un enfant avant un enfant après” décrit Dominique Frémy.

“Des troubles du sommeil, des troubles alimentaires, de l’angoisse, un enfant qui devient agressif, s’isole, déprime, il faut chercher pourquoi” dit-elle

Dominique Frémy, psychiatre

 “Tout cela fait qu’on sous-estime le phénomène de l’inceste, soit parce que cela renvoie à des choses difficiles à soi-même, soit parce que cela fait peur à certains adultes ou professionnels, car il y a derrière, des décisions difficiles à prendre auprès de la famille concernée”.

 

 

L'inceste reste un tabou en France.
L'inceste reste un tabou en France. © Michele Constantini - maxPPP



Donner l’alerte, quand la parole d'une victime se libère


Si aujourd’hui, certaines jeunes femmes ou jeunes hommes affichent leurs douleurs d’inceste sous le petit oiseau bleu de la toile, parfois, il suffit d’un rien pour que les mots, les maux sortent. “J’ai déjà eu des révélations d’enfants parce qu’après un film passé à la TV, ils s’étaient confiés, expliquant avoir subi cette même scène d’inceste” nous explique la psychiatre. Dans le cadre scolaire, certains jeunes acceptent de déposer leur fardeau. "Une infirmière scolaire qui voit un enfant à répétition, c’est une perche tendue, il faut savoir la saisir” estime Dominique Frémy. 

La psychiatre de Besançon pense qu’il faut aussi de façon plus large former la population pour dire aux enfants qu’ils ne gardent pas LE secret. “Souvent, un enfant a déjà parlé avec autrui de la situation incestueuse, mais il a dit, n’en parle surtout pas à personne. C’est le secret partagé, il faut sortir de ça. Pour un copain, c’est compliqué de ‘trahir’ la voix de l’autre, mais quand on a ce genre de révélations, c’est comme pour les cas de violences conjugales, il faut transmettre le message” estime la psychiatre.
 


Les auteurs d’inceste sont parfois des mineurs


Au sein de l’unité où elle travaille, Dominique Frémy est à l’écoute des victimes, mais aussi de leurs agresseurs. Comme cette petite fille en école primaire qui en agressait sexuellement une autre. Ce petit-fils qui venait de dénoncer son grand-père, et le fils qui se refuse à entendre, accepter les actes commis. Autant de familles à épauler dans la tourmente. Parfois sur fond de violences conjugales qui ne favorisent pas la libération de la parole chez l’enfant. “Quand un enfant dénonce des faits, on va travailler avec les parents qui à leur tour dénoncent parfois des faits commis par un grand-parent. Parfois, on voit aussi des abus qui ont fragilisé les parents, ce qui les rend aveugles d’une certaine façon, et les conduits à exposer davantage leurs propres enfants au risque d’inceste” complète la psychiatre. 
 


6,7 millions de Français auraient été victimes d’inceste



Tabou dans notre société, l'inceste représente environ 80% des faits de violences sexuelles commis sur les enfants. Selon une récente étude menée par en 2020 par l’association Face à l’inceste, près de 6,7 millions de Français en auraient été victimes, soit près d'un sur dix, une proportion similaire à celle établie par d'autres pays, notamment les Etats-Unis ou les Pays-Bas. En France, 78% des victimes d’incestes seraient des femmes.


L’inceste est inscrit depuis 2016 seulement dans le code pénal en France. En décembre 2020, une commission indépendante sur l'inceste et toutes violences sexuelles faites aux enfants, a été installée. La psychiatre du Doubs, Dominique Frémy a demandé à en faire partie. 



Va-t-on vers des jours meilleurs ? Moins de cas d’inceste ?



 “L’accès aux média de plus en plus jeunes comme la pornographie favorise des comportements sexuels inadaptés chez les adolescents, des jeunes que l’unité du centre hospitalier de Novillars va suivre sur plusieurs années” explique Madame Frémy. Le temps, d'une procédure judiciaire en cours, et qui peut durer deux à trois ans.

"J’aimerais qu'on réussisse à libérer la parole et faire en sorte que la parole des victimes se libère avant les 30 ans de prescription", a déclaré Adrien Taquet, le secrétaire d'État chargé de l'Enfance et des Familles invité ce 18 janvier de franceinfo.

Plus facile à dire qu’à faire, Dominique Frémy invite les victimes à parler dès qu’elles le peuvent. “Dans une vie, un viol isolé n’aura pas les mêmes conséquences à terme que des violences sexuelles commises sur 5 ou 6 ans, selon qui les a commis, selon la violence subie, selon l’injonction de se taire imposée à la victime” conclut Dominique Frémy.

 

Inceste, les numéros utiles 

Les enfants confrontés à une situation de risque et de danger, pour eux-mêmes ou pour un autre enfant qu'ils connaissent, peuvent appeler le 119 ou se connecter au site allo110.gouv.fr.

Le numéro est accessible 24 heures sur 24 et sept jours sur sept, il est gratuit. Les adultes confrontés ou préoccupés par une situation d’enfant en danger ou en risque de l’être peuvent également appeler. 

En cas de danger grave et immédiat, contactez les services de première urgence : les services de police ou de gendarmerie (17 ou 112), les pompiers (18 ou 112) ou le Samu (15).

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