PORTRAIT. En Côte-d'Or, Tony dénonce la stigmatisation des enfants placés

© Tony Quillardet
© Tony Quillardet

Tony n’a que 16 ans. Enfant placé, il a créé une page Facebook pour raconter son parcours et pour réunir les enfants qui, comme lui, sont victimes des stéréotypes. Plus de 2 000 personnes le suivent aujourd’hui. Rencontre avec un jeune côte-dorien qui fait bouger les lignes.

Par Antoine Marquet

C’est dans les bureaux de l’Acodege de Chenôve que Tony nous a donné rendez-vous. Il est placé en famille d’accueil depuis ses 7 ans. Pour protéger sa famille d’accueil, c’est entre ces murs "où tout a commencé" que nous retrouvons le jeune homme. 

Pour l’occasion, il a ramené sa valise. "C’est tout ce que j’avais quand je suis arrivé en famille d’accueil. Cette valise et quelques habits." A l’intérieur, les objets qui racontent son histoire.
 
Placé à l'âge de 7 ans, Tony n'avait que cette valise, une peluche et quelques vêtements quand il est arrivé en famille d'accueil. / © Tony Quillardet
Placé à l'âge de 7 ans, Tony n'avait que cette valise, une peluche et quelques vêtements quand il est arrivé en famille d'accueil. / © Tony Quillardet


Tony n’a que 7 ans quand il est retiré du foyer parental, sur décision du juge des enfants. Le jeune homme ne parle pas de ce qu’il s’est passé avant ce moment. Il en garde bien des souvenirs mais préfère garder cette part de sa vie secrète, pour "protéger" sa mère et ne pas lui causer de tort. Il est toujours en contact avec elle d’ailleurs. C’est avec son père qu’il y a conflit. Tony nous avoue qu’il y a une procédure de délaissement parental en cours pour lui retirer ses droits de père. 

Tony sort quelques photos de sa valise. Une petite tête blonde qui rigole sur presque chaque cliché.

Quand je suis arrivé dans ma famille d’accueil, j’avais quelques réticences. Mais des liens se sont très vite noués entre nous. 

 
Depuis tout petit, Tony rêve de faire des études de droit et de devenir juge des enfants. / © Tony Quillardet
Depuis tout petit, Tony rêve de faire des études de droit et de devenir juge des enfants. / © Tony Quillardet


Aujourd’hui, ce n’est plus de sa famille "d’accueil" dont il parle. "J’aime pas ce terme. C’est un terme juridique. Mais je considère ces gens comme ma famille."
Dans sa valise, il y a aussi une peluche, un ourson, que Tony étreint sous nos yeux. "C’était ma seule attache quand je suis arrivé." L'ourson aussi est usé.


Des jouets, des coupures de presse qui reviennent sur son parcours "atypique". Lui-même le dit. Tony est un enfant chanceux et sait que tous les enfants retirés de leur domicile ne suivent pas le même chemin.
 
Tony a adressé un courrier au ministère de l'Éducation Nationale. Il demande à ce que les enfants placés soient valorisés davantage à l'école. Il dénonce une forme de stigmatisation de la part du corps enseignant et des autres élèves. / © AM
Tony a adressé un courrier au ministère de l'Éducation Nationale. Il demande à ce que les enfants placés soient valorisés davantage à l'école. Il dénonce une forme de stigmatisation de la part du corps enseignant et des autres élèves. / © AM


Il n’a que 16 ans et pourtant la voix de Tony semble déjà porter... jusqu’au ministère de l’Éducation nationale. En novembre dernier, il laisse un message sur la plateforme en ligne du ministère et demande à ce que les enfants placés soient valorisés davantage à l’école et qu’ils soient protégés face au harcèlement. Tony a reçu une réponse. "Quand j’ai eu la réponse, j’ai ressenti comme un grand souffle." Le gamin placé de seulement 16 ans a été entendu par le gouvernement. "Ça a été un grand pas". Qui lui a aussi valu une invitation d’honneur aux assises nationales de la protection de l’enfance.

Dans la lettre du gouvernement, Tony est informé que sa demande a été transmise au ministère de la Santé et des Solidarités. Le cabinet de la ministre lui répond bientôt à son tour. Mais le retour ne satisfait pas Tony. "C’est juste pour dire qu’elle m’a répondu." Le jeune homme parle de "courrier pas convaincant". Alors qu’il évoquait des enfants placés, elle lui a parlé des accueillants familiaux.

Mais Tony ne se décourage pas. Il témoigne avec une force qu’on ne saurait lui deviner. Il a aujourd’hui un autre canal de parole : une page Facebook. « Dé-stigmatiser les enfants placés » recueille près de 2 300 likes. Le 3 novembre 2019, "sur un coup de tête", Tony publie un message sur cette page.

Si entre enfants placés nous pouvions partager un point en commun excepté notre placement, c'est ce phénomène de nous stigmatiser. Des étiquettes qu'on nous colle généralement à l'école ou dans le monde professionnel. Des stigmatisations permanentes, négatives et démoralisantes.


Un manifeste moderne où Tony annonce son engagement, son combat. Celui de faire tomber les murs et casser les clichés entourant les enfants placés. Le message est partagé 795 fois et commenté par 502 personnes.
 
Tony dénonce la stigmatisation des enfants placés sur les réseaux sociaux

 

Mais de quelles stigmatisations parle Tony ?

Il lui est arrivé de dire à un de ses professeurs qu’il était un enfant placé. Tony s’est senti "jugé" et a lu dans son regard qu’il ne correspondait pas à l’étiquette que son enseignant collait d’habitude aux enfants placés. "On dit de nous qu’on est impoli, turbulent." Il y a aussi cette idée selon laquelle les enfants placés ne réussiront jamais.
"Refourgé", "adopté" lit-on sur la photo de couverture de sa page Facebook.

Tony souligne les amalgames faits lorsqu’il évoque le placement. "Il y a les stéréotypes par étourderies." Être placé ne signifie pas directement être adopté ou être sans parents. "Et il y a la méchanceté gratuite."
 


Alors cette page Facebook rassemble les enfants placés. Mais pas que. Depuis son lancement, Tony a reçu de nombreux témoignages d’enfants, mais aussi d’éducateurs, de familles d’accueil et de parents d’enfants placés. "Je n’avais jamais vu sur les réseaux sociaux une page ou un groupe qui défendait ce que moi je voulais défendre." Alors il s’est saisi du sujet.

Tony va plus loin. Sur sa page, il propose qu’un groupe de discussion "entre enfants placés" se mette en place à Dijon.

Le gamin placé en a fait du chemin. A seulement 16 ans, il nous parle de conformisme. "On s’appuie sur des idées qui sont totalement fausses. Ces quelques cas d’échecs, ils en font une généralité."

"Je suis un enfant normal"

Il nous le martèle. Tony n'est pas différent des autres. Pour lui, ily a simplement plus de formalités administratives. A 16 ans, on commence les fêtes entre amis. Pour Tony, les fêtes doivent se faire avec un adulte responsable. Sa situation l'oblige à toujours avoir un garant de responsabilité aux alentours. "Pas un problème" pour ses amis. "Ça ne reste qu'un détail."
 
Avec sa page Facebook, Tony tient à préciser qu'il n'est pas différent des autres enfants. Les enfants placés sont victimes de stigmatisation, contre laquelle il se bat au quotidien. / © AM
Avec sa page Facebook, Tony tient à préciser qu'il n'est pas différent des autres enfants. Les enfants placés sont victimes de stigmatisation, contre laquelle il se bat au quotidien. / © AM


Quelle est la suite pour Tony ?

Après son bac, il envisage une fac de droit. "Pour devenir juge des enfants". Lui qui a l’habitude de fréquenter les tribunaux a toujours rêvé de passer de l’autre côté de la barre. "Il y a trop d’enfants placés de façon abusive. D'autres ne sont pas assez protégés."

Tony peut compter sur sa famille et son éducatrice. Il sait qu'il est bien accompagné dans cette aventure. Il nous l'assure : il vit bien le fait d'être un enfant placé. Le jeune homme prend aujourd'hui sa revanche sur la vie. Sa page Facebook n'était qu'un début. Tony compte bien aller plus loin et continuer à porter la voix des enfants placés.
 

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