Les tempêtes de 1999 avaient eu des conséquences inattendues, dont la rénovation de nombreuses gares bois en Bourgogne pour évacuer les arbres tombés. Des millions d'euros d'investissement public, pour éviter la prolifération des camions. Mais 20 ans plus tard, le fret est au plus mal pour le bois.
20 ans ont passé et la forêt s'est remise des dégâts occasionnés par le passage des tempêtes Lothar (26 décembre) et Martin (27-28 décembre). A l'époque, les vents dépassent les 100 à 110 km/h en Bourgogne et mettent à bas des milliers d'arbres. Autant de mètres cubes de bois à évacuer.
En cette fin des années 1990, l'outil ferroviaire est obsolète et souffre de la disparition des réseaux secondaires. Les voies et les gares ne sont plus en mesure de répondre à un afflux de grumes, pour les clients locaux ou à l'étranger.
Modernisation : les tempêtes changent tout
L'immense chantier de la modernisation est au point mort, plombé par son coût. Les tempêtes Lothar et Martin vont lui apporter un formidable coup d'accélérateur.
L'Etat débloque des fonds d'urgence, les collectivités locales suivent, des subventions européennes viennent s'ajouter : le processus de transformation est lancé. Avec l'objectif à court terme de traiter le flux de chablis, et à long terme de créer un réseau performant pour accompagner le développement de la filière bois, en évitant la prolifération des camions grumiers sur les routes.
Dès le mois de mars 2000, la gare bois de Châtillon-sur-Seine (Côte-d'Or) est agrandie. Un chantier de 3 millions de francs pour en faire la plus grande de France. Christophe Cabourdin, de l'agence Fret SNCF y voit un "outil majeur et essentiel". "Notre but, c'est d'aménager ces gares bois et de donner un outil à la filière bois qui soit le plus performant, pour trouver des débouchés au bois de Bourgogne."
Le fret, sauveur de gares
L'optimisme est alors de rigueur et le bois vient même sauver la gare de Château-Chinon (Nièvre). Promise à la disparition, désertée par les voyageurs et les marchandises, l'unique gare au coeur du massif du Morvan fait l'objet d'un compromis entre les exploitants forestiers et la SNCF : les professionnels s'engagent à y charger 50.000 tonnes par an, la SNCF réduit de moitié les surcoûts dus à la desserte difficile.
"Nous avons travaillé pour offrir des coûts plus compétitifs, concède à l'époque Patrick Real, Directeur SNCF pour la Nièvre. Très vraisemblement, nous allons assister à un redémarrage du trafic, qui est lié aussi au marché." Les exploitants envisagent à ce moment de passer de 300.000 à 1 million de mètres cubes de bois au départ du Morvan dans les 10 à 15 ans à venir.
Unanimité pour le fret bois
Jusqu'en 2004, les relations entre l'opérateur et la filière sont au beau fixe. Un nouveau système de pesage fait la fierté de la gare d'Autun (Saône-et-Loire), capable de peser un convoi de 1000 tonnes en quelques secondes contre près d'une heure auparavant. La gare bois de Saulieu (Côte-d'Or) modernisée est inaugurée, après un investissement de 444.000 euros.
Jean-Pierre Soisson, président du conseil régional de Bourgogne, affiche alors ses ambitions : "nous avons décidé de refaire ou d'aménager six gares bois, deux autres le seront grâce aux fonds européens. Nous allons refaire ainsi l'ensemble des gares bois du massif du Morvan."
2004, l'année charnière
Les premières dissensions apparaissent en 2004. La SNCF, confrontée au déficit de sa filiale fret, adopte le plan Fret 2004-2006. Pour les forestiers, la pilule est amère : hausses de tarifs, disparition planifiée de près d'une gare bois sur deux, la priorité est donnée à la rentabilité.
La CGT de l'entreprise dénonce en mai un "plan de déstructuration et de casse du fret", avec le choix d'"écrémer les dessertes". Et Jean-François Gaitey, président de l'Union des entreprises du bois de Bourgogne prévient : "les gens vont se tourner vers le transport routier. Les deux millions deux cent mille tonnes de bois transportées par Fret SNCF par an vont se transporter sur la route, ce qui va donner 100.000 rotations de camions supplémentaires."
6 millions d'euros d'argent public
Quatre ans seulement après le plan d'ampleur en faveur des gares bois, traduit par près de 6 millions d'euros d'argent public investis, le constat est sévère. A Château-Chinon, la gare est une gare fantôme, le fret bois a baissé de 62% entre 2003 et 2005 et les forestiers dénoncent les tarifs dissuasifs pratiqués par la SNCF, contrairement à ses promesses. Le début d'année 2005 voit celles de Vénarey-les-Laumes ou d'Is-sur-Tille fermer à leur tour. Il est alors prévu de ne conserver que 13 gares bois sur les 37 de la région.
Laurent Quelet, directeur Nièvre de la SNCF concède alors que l'entreprise cherche à équilibrer ses comptes, mais "pas forcément en abandonnant des pans entiers de trafic". Selon lui, "le trafic bois est aujourd'hui diffus et disproportionné par rapport à ce qu'on est capable de faire, donc l'objectif c'est de se recentrer pour être dans une situation beaucoup plus réaliste et tenable."
Mais de son côté, Didier Brassart, sous-préfet de Château-Chinon va jusqu'à estimer que "la SNCF s'est montrée un très mauvais partenaire dans cette affaire". Quand Didier Pansiot, délégué syndical CGT, déplore le gaspillage : "aujourd'hui la SNCF abandonne totalement ces trafics. C'est-à-dire que ce sont des financements publics qui ne serviront plus du tout demain."
Le fret bois quasiment abandonné
La prévision s'est bien réalisée ces quinze dernières années. Aujourd'hui, Jean-Philippe Bazot, président de la Fibois Bourgogne - Franche-Comté s'en désole, le fret bois "n'a fait que péricliter. Actuellement, nous n'avons quasiment plus de transport par le fer, mais presque intégralement par la route, même pour les très longues distances."
"Il n'y a pas d'offre, des lignes sont abandonnées, comme celle entre Château-Chinon et Tamnay-en-Bazois, au coeur du massif. Cela s'explique par une politique de prix de la part des chemins de fer. Et même les compagnies privées n'étaient pas plus intéressées que cela."
Les gares bois, "elles n'en ont plus que le titre", regrette Jean-Philippe Bazot, "certaines ne servent encore que parce qu'elles sont desservies par le trafic voyageurs."
"Le fer n'est pas compétitif"
Aujourd'hui, ce sont les camions grumiers qui se multiplient sur les routes du Morvan ou des forêts bourguignonnes. "Dans la filière bois, on a abandonné l'idée que le rail puisse être une alternative à la route, ajoute le forestier. On le regrette, c'était parfois très pertinent et intéressant. Mais c'est une histoire de prix de revient, et aujourd'hui clairement le fer n'est pas compétitif. Maintenant que les wagons isolés ne se font plus, il faut avoir de grands volumes à transporter."
Seul frémissement, "il semble qu'il y ait aujourd'hui quelques sillons, pour le transport des épicéas touchés par les scolytes, notamment vers la Bretagne et le Sud-Ouest", avance Jean-Philippe Bazot. Mais pour lui, en l'absence d'une stratégie en faveur du rail, cela ne peut rester que limité, le temps de l'évacuation des surplus de bois.
Un déclin généralisé du fret ferroviaire
Si le fret bois est délaissé, cela va de pair avec le déclin du fret ferroviaire en général en France. A l'heure où la diminution des émissions de gaz à effet de serre est un enjeu majeur, le transport de marchandises privilégie toujours plus la route au rail.
Un rapport remis au Sénat en octobre 2019 pointe ainsi qu'"entre 2002 et 2009, le trafic de fret a été divisé par deux. Il ne représente que 10% du transport de marchandises en 2009, alors qu'en 1950, près des deux tiers des marchandises étaient transportés en France par le train."
En Bourgogne, le trafic de fret devrait être concerné par le projet de Voie ferrée Centre Europe Atlantique, prévu au minimum à l'horizon 2025. Une modernisation du réseau Est-Ouest qui devrait notamment permettre le passage de transports de marchandises au gabarit international et développer le contournement de Paris.
Reste à savoir si les gares bois de la région pourront profiter de ce nouvel investissement. Et si l'Etat, les collectivités locales, la SNCF et la filière bois sauront s'entendre pour relancer un mode de transport aujourd'hui en crise.