Epidémie de Covid-19 à l'Ehpad de Valdoie : la chronique d'un naufrage dénoncé

La Rosemontoise à Valdoie est l'Ehpad le plus gravement touché par le coronavirus dans le Nord Franche-Comté. Depuis des mois et bien avant le début de l'épidémie, des soignants en souffrance et familles de résidents dénoncaient les nombreuses défaillances internes.
L'Ehpad de la Rosemontoise à Valdoie durement touché par l'épidémie de coronavirus
L'Ehpad de la Rosemontoise à Valdoie durement touché par l'épidémie de coronavirus © Rémy Poirot
Particulièrement vulnérables, les personnes âgées sont les premières victimes de l'épidémie de coronavirus. A l'instar de l'Ehpad de Thise dans le Doubs, celui de La Rosemontoise à Valdoie est durement frappé par la crise sanitaire. L'Établissement pour personnes âgées dépendantes de Valdoie (Territoire de Belfort) est l'un des plus touchés en Nord Franche-Comté. 17 résidents ont perdu la vie à cause du covid-19. Un bilan provisoire dramatique qui pourrait s'alourdir puisque 23 personnes présentent à ce jour des symptômes du coronavirus.

 

Des mesures de protection tardives et trop faibles


Sur une centaine d'employés, plusieurs sont touchés par l'épidémie de Covid-19. L'une est actuellement hospitalisée en soins intensifs, une autre a transmis le virus à son époux qui est décédé. Trop faibles, les mesures de protection pour contenir l'épidémie ont tardé à être mises en place. "La direction n'a pas pris la mesure de la gravité de la situation", déplore le président du conseil du département (LR) Florian Bouquet. "C'est dramatique pour les salariés, les résidents et les familles" commente une salariée. L'Agence Régionale de Santé et le Département ont placé l'établissement sous administration provisoire. Une procédure exceptionnelle et effective depuis ce mardi 7 avril pour, officiellement, "consolider l'équipe de direction en première ligne depuis des semaines".

 

Des soignants en souffrance


Des soignants et familles de résidents attendaient cette décision depuis des mois. "A la Rosemontoise, la crise a commencé bien avant le début de l'épidémie" insiste une soignante qui souhaite garder l'anonymat. Manque de personnels, absentéisme important, cadre de santé non remplacée, la désorganisation interne pèse sur des soignants en souffrance. "Les gens sont épuisés" déplore-t-elle. Depuis le mois de décembre 2019, le poste stratégique de cadre de santé est vacant dans la maison de retraite. "Les équipes de soin sont livrées à elles-mêmes, sans encadrante, sans coordination ni soutien" raconte-elle. "Le nombre d'arrêts de travail est considérable, fin décembre le taux d'absentéisme était à plus de 17 %" poursuit-elle. Se faisant la porte-voix de ses collègues, elle confie que les soignants "culpabilisent, les équipes ont le sentiment de ne pas faire correctement leur travail."

Maxime Meuneveaux et Rémy Poirot ont recueilli le témoignage de deux salariées de La Rosemontoise.

 
Epidémie de Covid-19 à l'Ehpad de Valdoie, la direction placée sous administration provisoire



De son côté, la direction de cet établissement privé et géré par l'association Servir reste muette. Cette dernière nous renvoie systématiquement vers les services de l'Etat. L'Agence Régionale de Santé explique que "des renforts matériels et humains ont été apportés ces dernières semaines". En effet, deux infirmières de l'Education nationale ont été réquisitionnées lundi 30 mars. Une réponse qui semble bien tardive au regard des nombreux signaux de détresse envoyés par les élus du personnel comme des familles.

 

La dérive tragique de l'Ehpad était écrite


Des mois avant l'épidémie de Covid-10, ils tiraient déjà la sonnette d'alarme. Geneviève Chovrelat fait partie de ces lanceurs d'alerte. Elle préside le Conseil de la Vie Sociale (CVS) de La Rosemontoise à Valdoie. Cette instance au rôle consultatif est élue par les résidents et les familles d’un établissement médico-social, comme les résidences autonomie et les Ehpad. La Présidente du CVS de La Rosemontoise a vu partir l’établissement dans la mauvaise voie et remué ciel et terre pour corriger le tir. Elle réagit à la situation actuelle. "Nous devions rencontrer les journalistes avant le confinement, nous avons décidé de nous mettre en retrait peut-être pour ne pas tirer sur une ambulance en temps de crise. A la nouvelle (de la mise sous tutelle de l’établissement), j'ai pleuré, je ne savais pas si c'était de la joie ou de la tristesse, de la tristesse surtout, trop de gens sont morts... et certains sont mal en point."


Dans une lettre consultable ci-dessous, datée de début février 2020 et adressée à la direction de la Rosemontoise, l'ARS et le conseil départemental, la représentante du CVS lançait un énième appel de détresse.
 

Lettre adressée par les élus du Conseil de la Vie Sociale de la Rosemontoise début février 2020 à la direction


Geneviève Chovrelat relancera la direction de l’Ehpad plusieurs fois par courrier et par téléphone. En vain. "Il n'y a pas eu de cadre de santé à la Rosemontoise depuis fin décembre. On a multiplié les courriers, mon dernier adressé cette fois au Président de Servir 90 date de jeudi 2 avril pour demander une communication informative et au moins la réparation des téléphones défectueux et j'allais en relancer un comme on tape des coups d'épée dans l’eau…". Dans son premier courrier, elle évoquait la présence d’une seule infirmière dans l’Ehpad le 1er janvier dernier. Et les départs en cascade. L’impossibilité de garder un cadre de santé aussi.

Selon la représentante du CVS, l’épidémie a un effet loupe sur l’établissement. Mais la dérive tragique de l’Ehpad était écrite. "Les résidents en font les frais. Tout vient de là, il y a un problème systémique de personnel, documenté par un rapport parlementaire et dénoncé par plusieurs livres en 2019, dont le mien*." La présidente pointe en plus un problème interne à La Rosemontoise. "La direction générale de Servir 90 -l’association qui gère l’Ehpad- a pratiqué le management par la terreur. Nous avons eu, en 2019, un directeur transitoire qui est parti fin août au lieu de septembre comme cela nous avait été annoncé. Du coup la transmission ne s’est pas faite avec la nouvelle directrice. Un autre fait nous a alertés. Le nombre de personnels en procès aux Prud’hommes est important d'après les élus du personnel que nous avons rencontrés à trois reprises."
La maman de Geneviève Chovrelat est décédée en février 2019 dans cet établissement. Avant l’épidémie. Elle est restée engagée au CVS, ainsi que ses co-élus, pour défendre la possibilité d’une vie plus respectueuse des personnes âgées en maison de retraite. La dernière d'entre eux qui avait encore un parent vient de le perdre."
 

Dépistage : priorité aux Ehpad

Alors que le nombre de morts dus au Covid-19 dans les maisons de retraite s'élève à 2417 résidents en France, 224 en Bourgogne-Franche-Comté, le gouvernement souhaite lancer une vaste campagne de dépistage. Lundi 6 avril, le ministre de la santé et des solidarités Olivier Véran a annoncé que la priorité du dépistage ira désormais vers les personnes âgées, les personnes handicapées les plus fragiles, ainsi que les professionnels qui les accompagnent, en établissement et à domicile.

*Geneviève Chovrelat a publié Un été en EHPAD. Situation critique (Paris, HD, 2019), livre de fiction dans lequel elle donne à voir, au prisme de trente et un textes courts, la vie quotidienne de tous les personnages qui vivent, travaillent et passent dans ce qu’on appelle aujourd’hui un établissement d’hébergement pour personnes âgées.
 
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