Elle décède après 5 appels au 15 et une heure à attendre le Samu : une famille du Territoire de Belfort porte plainte

Edith Greffier transportée au centre hospitalier de Trévenans n'a pas survécu. / © DR + Lionel Vadam - maxPPP
Edith Greffier transportée au centre hospitalier de Trévenans n'a pas survécu. / © DR + Lionel Vadam - maxPPP

Edith Greffier, 62 ans est morte d'un infarctus le 14 septembre 2019 au centre hospitalier de Trévenans près de Belfort. Sa fille a déposé plainte pour homicide involontaire après de multiples appels au centre 15 et une attente interminable des secours par la famille. 

Par Sophie Courageot, Sarah Rebouh, Johanna Albrecht

Le drame s'est noué samedi 14 septembre dans une petite commune du Territoire de Belfort. Ce jour-là, la famille Greffier se retrouve au domicile familial de La Chapelle-sous-Chaux. Au moment du repas, Edith Greffier, jeune retraitée, explique qu'elle ne se sent pas bien. Elle se retire alors dans sa chambre. Sa fille Anne-Sophie Forni Greffier la suit et face aux douleurs et plaintes de sa mère décide d'appeler le 15. La sexagénaire finira par décéder quelques heures plus tard d'une crise cardiaque. Depuis, la famille cherche des réponses.
 
Edith Greffier est décédée le 14 septembre 2019. / © DR
Edith Greffier est décédée le 14 septembre 2019. / © DR

Anne-Sophie Forni Greffier a pu récupérer avec difficulté les appels passés ce jour-là aux secours, pour tenter de comprendre pourquoi la prise en charge de sa mère a été si laborieuse. Nous avons pu consulter les enregistrements des appels téléphoniques en intégralité.

Anne-Sophie Forni Greffier téléphone pour la première fois au 15 à 15h22. Au cours de ce premier appel, elle indique d’abord à une opératrice que sa mère ne va pas bien, a mal au bras gauche depuis une dizaine de minutes, des difficultés à respirer, et qu’elle est particulièrement pâle. Elle indique également que sa mère souffre d’hypertension. Cette opératrice transmet l’appel à une médecin régulatrice, qui est informée de ces symptômes.


Vous savez, il y a beaucoup de gastros en ce moment. 


Face à cette première médecin régulatrice, Anne-Sophie Forni Greffier répète les symptômes dont souffre sa mère, qui a également été prise de vomissements. La médecin lui demande immédiatement si elle a également eu des problèmes de digestion. Au cours de cette conversation, il est répété plusieurs fois que la mère d’Anne-Sophie Forni Greffier souffre d’hypertension, pour laquelle elle a un traitement, et qu’elle a une douleur continue au bras gauche. À l’issue de cette conversation d’un peu plus de deux minutes, la médecin conclut "On va la voir puisqu’elle ne se sent pas bien. Vous savez, il y a beaucoup de gastros en ce moment", avant de dire que l’ambulance devrait arriver dans l’heure.

À 15h39, Anne-Sophie Forni Greffier rappelle le 15 et demande si les secours sont encore loin. Elle s’excuse et explique que sa mère se sent de moins en moins bien. On lui indique que le véhicule est parti 5 minutes auparavant et devrait bientôt arriver.

À 15h52, prise de panique, elle appelle une troisième fois le 15. Sa mère ne respire plus. La famille commence un massage cardiaque tout en ayant un opérateur au téléphone. Ce dernier annonce qu’il envoie une équipe médicale, en plus de l’ambulance qui est déjà en route. Il les assiste jusqu’à l’arrivée de l’ambulance.
 

 

"Si elle décède, ce sera de votre faute"


À 16h05, le mari de la victime appelle à nouveau pour savoir pourquoi le Samu n'a pas été envoyé tout de suite et à quel endroit il se trouve. L'opératrice téléphonique le met en attente quelques instants, pour transmettre sa demande à la régulatrice, le temps d'un échange présent sur l'enregistrement téléphonique : "Parce qu'elle avait juste une gastro hein... Alors euh. Et le SMUR va arriver" rétorque la médecin régulatrice à l'opératrice, avant de prendre l'appel du mari.

Le mari d'Edith reste relativement calme mais ferme. "[Les ambulanciers] sont en train de la réanimer là. Attendez, je vais regarder s'ils ont mis le défibrilateur. Ouais, ils sont en train de lui faire. Alors le Samu il est où ?" interroge-t-il une énième fois. "Le Samu va arriver monsieur" répond une fois de plus la régulatrice. "Depuis tout à l'heure qu'on nous mène en bateau. Dans 5 minutes il arrive... Moi je veux les bandes. Si elle décède ce sera de votre faute" prévient-il, jugeant alors l'intervention des secours dysfonctionnelle. 

Dans les enregistrements, une discussion entre la médecin régulatrice et un médecin réanimateur "senior" a interpellé la famille. À ce moment-là, il est question d'un potentiel transfert par hélicoptère de la victime sur le CHU de Besançon. Les médecins s'interrogent de la pertinence de la transférer. Le temps de vol et les chances de survie de madame Greffier sont discutés pendant près de 3 minutes. "Ca fait 100 minutes, ça me parait... 62 ans... Je pense que ça me parait très compliqué. Ca fait déjà 40 minutes qu'elle s'est arrêtée. On va être à 130 ou 140 minutes, à 62 ans. Je passe un coup de fil mais ça me paraît irréalisable en terme de timing" détaille le médecin en réanimation. 

Plusieurs mois après les faits, début novembre, l'entreprise de l'ambulance d'abord envoyée chez la famille a confirmé à la fille d'Edith lorsqu'ils ont été envoyés par le centre 15 à 15h26, ils n'ont pas été prévenus qu'il pouvait y avoir une urgence vitale. 

 


Une plainte déposée pour homicide involontaire


Le 16 septembre, Anne-Sophie Forni Greffier a déposé plainte au commissariat de Belfort. Au nom de sa famille, elle a déposé plainte pour non assistance à personne en danger. La plainte a été requalifiée par la police en homicide involontaire. Elle n'est pas encore arrivée sur le bureau du parquet, nous a indiqué ce dernier.

"J'attends qu'ils reconnaissent leurs torts. J'ai été claire sur les symptômes de ma mère, ils sont partis sur une autre chose... Je suis restée tout le temps vers ma maman. Il a fallu attendre 40 minutes avant qu'une ambulance arrive, une heure avant que le Samu soit là. Je ne comprends pas" explique Anne-Sophie Forni Greffier, encore bouleversée par ce long moment où elle a attendu les secours. 

"Les pompiers de Giromagny et Offemont sont à trois minutes du domicile de ma mère" précise la jeune femme qui s'interroge sur la chaîne des secours déployée ce jour-là.


Ma cliente ne veut pas que cela arrive à d'autres gens. 


"Ce qui se passe dans ce dossier, c'est que la famille a été confrontée à l'horreur d'une situation. Ma cliente a dû réanimer sa mère avec l'aide de son père. Elle a dû prodiguer des actes de soins" précise l'avocat Camille Gaudineau du barreau de Mulhouse, spécialisée dans les affaires médicales. "On ne dit pas qu'une arrivée plus précoce du Samu aurait sauvé la vie de Mme Greffier, mais cela aurait évité à la famille d'être confrontée à ce terrible huis-clos" lance Me Gaudineau. La fille de la victime estime quant à elle qu'une prise en charge plus rapide aurait pu sauver sa mère. 

"La préoccupation première de cette famille, c'est l'inquiétude sur l'évolution de services de secours qui fonctionnaient avant... Il y a une démarche d'altruisme de la part de la famille d'Edith Greffier. Pour que cela n'arrive pas à d'autres gens. On veut éviter que cela se reproduise" ajoute l'avocate qui espère bien que la plainte sera transmise au parquet. 
 

Un seul centre 15 pour l'ensemble de la Franche-Comté


L'avocate s'interroge sur les conséquences de la centralisation des appels vers un unique centre d'appels du 15 pour toute la Franche-Comté. "La difficulté, c'est que plus vous éloignez les appels, moins les interlocuteurs ont de contacts, de réflexes communs" estime l'avocate. Depuis novembre 2015, les appels aux secours des habitants du Territoire de Belfort sont pris en charge par le centre d'appel du 15 situé à 90 km à Besançon dans le Doubs. La famille Greffier réclame la réouverture d'un centre 15 dans le nord Franche-Comté. 

Contacté par nos soins, le CHRU de Besançon, dont dépend le centre 15, a précisé "qu'une analyse de la situation en interne est en cours mais que compte tenu de la procédure d’enquête, le CHU n’est pas habilité à communiquer des éléments du dossier par voie de presse et se tient à la disposition de la famille et des enquêteurs pour apporter toutes les informations sur cette prise en charge."

L'Agenre Régionale de la Santé nous a confirmé qu'elle avait été contactée par Anne-Sophie Forni, indiquant que "des échanges sont en cours avec le CHRU de Besançon et l’hôpital Nord Franche-Comté".

 

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