" La forêt, mangez-la !" Glands de chêne, châtaignes, sureau... Une filière d'exploitation locale se met en place en Bretagne

Face au dérèglement climatique, l'avenir des arbres et des forêts est à repenser. Traditionnellement, on exploite et on entretient la forêt pour produire du bois. Mais il faut aussi voir dans ce milieu un écosystème à protéger, qui peut aussi être source de revenu, tout en préservant sa biodiversité. En Bretagne, le collectif Mezen défend une approche alternative pour préserver les forêts en exploitant autrement ses ressources.

Un arbre, ce n'est pas seulement du bois destiné à fournir des matériaux pour une filière commerciale. Il produit aussi des graines, fruits, feuilles, sèves, écorces et racines. C'est ce qu'on appelle des produits forestiers non ligneux (PFNL) . Beaucoup de ces produits naturels sont  comestibles,sains et nutritifs. Nos anciens le savaient bien qui les consommaient et en faisaient la collecte .

Pourquoi ne pas se servir de ce modèle pour trouver un nouvel usage de la forêt offrant à la fois une activité économique alternative à la filière bois et un meilleur respect de la biodiversité?  Une activité plus locale et soucieuse de prendre soin du vivant.  C'est le cheval de bataille du collectif Mezen ( gland de chêne en Breton). Il défend une préservation de la forêt par l'usage.

On pourrait parler de "forêtculture". Un mot encore à inventer pour définir une activité reproduisant les pratiques des peuples premiers de collecte et de transformation des ressources comestibles sauvages de la forêt. C'est encore une filière émergente , qui commence à se mettre en place au niveau local.

Minh Cuong LE QUAN

Collectif Mezen, ingénieur en agriculture

Au restaurant Alaska, à Rennes, les clients vont "Manger forêt". Une initiative en partenariat avec Mezen et le collectif de restaurants  "Nourritures Rennes", engagé dans le développement des produits locaux. Pour l'occasion, ils ont fait appel à un producteur de farine de glands de chêne.

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On a préparé un crumble de légumes à base de potimarron, de patate douce et d'épinard avec de la farine de glands de chêne et de la farine de froment. Ajoutez à cela du parmesan et des épices. Et voila un plat aux saveurs de la forêt.

Emilie Pierron

Propriétaire du restaurant l'Alaska

La farine de glands provient d'un producteur portugais, mais Mezen espère voir des Bretons se lancer  un jour dans l'exploitation de ce fruit de la forêt, disponible massivement chez nous mais encore inexploité.

En boisson aussi, un cocktail à base de jus de sureau, une boisson fermenté 100% naturelle, là encore disponible à la cueillette dans nos bocages.

Autre expérience culinaire au"bistrot des Darons". À la carte pour cette journée dégustation, le chef a préparé un sablé de farine de gland accompagné d'une mousse à la ciboulette et en dessert, un fondant de gland de chêne. 

La biodiversité, pour la préserver, mangez-la !

En local, plusieurs producteurs se sont lancés dans l'expérience. La production de sève de bouleau , utilisé en cure pour ses vertus drainantes et détox, pourrait avoir un bel avenir. C'est un marché de niche et le bois de bouleau, de mauvaise qualité, n'intéresse pas les forestiers. 

Au "verger de l'utopie" à Mordelles, à l'ouest de Rennes, on récolte les mûres sauvages dans les haies des parcelles, Le cynorrhodon, faux-fruit de l'églantier ainsi que les châtaignes sauvages. Confiture et crème de châtaignes sont fabriqués sur place.

Chez "Baies sauvages et compagnies" basé encore en Ille-et-Vilaine, les produits du bocage, flore et plantes sauvages, sont utilisés pour fabriquer des boissons fermentées, sirops et liqueurs,  à base de sureau ou de feuilles de frêne. Une activité qui en parallèle, permet de préserver les haies, victimes de l'intensification agricole, et par là même , un milieu idéal pour les insectes.

Certains chefs cuisiniers ont cette base de sensibilité et sont soucieux des enjeux environnementaux c'est pourquoi ils se tournent vers des produits durables et locaux . Avec les produits forestiers, ils peuvent innover dans leurs assiettes mais il y a aujourd'hui des difficultés d'approvisionnement.

Goneri Hellequin

Collectif Mezen

Une filière à organiser

Pour Minh Quong Le Quan, ces marchés sont à organiser et à valoriser, car ils permettent d'obtenir un revenu digne tout en préservant la biodiversité.

Il y a déjà des secteurs où la valorisation économique est avérée. Ainsi aujourd'hui, la production de truffe est rentable. C'est un argument qui pousse à reforester des parcelles en hêtres et en chênes, pour développer des truffières.

Minh Quong Le Quan

collectif "Mezen", Ingénieur en agriculture

"On aimerait pouvoir mettre en place des cahiers des charges et des labels"produits forestiers" pour soutenir cette filière émergente. Cela existe déjà avec les cochons corses, animaux des forêts qui se nourrissent de glands de chêne et vivent dans des champs à l'état sauvage." rajoute l'ingénieur."Ce type de  producteurs partage les objectifs de préserver le Vivant. Mais ce sont des activités fragiles car elles reposent sur la nature et ses aléas. Pour le moment, il n'existe pas d'aides financières spécifiques pour ces filières des produits de la forêt."

Installé à Cesson-Sévigné, en Ille-et-Vilaine, Dominique Loucougain s'est reconverti dans l'apiculture." Mais pas n'importe laquelle" précise-t-il tout de suite:" une apiculture durable et locale, une apiculture qui fournit du miel de lieu-dit".  Il faut dire qu'il a choisi des endroits stratégiques pour installer les vingt ruches des adhérents de  la société coopérative d'intérêt collectif "Pangaeattitude'dont il fait partie. Pas de champ de colza ou de tournesol dans les environs mais des arbres.

Nos ruches sont installées en lisière de bois et de forêts. Sur ma parcelle, il y a une quinzaine d'essences, ce qui permet d'avoir une énorme floraison, étalée dans la saison avec des essences mellifères idéales pour nourrir nos abeilles. En retour, elles participent à la pollinisation des arbres.

Dominique Loucougain

Producteur de miels de terroir

Sauvegarde et préservation de la biodiversité

L'apiculteur a choisi une race d'abeilles particulièrement robuste :"l'abeille noire, qu'il entend préserver. Cette abeille très ancienne a subi deux glaciations et s'est toujours adaptée et pourra sans doute faire face aux changements climatiques".

Elle est également très résistante aux maladies, contrairement à des espèces hybrides. L'abeille noire a gardé un instinct sauvage avec une très bonne génétique. Contrairement à d'autres races, elle peut s'adapter au climat et réduire sa nourriture au besoin, l'essaim s’adapte explique-t-il."Je souhaite conserver une souche d'abeille historique et travailler en mode extensif".

Nos ruches sont sédentaires. Installées près des bois , il y a tout ce qu'il faut. Ombre et fraîcheur pour assurer une température constante dans l'essaim, lieu où la rosée se dépose fournissant de l'eau nécessaire à la fabrication de la cire. Nature et animaux vivent en symbiose.

Dominique Loucougain

Producteur de miels de terroir

Lui aussi est l'un des exploitants soutenu par l'association Mezen pour son rôle dans la préservation de la biodiversité, avec pourquoi pas une filière apicole forestière à soutenir.

Cela fait longtemps que l'homme est sorti des forêts pour y trouver ses ressources et son alimentation.

Goneri Hellequin

Collectif Mezen

Le collectif Mezen devrait prochainement se constituer en association. "Il y a énormément de produit des forêts à découvrir avec une diversité de modes de transformation et de collecte. Nous voulons les mettre en avant, organiser les filières en permettant aux producteurs de trouver le bon pris par rapport à leur production. Ce sont des marchés de niche qui ont un avenir et répondent à notre vision sur le respect de la biodiversité" , conclu l'ingénieur agricole Minh Quong Le Quan. Le collectif souhaite rassembler producteurs, transformateurs et distributeurs locaux,  propriétaires forestiers et agriculteurs , avec l'expertise de scientifiques, biologistes et d'organismes gestionnaires des forêts pour encourager la redécouverte de ces produits afin que le consommateur retrouve ces "repas des bois".