TÉMOIGNAGES. Femmes chefs d'entreprises, "pour y parvenir, il faut encore s’accrocher"

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Écrit par Tiphaine Le Roux
Ces trois femmes sont chefs d'entreprises en Champagne-Ardenne. De gauche à droite, Delphine Brulez, viticultrice est depuis 2006, Anne-Marie Combe, gérante de Signarama, Isabelle Dumange, Pdg de SMC.
Ces trois femmes sont chefs d'entreprises en Champagne-Ardenne. De gauche à droite, Delphine Brulez, viticultrice est depuis 2006, Anne-Marie Combe, gérante de Signarama, Isabelle Dumange, Pdg de SMC. © Tiphaine Le Roux - France Télévisions

Même si un mouvement commence à s’imprimer, les femmes qui dirigent sont toujours largement moins nombreuses que les hommes. Celles qui s’engagent le regrettent rarement et apprécient l’autonomie qu’elles se sont accordées. Portraits de trois dirigeantes dans l'Aube et la Marne.

"Quand j’entre dans l’atelier, je me sens bien. Ce qui me touche le plus, c’est lorsque des jeunes apprentis ont envie de rester avec nous" Posée et de premier abord plutôt sur la réserve, Isabelle Dumange est une femme qui aime tenir les rênes. En 2006, à Romilly-sur-Seine (Aube), elle a repris la Société de Mécanique Champenoise qui comptait 13 salariés. Elle l’a développée puisqu’elle dirige aujourd’hui 18 personnes, presque exclusivement des hommes, soudeurs ou chaudronniers.  

"Être entourée de machines, cela me plait, car j’ai toujours aimé voir les choses se fabriquer. Je suis ingénieur de formation aux arts et métiers de Châlons en Champagne. Ici, nous produisons des pièces en acier de toutes tailles qui entrent dans la fabrication d’éléments pour l’aéronautique, par exemple des chariots de maintenance pour les rafales. Nous fabriquons aussi des pièces complexes pour des machines spéciales".

Les opportunités ont fait que j’ai acquis un autre petit fabricant de mécanique à Rosières avec une équipe de huit personnes. J’ai donné la direction à mon époux qui a souhaité rejoindre mon activité. Isabelle Dumange est aussi associée à un bureau d’études dans le même secteur d’activité à Saint Florentin.

Compétence et connaissance de son environnement  

La compétence technique, c’est aussi ce qui porte Delphine Brulez, doublée d’une passion pour son terroir. A Noé-les-Mallets au sud de la côte des Bars, cette viticultrice est depuis 2006 officiellement à la tête de la maison de champagne Louise Brison.  A 39 ans cette brune piquante au verbe haut est sur tous les postes avec enthousiasme. 

"Au départ je me concentrais sur la production, mais aujourd’hui mon père est à la retraite et j’assure aussi la gestion, les factures et la  direction des 3 salariés ou des saisonniers". Le matin au bureau, l’après-midi dans les vignes le plus généralement, Delphine éprouve un grand bonheur à travailler sur ses coteaux bio de pinot noir ou de chardonnay, en ce moment en phase de pré-taille de la vigne.  

En combinaison agricole, elle explique avec flamme. "Mon sol date du kimméridgien, il offre un enchevêtrement de marne et d’argile. Cela donne une certaine salinité à nos champagnes ». Ingénieur agronome et diplômée d’oenologie, elle aime faire écouter la fermentation de son vin dans les fûts en bois et donner à humer le liquide qui doit reposer 9 mois avant d’être transformé en millésime. "A ce stade, il sent le fruit de la passion, vous ne trouvez pas ?"

Besoin de décider pour soi-même et quelques autres  

Concrète et attirée par la production, Anne-Marie Combe ne l’est pas moins. Chevelure argentée, à la fois douce et dynamique, cette marnaise d’origine a investi dans des machines en 2008 pour créer une entreprise de signalétique. "Ma société est devenue en 2014 une franchise du groupe Signarama, mais j’y conserve une grande liberté et c’est ce que j’apprécie".  En fait, cette activité lui permet d’être au carrefour de toute la vie économique et institutionnelle auboise, avec 5 autres salariés dont son compagnon.  

Anne-Marie Combe, gérante de Signarama, avec son mari Jean-Jacques aime continuer à effectuer des tâches techniques à côté de la gestion des clients. 

"Ces jours-ci mon équipe va notamment installer une bâche plastifiée sur une nouvelle aire de co-voiturage à Torvilliers, modifier l’identité visuelle de Troyes Aube radio, fixer de nouvelles plaques professionnelles fabriquées à la gravure laser à la Chambre de commerce de Troyes ou apposer toute une série de silhouettes en relief en aluminium destinées aux non-voyants sur les toilettes de collèges de l’Aube". Bref, il y a de quoi s’occuper .  

Singulières dans leurs secteurs 

Avec des histoires très différentes, Isabelle, Delphine et Anne-Marie connaissent des réussites plutôt hors-normesSelon des chiffres fournis par la Chambre de Commerce et de l’Industrie de Troyes, sur une cinquantaine de chefs d’entreprises de l’industrie métallurgique auboise, sept seulement sont des femmes.

Isabelle Dumange est consciente de sa singularité. "Je n’étais pas chef de bande par nature", raconte-t-elle, "mais j’avais un caractère indépendant.  J’ai travaillé dans la sidérurgie, dans l’optique, fait du conseil en entreprises et puis j’ai eu envie de prendre mon envol en solo dans l’industrie".    

« C’est un milieu effectivement plutôt masculin, parfois un peu rude, mais les relations y sont toujours franches, directes, et lorsqu’on est expérimentée, cela aide. C’est mon cas, à 55 ans ».  

« Il y a de plus en plus de femmes chefs d’entreprises, en particulier dans l’artisanat » note Anne Marie-Combe, "mais le fait de quitter le statut de salarié comme je l’ai fait au début des années 2000 puis d’investir dans des machines reste un défi". "Pour y parvenir, il faut s’accrocher", remarque son compagnon Jean-Jacques qui dirige les aspects techniques. "Or, Anne-Marie est à la fois diplomate et tenace dans la quête des clients !". 

Selon les dernières statistiques de l’Insee connues en Grand Est -publiées en 2018- moins d’un tiers des nouvelles entreprises avaient été créées par des femmes, alors que celles-ci représentaient près d’un actif occupé sur deux dans l’économie régionale.  

Un écart en partie structurel, lié au fait que  les créations d’entreprises se font plus souvent dans certains secteurs comme la construction, le commerce de véhicules ou encore la réparation de biens, où les femmes sont moins présentes. La moindre qualification des femmes actives les plus âgées dans la région est une autre explication.  

Le rapport observe par ailleurs que la création d’entreprises est un moyen plus fréquent pour les femmes que pour les hommes d’assurer leur emploi et leur revenu. Il note que les femmes déclarent également plus souvent que les hommes avoir des difficultés à créer leur entreprise.  

L’espoir que le genre ne soit un jour plus une issue

Quant au monde viticole, après un appel au Syndicat Général des Vignerons et au Comité Interprofessionnel des Vins de Champagne, si l’on y observe que de plus en plus de femmes reprennent des exploitations, la part des dirigeantes n’est pas une donnée véritablement étudiée, elle reste difficile à chiffrer.

  

"Je préférerais qu’on parle plutôt de mes millésimes que de ma féminité", lance la viticultrice Delphine Brulez. "L’enjeu pour moi c’est plutôt le rapport à la nature. Mon père a toujours cru en moi et il me semble qu’il m’a donné très vite la vocation et le goût de tout faire pour pérenniser ce domaine, sans jamais que la question du genre n’entre en jeu. Cela s’est donc fait plutôt en douceur et j’en suis heureuse".

Les formations progressent poursuit-elle,  car elles permettent aux filles de tout faire techniquement aussi bien que les garçons. De mon côté j’essaye de pousser le plus possible les jeunes femmes. Plus il y en aura en responsabilité dans le secteur, moins on s’intéressera à ce qui me parait anecdotique ! » 

La conjoncture inquiète-t-elle ces chefs d’entreprises ?  

Selon les secteurs et la taille de l’entreprise, nos “battantes” sont plus ou moins affectées.  "Je ne me fais pas trop de souci", remarque Anne-Marie, "car je suis habituée à réagir vite et finalement les clients anticipent un peu plus qu’avant. Mais c’est vrai que l’approvisionnement en aluminium ou en plexiglass est plus compliqué. Non, ce qui m’inquiète n’a rien à voir avec la crise sanitaire mais plutôt avec la situation des femmes dans l’entreprise. J'ai eu autour de moi coup sur coup plusieurs femmes qui ont été mises au placard dans leurs sociétés suite à une annonce de grossesse et ça, ce n’est pas tolérable en 2022"

"Même si l’année a été difficile avec des gelées, du mildiou, de la pluie, j’ai conscience d’être privilégiée", analyse Delphine Brulez. "Le résultat de choix faits par mon père mais aussi par mon arrière- grand-mère Louis Brison qui a décidé de rester sur cette terre, puis  par ma grand-mère. Notre famille possède 15 hectares de vigne, ce qui est une garantie à long terme".  

"Ces dernières années, le Covid a stoppé beaucoup de participations aux salons et m’a incitée à engager des personnes qui m’aident à l’export car 60% de nos champagnes sont vendus à l’étranger.  Je me suis rendue compte que j’avais envie de me recentrer sur la production et que c’était difficile d’être vraiment sur tous les fronts".  

Dans l’industrie le tableau est plus complexe. "Avec la crise sanitaire, 2021 a été assez morose et notre chiffre d’affaires est passé de 2 millions à 1,8 millions d’euros, résume la dirigeante de la Société de Mécanique Champenoise Isabelle Dumange. Il y a de la tension sur les prix des matières premières, il peut y avoir des revendications sur les salaires. Nous ne savons pas trop comment nos clients vont pouvoir nous payer ET rembourser leurs prêts garantis par l’Etat".

Pour garder son côté “force tranquille”, Isabelle avoue recourir assez régulièrement à la méditation sur sa pause de midi.  "Heureusement le carnet de commandes est plutôt bon pour 2022. Et pour ne pas se laisser distancer, nous avons investi dans une machine à  5 axes avec l’aide du plan de relance, c’est important !"

 

Toutes pour une : les vertus du réseau 

Pour effacer les doutes, rien ne vaut le contact avec d’autres chefs d’entreprises, en particulier des femmes. Le “réseautage”, c’est un impératif pour Anne-Marie Combe qui participe à plusieurs clubs ou cercles apporteurs d’affaires troyens comme Bouge ta Boite ou Dynabuy.  Mais le groupe auquel elle tient le plus, c’est l’association Créez comme elles dont elle a pris la présidence dans l’Aube en juin dernier.  

« J’y suis entrée comme simple membre en 2009 et j’y ai toujours trouvé de l’écoute, de la bienveillance. Il y a  beaucoup d’ auto-entrepreneuses qui sont totalement seules alors c’est un outil important. Cela nous aide à nous auto-diagnostiquer en mettant en avant nos atouts, à faire sauter les freins qui nous retiennent plus que les hommes »

L’association comprend aujourd’hui une centaine de membres et elle a maintenu un certain nombre de ses activités malgré le covid. "Notre dernier afterwork  s’est déroulé dehors place de l’Hôtel de ville de Troyes en plein mois de décembre mais il fallait que nous nous retrouvions pour échanger", évoque Anne-Marie  

 

« Nous organisons des « cafés entre elles » durant les déjeuners qui sont des portes d’entrée pour les nouveaux membres. Il y a aussi des ateliers à 8 ou 10 créatrices d’entreprises où l’on réfléchit sur un sujet. Et quand ce thème est vraiment riche et important on y consacre un vrai parcours de formation, souvent avec une intervenante membre de l’association, par exemple comment gérer les réseaux sociaux ou comment se reconvertir ? Bref c’est sérieux mais dans la détente et j’y trouve toujours une vraie bouffée d’oxygène », ajoute Anne-Marie Combe.   

Toujours rendre au centuple ce que l’on vous a donné

Pour Isabelle Dumange, l’association représente également beaucoup car elle a été choisie comme “marraine de l’année” en 2017. « Cela a été très valorisant et j’en suis sortie avec beaucoup plus d’assurance », précise t- ’elle. Aujourd’hui, Isabelle se consacre aussi au Réseau entreprendre, un réseau mixte de chefs d’entreprises qui l’a accompagnée à la reprise de SMC. Pendant 3 ans, elle suit Abdel T, le créateur de la société ATS Ventilation. "C’est très intéressant et j’ai une règle, toujours rendre au centuple ce que l’on vous a donné".

Nous avons toutes des problèmes, toutes des forces, mais l’on sait que si l’on a une question, on peut toujours compter sur une autre pour avoir la réponse!

Delphine Brulez, viticultrice

L’interaction avec des pairs est aussi vécue intensément par Delphine Brulez. Elle fait partie depuis 2017 d’un collectif très soudé de 7 viticultrices, les Fa'Bulleuses de Champagne. « C’est une amie de Montgueux, la productrice de Champagne Hélène Beaugrand qui m’y a introduite. Les  autres récoltantes-manipulantes sont marnaises ».  

« Nous avons un rendez-vous très important mi janvier, raconte la jeune femme. Une fois par an, nous procédons à la création d”une cuvée qui met à l’honneur nos 7 terroirs. Nous apportons deux échantillons, l’un de notre récolte 2021,  l’autre de nos vins de réserve et on assemble ça au mieux ! Evidemment on en profite pour se dire beaucoup de choses. On a toutes des problèmes, toutes des forces, et on sait que si on a une question, on peut toujours compter sur une autre pour avoir la réponse! »

Ainsi, si la direction d’entreprise nait d’une forme d’individualisme, celles qui réussissent le mieux dans la durée sont souvent celles qui ont compris l’importance du collectif.

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