Procès de l'attentat de Strasbourg : à quoi s'attendre pendant les cinq semaines d'audience ?

Du 29 février au 5 avril se tient à Paris le procès de l'attentat du marché de Noël de Strasbourg. Si l'auteur des faits, Chérif Chekatt, a été tué deux jours après son passage à l'acte, quatre hommes seront jugés pour lui avoir permis d'obtenir l'arme utilisée le 11 décembre 2018.

En dix minutes, le 11 décembre 2018, Chérif Chekatt tuait cinq personnes et en blessait onze dans les rues du centre-ville de Strasbourg, en plein marché de Noël. Plus de cinq ans plus tard, le procès s'ouvre à Paris, en l'absence du terroriste, tué deux jours après les faits.

Pendant cinq semaines, du 29 février au 5 avril 2024, quatre hommes seront jugés par la cour d'assises spéciale sur l'île de la Cité, à Paris. Ils sont suspectés d'avoir permis à Chérif Chekatt de se procurer l'arme qui lui a servi à répandre l'horreur à Strasbourg ce soir-là.

Le principal accusé s'appelle Audrey Mondjehi. Ancien rappeur et délinquant connu à Strasbourg pour faire du commerce d'armes, il avait rencontré Chérif Chekatt en détention en 2007. Puis en 2018, il est recontacté par ce dernier, alors à la recherche d'une arme. Mondjehi sert d'intermédiaire et se rend le 19 septembre à Haguenau (Bas-Rhin) avec Chekatt pour rencontrer un certain Christian Hoffmann, un homme appartenant à la communauté des gens du voyage.

Un projet terroriste "mûr" début décembre

Ce dernier fournit une kalachnikov factice à Mondjehi, avant une nouvelle transaction dix jours plus tard. Cette fois, Hoffmann lui cède une carabine 22 Long Rifle défaillante, toujours pour le compte de Chérif Chekatt. Pendant l'instruction, Christian Hofmann a expliqué qu'il pensait que l'arme servirait soit pour commettre un vol, soit pour le tournage d'un clip de Mondjehi.

En novembre 2018, Chérif Chekatt accélère sa recherche d'une arme. Puis début décembre, il recherche sur internet comment supprimer ses comptes Skype, Facebook ou Télégram. Au vu d'autres recherches faites sur le web, comme sur l'utilisation d'une 22 Long Rifle, sur l'État Islamique ou sur des actions violentes perpétrées à Paris ou Mulhouse, les enquêteurs estiment que son projet terroriste était à ce moment "mûr".

L'acquisition de l'arme le matin de l'attentat

Le 5 décembre, Audrey Mondjehi et Chérif Chekatt se rendent à Sélestat, au domicile de Stéphane et Frédéric Bodein, deux frères, eux aussi, issus de la communauté des gens du voyage. Chérif Chekatt reste en retrait de la discussion tandis qu'Audrey Mondjehi demande si quelqu'un est en capacité de lui fournir une arme. Si aucune transaction ne sera faite ce jour-là, Mondjehi obtiendra de ce rendez-vous le numéro de téléphone d'Albert Bodein, le cousin du père des frères Bodein, alors âgé de 78 ans.

Six jours plus tard, le 11 décembre, Chérif Chekatt et Audrey Mondjehi font la route jusqu'à Colmar et retrouvent Albert Bodein sur le parking du magasin BUT en fin de matinée, avant de se rendre au domicile du retraité. C'est à ce moment qu'est effectuée la transaction de l'arme : un vieux revoler espagnol de calibre 8 mm Lebel 1892.

De retour à Strasbourg, vers 12h45, Audrey Mondjehi dépose Chérif Chekatt à un arrêt de tramway. Le soir même, Chérif Chekatt sème la terreur dans les rues de Strasbourg avec cette arme et un couteau. Sur sa clé USB, une vidéo d'allégeance à l'État Islamique sera retrouvée.

Pendant l'enquête, plusieurs proches d'Audrey Mondjehi rapportent la surprise et l'angoisse d'Audrey Mondjehi les heures qui ont suivi l'attentat, quand il a appris que l'auteur était Chérif Chekatt, celui avec qui il avait acheté une arme le matin même.

Il a insulté Chérif de tous les noms

Une amie d'Audrey Mondjehi

Une amie proche du principal accusé explique aux enquêteurs avoir passé la journée du 11 décembre 2018 avec lui. Elle se souvient de la réaction d'Audrey Mondjehi quand il voit à la télévision d'un restaurant strasbourgeois qu'un attentat vient d'être commis au cœur de la ville.

"Il était choqué, décomposé. [...] Ensuite, il a encore été choqué lorsqu'il a appris que c'était Chérif qui était l'auteur de l'attentat. Il l'a insulté de tous les noms", explique-t-elle. Une vieille connaissance de Mondjehi explique que vers 22h30, Audrey Mondjehi s'est rendu chez lui et qu'il était en colère. "Il a fait de la merde, il a fait n'importe quoi", aurait alors lancé Mondjehi.

Le lendemain de l'attentat, en début d'après-midi, Stéphane Bodein appelle Audrey Mondjehi. "Tu sais le pote avec lequel t'es venu à Sélestat, il a fait le con hier ?", lui demande le premier. "Je peux pas te dire qu'est-ce que j'en sais ! Je peux pas te dire au téléphone, tu m'appelles comme ça au téléphone, qu'est-ce que j'en sais fréro ?", lui répond Mondjehi.

Une réunion chez les frères Bodein le lendemain

"Non parce que là le vieux qui est chez moi, il se chie dessus à mort", rétorque Bodein. "Ouais, mais attends, je peux pas trop en parler comme ça. [...] Tu vas pas voir hein ? Attends, je viens", termine Mondjehi qui se rend dans l'après-midi chez les frères Bodein. À Sélestat, une réunion est organisée entre tous ces hommes, le but étant de se mettre d'accord sur une version à livrer aux forces de l'ordre.

J'ai rien à voir avec ça moi

Audrey Mondjehi

à une amie, le lendemain de l'attentat

Le lendemain soir, Mondjehi appelle une amie. "Hier, il (Chekatt, ndlr.) était avec moi, lui explique-t-il. Il traîne toute la journée avec moi. [...] J'ai rien à voir avec ça moi, t'as bien vu. J'ai peur qu'ils (la police, ndlr.) viennent chercher mon listing à voir qu'il était avec moi, alors que j'ai rien à voir, j'ai rien à voir de tout ça moi."

"Vous aurez de mes nouvelles sur BFM"

Une autre connaissance raconte avoir eu une discussion au téléphone avec Audrey Mondjehi le lendemain de l'attentat, ce dernier lui demandant des conseils. Cette femme explique aux enquêteurs que Mondjehi s'est mis à pleurer, expliquant que la veille, il avait passé la journée avec Chekatt et qu'il ignorait ce qu'il allait faire.

Mais cette même personne relate également qu'Audrey Mondjehi lui a parlé d'une phrase prononcée par Chekatt lorsqu'il l'a déposé à Strasbourg au retour de Colmar le 11 décembre à midi. "Oh les mecs, vous aurez de mes nouvelles demain sur BFM", lui aurait lancé le terroriste. Pendant l'instruction, d'autres personnes ont parlé de cette phrase.

Comment ignorer le projet de Chekatt ?

À partir de là, Audrey Mondjehi pouvait-il ignorer le projet funeste de Chérif Chekatt ? S'il nie avoir eu connaissance de l'engagement djihadiste du terroriste, les juges d'instruction estiment qu'il ne pouvait l'ignorer et qu'il s'est rendu complice d'assassinats et de tentatives en relation avec une entreprise terroriste.

Concernant Christian Hoffmann, Stéphane et Frédéric Bodein, il n'est pas établi qu'ils avaient connaissance du projet terroriste de Chérif Chekatt. C'est pourquoi ils sont accusés d'association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime. Bien que ce soit lui qui a fourni l'arme, Albert Bodein sera jugé ultérieurement, si son état de santé le permet.