Un arbre posé sur un testament en Lorraine : les droits des arbres en marche

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Il figure désormais sur le testament d'une habitante de Thiaucourt-Regniéville (Meurthe-et-Moselle). Un magnifique platane, classé arbre remarquable, non seulement lui survivra, mais devra être protégé par ses héritiers. Un acte militant pour faire valoir les droits des arbres.

Laissez-moi vous raconter l'histoire de cet arbre vieux de 150 ans, lové dans un jardin d'un village de Meurthe-et-Moselle et qui fut protégé par deux hommes et une femme. Et comment ils s'y prirent pour le préserver. 

Chapitre I - Une femme, deux hommes et au milieu un arbre

Auprès de ses arbres, Marie-Claude, habitante de Thiaucourt-Regniéville (Meurthe-et-Moselle), vit paisiblement. Elle a pourtant un petit sujet de préoccupation : son vieux platane, en bordure de terrain, le long d'un chemin communal.
L'arbre était déjà là lorsque ses parents, Nancéiens, sont venus s'installer dans le village. Il les avait déjà surpris par sa présence majestueuse. Il a été témoin de la vie du village et de la famille. Mais la tempête de décembre 1999 l'a fragilisé et des branches "grosses comme des troncs" sont alors tombées. Depuis, Marie-Claude n'est plus totalement tranquille : si d'autres branches venaient à tomber sur des promeneurs, ou pire si jamais l'arbre s'arrachait ? "Un gros arbre, comme ça c'est un danger et moi, je suis responsable", explique-t-elle. Alors elle cherche des solutions pour le préserver. 

De bonnes âmes, certainement bien intentionnées, l'invitent à le débiter en "bons stères de bois" et à le transformer en argent sonnant et trébuchant. Mais il n'en est pas question pour Marie-Claude d'abattre son platane. Cette réponse la choque. Alors, dans les années 2000, elle s'adresse à un élagueur pour retirer toutes les branches affaiblies et celles qui pourraient occasionner des dégâts sur les fils électriques adjacents. Mais ce n'est pas suffisant à ses yeux. Elle s'adresse alors à sa communauté de communes qui l'envoie sur Pont-à-Mousson, où un organisme pourrait l'aider. Là, on lui demande de constituer un dossier pour engager la procédure de sauvegarde de l'arbre. Echange de courriers, prise de photos, constitution de dossier et puis... Rien. "J'ai perdu espoir", regrette Marie-Claude. Les années passent.

Chapitre II - la rencontre

Marie-Claude raconte : "Un jour, un jeune homme est arrivé devant chez moi. Il me dit : Oh, vous avez un bel arbre, est ce que je peux monter dedans ?".
Sa première réaction, c'est de dire "Non ! J'ai assez de souci comme ça !". Devant l'insistance du jeune homme, elle se laisse convaincre sous conditions. "D'accord, seulement si vous êtes assuré et si vous me trouvez quelqu'un qui m'aide à le préserver." Le jeune homme s'engage et repart. 

Rémi Letort, le jeune homme, est élagueur de son métier. "J'étais passé devant ce platane, par hasard et je l'ai trouvé fantastique, alors je suis allé demander de pouvoir grimper dedans, pour le plaisir.". "La dame m'a regardé en pensant très fort : qui c'est ce gars-là ?". Comme elle refusait l'accès à son arbre, une négociation s'est engagée. Rémi raconte à son tour la négociation : s'il lui trouve l'aide providentielle, il pourra grimper.

Marie-Claude reprend : "Il est revenu, en me disant j'ai trouvé quelqu'un". Un notaire installé en Moselle, Maître Benoît Hartenstein. Le notaire prend contact avec Marie-Claude.
Passionné, enthousiaste, optimiste, l'homme a fondé une association de sauvegarde des arbres "La voix de l'arbre" et va prendre les choses en mains.

Chapitre III - Prendre soin de l'avenir du platane

La première étape consiste à faire labelliser le platane.
Rémi Letort, qui a tenu sa promesse et trouvé la personne idoine, peut enfin grimper dans l'arbre. "La première fois, j'ai grimpé juste pour le plaisir. J'ai inspecté l'arbre. Il y avait trois essaims d'abeilles et un nid de chouettes. J'ai pris mon pique-nique tout en haut." Classique ! Puis il est revenu pour effectuer un vrai diagnostic de l'arbre. Il a coupé quelques branches dans le respect de l'arbre, effectué une taille douce et une coupe esthétique, tout en respectant sa physiologie. Cette étape a été relatée par nos confrères de l'Est Républicain.
"Les vieux arbres sont plus fragiles, il faut procéder au retrait des charpentières creuses." explique-t-il notamment. Ce qui l'anime, au-delà de l'amour des arbres, c'est d'informer les gens, de les mobiliser pour la préservation des arbres. Il a opté, dans le cadre de son métier, pour les tailles raisonnées et douces. Mais il ne jette surtout pas la pierre à ses collègues qui abattent les arbres. "Ce sont les villes, les commanditaires des abattages qu'il faut convaincre de ne plus en faire. (En tant qu'élagueur), on est sur le front, on est les premiers acteurs de la protection; ça doit faire partie de nos missions de rassurer les propriétaires des gros arbres; on doit les aider à trouver des compromis pour garder les arbres. Mais on ne peut pas tout faire, d'où l'importance de la présence de Maître Hartenstein à nos côtés, car on est vite limité d'un point de vue administratif."

Alors, sur les conseils du notaire, il a relevé les caractéristiques de l'arbre, nécessaires pour compléter le dossier de classement de l'arbre au label "Arbres remarquables de France". Et il a passé le relais au juriste.

C'est là qu'entrent en jeu l'expérience et la passion de Me Benoît Hartenstein.
Il est le représentant en Moselle de l'association ARBRES. Il sait que seule la force des réseaux peut faire bouger les choses ,"pour changer le regard et le comportement sur les arbres". Selon lui, "Les lois sont toujours en retard sur la société.". Et c'est donc à tous les citoyens qu'il faut s'adresser, pour faire bouger les lignes concrètement. Il compte sur "la volonté de chacun, dans son périmètre (le propriétaire, le maire...) pour protéger ses arbres et imposer leur conservation". Alors l'occasion est trop belle avec l'arbre de Marie-Claude. Il va porter sa voix et celle de l'arbre, là où elles doivent se faire entendre. Et si la loi n'est pas assez rapide, il va passer par la case juridique. Il n'est pas le premier à y avoir pensé, mais il espère que cette deuxième action juridique va faire des émules et qu'à force d'exemples, les citoyens vont intégrer le fait qu'ils ont la possibilité de protéger les arbres de leurs propriétés. 

Pour ce faire, il fait d'abord labelliser le platane de Thiaucourt-Regniéville "Arbre remarquable de France". Une fois ce label obtenu, il fait rédiger un modèle de testament pour Marie-Claude.
Sans que les termes exacts de ce document personnel et confidentiel ne soient dévoilés, disons qu'en substance, il contient une clause qui donne obligation aux héritiers, quels qu'ils soient (Marie-Claude n'a pas d'enfants) de tout mettre en œuvre pour préserver l'arbre, avec une interdiction de l'abattre. En cas de tentative de non-respect de cette clause, il sait qu'il peut faire jouer la jurisprudence du cas précédant : une allée de cyprès, dans les Pyrénées Orientales, définitivement protégée par un testament. Les nouveaux propriétaires, ayant voulu casser la clause de préservation et faire abattre les arbres pour y construire un immeuble, se sont vu retoquer par la cour de Cassation le 6 juin 2019. Une jurisprudence qui devrait protéger tous les arbres menacés dans les mêmes circonstances. Le 22 mai 2021, Marie-Claude, 72 ans, fait déposer sa clause de préservation de son platane sur une annexe à ses dernières volontés auprès du registre des testaments. 

Epilogue

Marie-Claude le dit sans ambages, sans l'aide de Rémi d'abord, puis celle de Me Hartenstein, elle n'aurait rien pu faire.
Il lui a fallu du temps de réflexion, car ce n'est pas rien de revoir son testament : "Ca m'a remis les idées en place !" Depuis, elle dit : "Je le trouve encore plus beau mon arbre, je le regarde plus..." Sa voix se perd un bref instant. "Et puis c'est une fierté aussi pour le village, surtout pour ceux qui ont connu l'arbre depuis qu'ils sont tout petits, comme mon amie, elle en est fière, elle-aussi; elle a plein de souvenirs. Je ne suis pas une écolo, vous savez, ou plutôt je suis une écolo sans le savoir : une vie simple, pas prisonnière du progrès, mais je n'ai jamais été une militante. Mais cet arbre, il représente des générations, c'est la vie, ça n'a pas de prix; je ne suis qu'un petit grain de sable dans cette aventure."

Pour Rémi Letort, au contraire, avoir participé à cette action "c'est une fierté; Ca pousse les limites de mon travail, la préservation de l'arbre. je veux aller plus loin que tailler; je veux informer les gens de ce dispositif juridique pour protéger les arbres. Tout le monde doit s'emparer de la question de l'arbre. Ce qui est difficile c'est de voir que les pouvoirs publics ne respectent pas les lois qui existent déjà, comme la loi L350-3 du code de l'environnement sur l'alignement des arbres. Il faut que le changement de mentalité se fasse déjà par le haut." Il glisse au passage un petit mot sur le Groupe National de Surveillance des Arbre (GNSA), qui milite pour la protection des arbres par la mobilisation des citoyens comme récemment à Cattenom ou encore avec d'autres associations comme à Saint-Dizier

Enfin Maître Benoît Hartentein est quant à lui convaincu qu'il faut totalement changer les mentalités des gens.
"C'est tout le chemin de pensée occidentale qui est à refaire; on a été éduqué avec l'idée de la séparation de l'homme et de la nature, avec l'idée de l'exploiter de la dominer, c'est tout cela qu'il faut changer. Je reste optimiste et je suis persuadé qu'on peut faire comprendre aux gens qu'un arbre sur leur terrain, c'est de l'ombre, des oiseaux, un écosystème et que ça donne justement de la valeur au terrain. Et à ceux qui rétorquent qu'ils sont chez eux, qu'ils sont propriétaires de l'arbre et qu'ils en font ce qu'ils veulent, je leur demande s'ils sont aussi propriétaires de l'air que l'arbre a créé ? Afin qu'ils réfléchissent au bien commun et de l'intérêt de tous à le préserver."

L'homme, militant jusqu'à mettre en tournette musicale d'attente sur son téléphone "Sycomore tree" tient à finir l'entretien sur cette note extrêmement positive.
"J'ai eu un appel d'une personne dans la Loire, qui venait de signer un compromis de vente de la maison familiale avec un office OPHLM. Elle n'avait pas fait porter d'injonction de préservation des arbres sur le compromis. Nous avons tenté le tout pour le tout et contacté la directrice de l'office. Déjà sensibilisée, elle s'est laissée convaincre et a demandé au cabinet d'architecte de mettre tout en œuvre pour préserver les arbres. Elle n'avait aucune obligation de le faire, mais elle a été touchée par la demande."
De quoi donner de l'espoir sur l'évolution des mentalités.