Coronavirus : “ Nous avons la pandémie inscrite dans notre psychisme individuel et collectif”

© Mathieu Bellinghen/ France Televisions
© Mathieu Bellinghen/ France Televisions

La situation actuelle nous confronte à de grandes questions existentielles et le divertissement omniprésent sur les réseaux sociaux ne masque pas la gravité du moment. Un tournant profond individuel et collectif est à l'oeuvre. 

Par Stéphanie Potay

On est mardi, non, non, on est vendredi !
Le confinement nous fait perdre nos repères dans le temps

Quel jour sommes-nous? Quelle heure est-il?  Cela n'a échappé à personne, avec le confinement et la perte de nos repères habituels (horaires, absences de tâches pour certains, disparition de la notion de rendez-vous au sens classique),  le rapport au temps s'efface et avec lui, ce cher mouvement dont notre culture occidentale nous exhorte habituellement à être l'acteur victorieux. 
 
Caen en plein confinement. / © Mathieu Bellinghen/ France Television
Caen en plein confinement. / © Mathieu Bellinghen/ France Television

Signe d'un rapport au temps perturbé, le réseau Facebook voit fleurir depuis ces derniers jours des photos des internautes de leur petite enfance.

Comme un besoin de repère, une matérialisation d'un retour sur soi nostalgique, une appartenance, même isolée, à une communauté qui nous reconnaît.

" C'est aussi le moyen de se souvenir d'un moment d'insouciance à un moment justement qui est tout le contraire" explique Florence Daven, psychologue à Caen
 
Le réseau Facebook voit fleurir depuis ces derniers jours des photos des internautes quand ils étaient enfants.
" C'est aussi le moyen de se souvenir d'un moment d'insouciance à un moment justement qui est tout le contraire" explique Florence Daven, psychologue à Caen.  / © capture écran FB
Le réseau Facebook voit fleurir depuis ces derniers jours des photos des internautes quand ils étaient enfants. " C'est aussi le moyen de se souvenir d'un moment d'insouciance à un moment justement qui est tout le contraire" explique Florence Daven, psychologue à Caen.  / © capture écran FB

Voyage dans le temps donc mais confinement oblige, bien moins dans l'espace ! Pourtant, consignés à demeure que nous sommes massivement, le mouvement continue très bien sans nous. Un milliard d'humains à la maison. Héraclite le disait déja en son temps, le fleuve continue son cours vers la mer. Le monde tourne, autrement, au ralenti, s'adapte, mais globalement, sans nous.
Voilà qui rend humble et invite à la réflexion! 

 
Le fleuve comme allégorie du temps qui poursuit son cours inéluctablement. Ici, l'Orne à Caen qui se jette à une dizaine de kilomètres dans la Manche. / © Stéphanie Potay/ France Televions
Le fleuve comme allégorie du temps qui poursuit son cours inéluctablement. Ici, l'Orne à Caen qui se jette à une dizaine de kilomètres dans la Manche. / © Stéphanie Potay/ France Televions


Laissez les pelouses pousser ! 
La frénésie du début de confinement fait long feu


Les premiers jours de confinement ont vu se déployer une activité tous azimuts, rangement, tri, nettoyage, élagage, jardinage comme un besoin de faire place nette, de chasser aussi le temps de la sidération, d'accompagner le changement brutal. Mais " comme on ne va pas tondre non plus sa pelouse 20 fois dans la semaine ", il y aussi un reflexe naturel vers le divertissement dans un premier temps, les réseaux sociaux abondent de conseils pour "meubler " ce nouveau "temps libre" pour les "consignés". 
 
" Lucrèce notait déjà, au 1er s. ap. J.-C., dans "De la nature ", cette manière qu’ont les hommes de courir par monts et par vaux : « Chacun cherche à se fuir soi-même », chose vaine bien entendu. Mais, même confinés, on s’y essaie : il nous reste les divertissements sans nombre prodigués par les écrans mais (...) on s’en lasse vite. Si l’on cherche des passe-temps, c’est pour ne pas sentir passer le temps ; c’est qu’on sent de mieux en mieux son passage. Cela nous occupe, certainement, mais ne nous nourrit pas", note Fabien Robertson, professeur de philosophie à Caen
 
© Mathieu Bellingeln/France Television
© Mathieu Bellingeln/France Television


"Condamnés au temps libre " 
S'interroger sur la vie, la mort, le monde

" Paradoxalement, nous sommes contraints au temps libre",  note de son côté Camille Tarot, sociologue normand spécialiste de sociologie des religions, membre permanent du Centre d'étude et de recherche sur les risques et les vulnérabilités (CERReV).

 Chaque situation est différente mais ce confinement peut aussi être propice à une réflexion, une introspection, un éveil spirituel par exemple que ce soit chez des croyants ou des non-croyants. Car la mort est présente comme dans toute pandémie, cela interroge profondément la vie, le sens que l'on veut lui donner, pour de vrai. "

" Ce qu’on peut espérer, c’est qu’on ne revienne pas, comme si de rien n’était, à cette course effrénée et aveugle qui s’empare de beaucoup de nos vies. Qu’on prenne le temps, un véritable temps libre, pour se cultiver et pour prendre soin de soi, des autres, et du monde. Le "soin" de soi et des autres" " note Fabien Robertson de son côté. 


 

Roger-Pol Droit : "Le confinement est une expérience philosophique gigantesque"

Le confinement qui nous est infligé nous donne une leçon d'humilité, nous incite à la remise en cause et nous rappelle notre fragilité. Mais ce repli sur soi ne doit pas nous couper des autres, de nos aînés, nous dit le philosophe. Nous devons entretenir le lien fondamental qui nous unit.


" La situation peut être propice à faire le point sur sa vie, en intégrant la contrainte évidente de ne pouvoir réaliser tout de suite les décisions que l'on peut prendre...Intégrer la contrainte, c'est aussi être davantage adulte" ajoute Florence Daven
 

Tout le malheur des hommes vient d'une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.
Pascal, Pensées
 

La pandémie de coronavirus nous structure psychiquement 

Le coronavirus nous ramène aussi tous dans les entrailles de l'Histoire de notre humanité, de nos familles. 
On avait oublié, pourtant on a tous ça enfoui au fin fond de nous, par exemple mon arrière-grand-père est mort du choléra vers 1840",  raconte Camille Tarot. Ce n'est pas pour rien que jusqu'au 19 ème siècle, il y avait des processions qui demandaient à Dieu de nous délivrer " De la peste, de la faim et de la guerre". La hantise de la contagion est une des structures profondes de l'imaginaire collectif et individuel avec la peur de la mort", poursuit le spécialiste des religions. Et notons au passage que le choléra et la peste ont un taux de létalité bien supérieur à celui du Covid-19 qui n'est très dangereux que dans environ 5% des cas.

" Cela dit surtout l'impréparation sociale et politique de nos sociétés contemporaines face à une maladie bien moins dangereuse que d'autres virus anciens ou actuels et ce, bien que nous ayons eu des alertes comme le Sras ou encore les épizooties" pour Fréderic Lemarchand, co-directeur du Centre d'étude et de recherche sur les risques et les vulnérabilités (CERReV).
 

Écoutant, en effet, les cris d'allégresse qui montaient de la ville, Rieux se souvenait que cette allégresse était toujours menacée. Car il savait que cette foule en joie ignorait, et qu'on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu'il peut rester pendant des dizaines d'années endormi dans les meubles et le linge, qu'il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l'enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse.
extraits de La Peste d'Albert Camus, 1947

 
Le roman La Peste d'Albert Camus, paru en 1947, résonne fortement avec l’épidémie de Covid-19 . On note une remontée spectaculaire dans les ventes de livres!
Le roman La Peste d'Albert Camus, paru en 1947, résonne fortement avec l’épidémie de Covid-19 . On note une remontée spectaculaire dans les ventes de livres!
 

La mort, les croyances, la religion et l'importance des rites

" Nous revoilà provisoirement à une situation zéro, celle d'avant les progrès décisifs de la science, tout le monde attend le sérum, le vaccin, le traitement". Le miracle ? Les débats enflammés que l'on peut lire sur Internet à propos de l'usage et de l'efficacité de la chloroquine et des études du Professeur Raoult contre le Covid-19 sont à ce titre illustratifs. 
 


" Et puis nous ressentons notre impuissance, la mort peut nous toucher, elle peut toucher tout le monde, il n'y a plus de privilégiés, l'argent et le confort par exemple ne sont plus un paravent comme dans d'autres situations sociétales pour éviter quelque chose de désagréable...Des ministres meurent comme Patrick Devedjian il y a quelques jours ...La barrière sociale a sauté, notre société avait oublié une mort " égalitaire", tout le monde peut être concerné directement ou par ses proches" , note Florence Daven

" On note toutefois que des stratégies sociales se sont mises en place à Paris, en Ile-de-France, le départ massif vers les résidences secondaires notamment en Normandie et ce, bien avant l'annonce du confinement, est parlant quand on sait qu'il existe un lien entre densité de population et contamination", Frédéric Lemarchand, sociologue, codirecteur du Cerrev, Centre de Recherches Risques et Vulnérabilités à l'Université de Caen.

 

TEMOIGNAGE - Coronavirus : "le jour où j'ai enterré ma grand-mère en pleine pandémie de Covid-19"

Alors que l'épidémie de Covid 19 poursuit sa progression en France, les obsèques (sans lien avec la maladie) sont très difficiles à organiser pour les familles. Les évêques de France ont décidé de limiter la présence de proches dans les églises : jusqu'à 20 personnes.


Le Covid-19 bouleverse nos rites et rituels funéraires


Parmi les éléments qui touchent profondément les gens, le rapport aux rites funéraires empêchés questionnent profondément.  Depuis la mise en place des mesures de confinement, le nombre de personnes pouvant assister aux enterrements a nettement diminué. Aujourd'hui, seules 20 personnes peuvent se rendre aux obsèques. Un déchirement pour certains membres de la famille qui ne peuvent pas accompagner leur proche disparu.

" On se rend compte à quel point ça compte de pouvoir accompagner un défunt jusqu'aux obsèques, or, les rites sont en ce moment empêchés d'autant plus que nous les avons aussi externalisés avec les maisons funéraires à la place des foyers où l'on veillait les morts autrefois..." 

" Le décompte quotidien des morts, l'hommage aux soignants sont des rites d'une certaine façon", insiste Florence Daven. 
 

Coronavirus : dans la Somme, pendant le confinement, la vidéo au service du deuil pour les enterrements

" On a lancé cette solution dans l'urgence", témoigne Minna Holleville, gérante d'une entreprise de pompes funèbres qui possède des agences à Abbeville, Longpré-les-Corps-Saints et Saint-Valery-sur-Somme. En cette période de confinement, elle a dû trouver un moyen de s'adapter. " On a mis le dispositif en place lundi dernier et on a filmé le premier enterrement ce vendredi matin", explique-t-elle.


 " Ce qui se passe confirme tout ce que l'anthropologie, la sociologie, la théologie mettent en évidence, c'est que les rites funéraires sont très importants. Les rites de passage sont essentiels car il faut du temps au psychisme pour intégrer la perte d'un être cher, pour commencer le travail de deuil. Dans les familles de marins, en Normandie notamment, le rite funéraire, empêché par l'absence du corps d'un marin péri en mer,  avait lieu ultérieurement. De la même façon, je pense qu'on aura des rituels, des messes une fois sortis de cette période. "


"Le rite du Carême prend chez les croyants catholiques cette année un sens particulier puisque nous y sommes et c'est une préparation à autre chose jusqu'à Pâques, résurrection du Christ",
Camille Tarot, sociologue spécialiste des religions. 

 

L'après-coronavirus : vers une autre politique ? 

"Le confinement ne concerne qu'une partie de la population, les soignants, les travailleurs, les prolétaires sont en première ligne et pour eux, pas le temps de méditer sur le sens de l'existence. Mal payés, ils sont pourtant l'armature de notre société, des salariés des services par contre prennent conscience que le monde tourne très bien sans eux alors que paradoxalement, ils sont mieux payés que les caissières par exemple, en première ligne " rappelle le sociologue Fréderic Lemarchand.

Dans le même esprit,l 'écrivaine normande Annie Ernaux  sur France Inter, a rendu hier hommage dans une lettre adressée à Emmanuel Macron à ces non-confinés et aux services publics.

  Une France trop souvent invisibilisée" (...)  Ceux dont naguère, vous avez dit qu'ils n'étaient rien, sont maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de livrer des pizzas, de garantir cette vie aussi indispensable que l'intellectuelle, la vie matérielle.

La lettre se termine avec des paroles d'Alain Souchon : " Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie, nous n'avons qu'elle, et "rien ne vaut la vie". 
Symbole de cette mondialisation, les porte-conteneurs qui traversent la planète. Ici cargaison du navire Otello, le plus grand navire français de cette catégorie avec une longueur de 334 mètres et une capacité de 8.500 "boîtes", le 23 décembre 2005 au Havre. / © MYCHELE DANIAU / AFP
Symbole de cette mondialisation, les porte-conteneurs qui traversent la planète. Ici cargaison du navire Otello, le plus grand navire français de cette catégorie avec une longueur de 334 mètres et une capacité de 8.500 "boîtes", le 23 décembre 2005 au Havre. / © MYCHELE DANIAU / AFP


Regard critique et humaniste également chez Camille Tarot, spécialiste des religions. " Cette crise nous offre sur un plateau, jusque dans nos maisons, le spectacle d'une mondialisation cul par dessus panse, comme on disait en patois normand, qui nous démontre que la mondialisation à peine faite, se défait, mais qu'on ne pourra pas s'en défaire pour autant, car elle est irréversible et donc qu'il va falloir faire avec et surtout la refaire. Non sur le modèle précédent d'une planète en expansion continue et inépuisable, mais au contraire d'une planète dont tous les équilibres (écologiques, climatiques, sanitaires, politiques, ethniques, religieux, culturels, linguistiques, économiques, financiers) sont fragiles, instables, peut-être non réversibles et sans aucun doute se conditionnent mutuellement. Car si l'un défaille, il peut emporter les autres. Chantier proprement inouï, pour lequel nous n'avons ni expérience, ni précédent, ni modèle" explique Camille Tarot

"Il va falloir inventer, en tout. Je crois donc que cette crise est l'événement mondial le plus important depuis la seconde guerre mondiale, en ce sens qu'elle nous contraint tous à une reconstruction et pour y parvenir, à revoir nos moeurs et nos principes de vie, nos valeurs à la base de nos civilisations", poursuit-il .

On va donc avoir besoin de sang froid et de suite dans les idées, ces denrées rarissimes et comme impossibles dans les sociétés d'opinion. "Allons lentement parce que nous sommes pressés" disait Foch
 

Cette pause dûe à l'épidémie de coronavirus est-elle l'occasion de "faire le point" dans nos vies ?


Vigilance et pessimisme règnent du côté de Frédéric Lemarchand qui dans ces recherches travaille notamment sur l'impact d'événements historiques comme le 11-Septembre ou encore Tchernobyl. 

Cette pause est-elle l’occasion de « faire le point » ? On pourra en douter. Stocks de pâtes dévalisés et rumeur continuelle des médias branchés sur le SAMU contribuent à maintenir un climat anxiogène peu propice à la pensée, à la prise de distance qui pourrait nous conduire à envisager ce ralentissement comme une opportunité, une chance, une preuve de ce que c’est possible … La peur est un mode de gouvernement bien connu des tyrans". 

 " Il faudra se demander si nous souhaitons prendre comme modèle de gestion de crise les moyens mis en œuvre par des régimes doctoraux comme la Chine qui s’impose comme leadership mondial dans la gestion des crises sanitaires", continue-t-il. "La santé a pris le pouvoir, mais qui questionne la vie humaine dans ses dimensions sociales, symboliques, collectives. Va-t-on sortir de là dans une société du « sans contact » généralisé ? A-t-on le droit de se demander si la culture, la liberté, la possibilité d’être ensemble pour enterrer ses morts par exemple sont des enjeux supérieurs à la santé biologique ? "


Et il poursuit: " On peut craindre qu’au sortir de cette crise le régime d’exception instauré dans ce grand « banc d’essai » grandeur nature de pilotage mondial des populations ne devienne la norme. Les mesures anti-terroristes post-11 septembre sont pour beaucoup restées en place, en sera-t-il de même après le coronavirus ?

Pire, allons nous vers la mise en place « préventive » de technologies de traçabilité des individus, de contrôle des masses dont auraient rêvé toutes les dictatures grâce à la 5G et à la société du « tout connecté » c'est-à-dire du « tout contrôlable », et que peineraient à imaginer les auteurs de science-fiction les plus pessimistes des années 60 ?


Pour l'heure, personne ne sait, on se quitte en chanson avec Alain Souchon qui nous rappelle que rien ne vaut la vie! 
 
Rien ne vaut la vie-Alain Souchon
"La vie ne vaut rien" d'Alain Souchon
 

 

 

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