"Moi je l’ai bien vu la transformation du paysage" la mine de Salsigne racontée en profondeur et à travers tous ses filons

Dans l’actualité, son nom évoque, la plupart du temps, une des plus grandes pollutions à l’arsenic en France, dans la vallée de l’Orbiel. Nicolas Rouillé restaure le passé, industriel autant que social, de la mine à travers un ouvrage entièrement constitué de paroles d’habitants.

Le lecteur devra d’abord parcourir les cartes et la chronologie proposée en introduction Il devra ensuite s’accoutumer au style de l’ouvrage. Des tirets à tout bout de champ pour signifier des déclarations de témoins, jamais identifiés si ce n’est, au mieux, par leur prénom. Puis il rentrera vraiment dans « cette histoire orale d’une vallée minière ».

Les salaires les plus élevés de France

 Il y apprendra que dans les années 30, « les mineurs de Salsigne ont les salaires les plus élevés de France pour des mines métalliques ». Il découvrira aussi qu’en 1946, le complexe mine-usine représente 1500 salariés dont 2500 emplois directs. La plupart de ces employés ne se plaint d’ailleurs pas tout au long de la première partie de l’ouvrage, évoquant « une solidarité que vous ne trouverez nulle part ailleurs. « Il y avait la poussière, le bruit, la fumée. Des risques, il y en avait, mais c’est le métier. Moi j’ai bien aimé ! »

Pour répondre à son cahier des charges d’essai ethnographique, « l’or et l’arsenic » propose aussi un glossaire pour mieux connaître l’univers des boiseurs, rouleurs, encageurs et autres tuyauteurs sans qui les mineurs ne seraient rien. Si l’on en croit certains, « Salsigne serait l’une des mines les plus chiantes à exploiter ». Et puis la mine, c’est la mine…

Il y avait beaucoup de maladies professionnelles, des cancers bronchiques notamment. Des perforations des cloisons nasales avec l’arsenic, pour l’usine, des maladies de peau… Il y a aussi la surdité qui a été reconnue et puis, pour les mineurs qui travaillent avec les marteaux-piqueurs les troubles angioneurotiques des mains. Avec les secousses, les doigts deviennent blancs

Tout ça pour extraire l’or et l’arsenic… Pour cela toujours, il faut aussi faire tourner des unités de production d’acide sulfurique « pour limiter la toxicité des fumées ». Sans oublier les unités de « cyanurisation » pour retraiter les résidus miniers. Sacré cocktail de polluants auquel aura affaire l’Ademe à partir de 1997 quand elle devra mettre en sécurité le site.

Mais une fois encore, l’objectif de l’ouvrage n’est pas de ramener Salsigne, sa mine et sa carrière, à leur désormais renommée médiatique de pollueuses de la vallée de l’Orbiel. Même s’il est expliqué clairement qu’extraire 50 tonnes de minerais toutes les quatre minutes, aura changer à jamais la topographie locale…

Moi je l’ai bien vu la transformation du paysage. On était au camping, là-haut, au belvédère de Lastours. J’ai vu monter le terril à partir de 1980. Chaque année, paf, je voyais un étage de plus. Un étage, un étage… jusqu’à ce que ça fasse une colline.

Mais la mine fait vivre toute la vallée et permet même parfois aux enfants d’ouvriers d’aller à l’université. La mine mais aussi l’usine qui va traiter le minerai et ses résidus. « Zola multiplié par dix » quand le four était « pris », que les techniciens y entraient revêtus de combinaison en amiante marteau-piqueur à la main pour le dégager, se faisant arroser par les collègues pour ne pas prendre feu, avec la fusion sous leurs pieds.

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L’un des intéressements les plus importants touchés par ces toujours vaillants salariés, sera versé lors de la guerre du Vietnam. L’arsenic servait à faire l’agent bleu et l’agent orange. Cet arsenic qui ne coûtait rien à produire, car déchet du four, mais qui allait coûter beaucoup plus cher dans les années suivantes, impactant les terres avoisinantes et la santé des populations…

L’après

 Cet « après » est raconté en dernière partie. Lorsque les silos qui contenaient l’arsenic sont détruits, la poussière s’envole alentour poussée par le vent. La comparaison avec l’usine de zinc de Viviez en Aveyron est intéressante. La population y était « plus conséquente », il y avait la vallée du Lot et surtout la vallée de la Garonne, Bordeaux, la Gironde, les parcs à huitres, et cetera ». « Dans la vallée de l’Orbiel, il y a très peu d’habitants, le rapport de force était perdu d’avance ».

 Et puis il y a les orages, les épisodes cévenols et les inondations. « Conques-sur-Orbiel entre 1992 et 2019, a fait l’objet de dix arrêtés interministériels de reconnaissance de catastrophe naturelle pour inondation. Un tous les deux ans et demi. » Suite aux intempéries, terribles, de 2018, une commission d’enquête parlementaire sur l’état de pollution des sols se met enfin en place. Le constat est glaçant : « 66% des gens testés ont au moins un métal à risque ».

Les anciens mineurs se sentent culpabilisés, comme si c’était eux qui avaient la responsabilité dans ce qui arrive aujourd’hui. Aucune ! Nous, on n’a jamais dit et on ne dira jamais qu’ils sont responsables. Les responsables, c’est l’État et les industriels soutenus par l’État.

Les industries sont désormais rares sur le secteur de Salsigne qui se cherche un avenir. Ce dernier passera peut-être par l’agriculture et le photovoltaïque. Même si régulièrement, l’étude de réouverture de mines en France refait surface. « Les gens sont contre (…) mais si on leur dit : « Vous ne pourrez plus avoir de smartphones », vous allez avoir des gilets jaunes, verts, rouges, bleus, violets dans la rue ».

« Plutôt que prétendre écrire « la saga Salsigne », j’ai voulu faire entendre différentes versions, parfois contradictoires, en les juxtaposant sans nécessairement aboutir à une conclusion » explique Nicolas Rouillé. Mission accomplie dans cette collection « les ethnographiques » des éditions Anacharsis prévue à cet effet.

 

« L’Or et l’Arsenic. Histoire orale d’une vallée minière » de Nicolas Rouillé, Anarchasis.