Affaire Amandine Estrabaud devant les assises du Tarn : l'enquête au coeur des débats

Au deuxième jour du procès de Guerric Jehanno, jugé devant les assises du Tarn pour l’enlèvement, le viol et le meurtre d’Amandine Estrabaud, la cour s’est attachée à l’enquête qui a suivi la disparition de cette jeune femme de 30 ans en 2013 à Roquecourbe.
 
Au deuxième jour du procès du meurtrier présumé d'Amandine Estrabaud, la cour s'est intéressé à l'enquête qui a conduit à Guerric Jehanno.
Au deuxième jour du procès du meurtrier présumé d'Amandine Estrabaud, la cour s'est intéressé à l'enquête qui a conduit à Guerric Jehanno. © Vincent Desplanche
Amandine Estrabaud a disparu le 18 juin 2013. Ce jour-là, elle a quitté Castres vers 13 h15 et est rentrée à pied à son domicile de Roquecourbe, dans le Tarn. Depuis, on ne l’a jamais revue. Quel a été son parcours en quittant le lycée où elle travaillait ? Que lui est-il arrivé ? Et comment, au terme de trois ans d’enquête, les gendarmes en sont-ils venus à soupçonner Guerric Jehanno un maçon du village, de l’avoir enlevée, violée et tuée avant de faire disparaître son corps, ce qui lui vaut aujourd’hui son renvoi devant une cour d’assises ?

Les enquêteurs viennent ce vendredi raconter à la barre comment ils ont commencé à enquêter sur cette affaire et comment ils ont conduit leur enquête.

19 juin 2013, début de l’enquête

C’est la mère d’Amandine Estrabaud qui appelle les gendarmes, le 19 juin 2013 au matin. Au lieu-dit Cantegaline, les enquêteurs trouvent la porte d’entrée ouverte, les volets du séjour relevés. La porte-fenêtre de la cuisine qui donne sur l’arrière de la maison est ouverte. Dans la maison, aucun désordre n'est relevé. Son sac à mains, son téléphone, tous ses effets personnels sont là. Amandine s’était installée dans cette maison une semaine avant, après une rupture. Le pavillon est entouré d’herbes hautes. A l’arrière de la maison, les gendarmes découvrent une large zone où l’herbe est couchée. Ils y trouvent une paire de ballerines et une paire de boucles d’oreilles dont les attaches sont déformées, comme si elles avaient été arrachées. "L’ouverture n’est pas naturelle, elle a été forcée" dit à la barre le directeur de l’enquête, l'adjudant Frédéric Fernandez.

Un fourgon blanc

D’abord, explique le directeur d’enquête, les gendarmes ont reconstitué le trajet de la jeune femme. Amandine est rentrée à pied du lycée Anne Veaute où elle était assistante d'éducation. Elle est vue aux Salvages, sur son trajet, vers 14h15. Entre 14h00 et 16h00, sa voisine la voit arriver chez elle à bord d'un fourgon blanc. Elle est accompagnée d’un homme, que sa voisine ne verra que de dos. Il est à peine plus grand qu’Amandine, d’un gabarit charpenté,  les cheveux châtain clair et porte un pantalon de chantier avec une bande orange. Amandine lui paraît décontractée quand elle la voit ouvrir la porte de sa maison. 
A partir de ce moment-là, Amandine Estrabaud ne donne plus signe de vie.
 

Trois pistes au départ

Disparition volontaire, accident, enlèvement. Ce sont les trois pistes sur lesquelles l'enquête s'oriente. Très vite, les gendarmes écartent la piste de la disparition volontaire : ils ont retrouvé ses effets personnels, ses moyens de paiement. Ils ne retrouvent aucune trace de l'organisation de ce départ en amont, notamment sur son compte bancaire. Et Amandine Estrabaud entretenait une relation fusionnelle avec sa mère, soulignent-ils, elle ne serait pas partie sans lui laisser au moins un mot.
Reste la piste accidentelle. Après de multiples battues et de nombreuses recherches aériennes et terrestres autour de la maison, cette piste est également écartée.
Ne reste que la dernière piste, celle de l'enlèvement, "la plus crédible, la plus probable", selon le directeur d'enquête.
Des entreprises possédant des fourgons blancs sont recensées, des véhicules inspectés, l'ancien compagnon d'Amandine, quitté une semaine plus tôt, est placé en garde à vue... 52 pistes vont être étudiées par les gendarmes, "17 sérieusement". Fin mai 2014, l'enquête s'oriente vers Guerric Jehanno. C'est sa mère, Irma Vittero qui met les gendarmes sur sa piste...

Une mère amnésique à l'audience 

En avril 2014, Irma Vottero appelle la gendarmerie pour dire que le comportement de son fils l’inquiète. Il lui répète "je ne suis pas un assassin" et "s’ils retrouvent du sang dans ma voiture, c’est celui des truites".  Il semble agité et inquiet. Il se sent suivi. Il dit aussi à sa mère que lorsqu’il va à la pêche au lieu-dit le Gouffre, il voit "des choses bizarres, un homme avec une pelle et qu'il sent une odeur nauséabonde, une odeur de mort".
 A la même époque, croisant la mère d'Amandine dans le village, elle fait le lien devant elle entre le comportement de son fils et la disparition d'Amandine.
Mais interrogée jeudi, lors du premier jour du procès de son fils, Irma Vottero ne s’est plus souvenue de rien.

C'est pas moi qui ait dit ça aux gendarmes.

Irma Vottero

Le président a beau insister, lui dire "vous savez Madame, ce dossier, il commence avec vous. Le 21 avril 2014, vous êtes allée voir les gendarmes et vous avez dit mon fils a des problèmes, alors même qu’à l’époque, votre fils n’était pas soupçonné dans cette affaire".
Il lit à voix haute les procès-verbaux de l’époque, les dépositions qu’elle a relues et signées aussi bien devant les gendarmes que les juges d’instruction. Rien n'y fait. Irma Vottero est confuse, s'enferre dans ses dénégations. Le procureur insiste, les avocats des deux parties aussi. Sans succès, c'est le grand flou. 
"N’en faites pas trop madame, vous êtes en train de démentir tout ce que vous avez dit devant les gendarmes et sous serment" réagit Pierre Debuisson, l'avocat de la famille d'Amandine. "A l’époque, votre fils n’était même pas mis en cause, donc les gendarmes n’ont aucun intérêt à vous inventer des propos. En vous comportant comme ça vous desservez votre fils."
Les avocats de son fils n’auront pas plus de succès, Irma Vottero ne se souvient plus.

Les gendarmes sont plus catégoriques

Les gendarmes entendus ce vendredi par la cour d'assises sont plus affirmatifs. Ils expliquent que c'est bien sa mère qui les a appelés, avant de venir à la gendarmerie. Ils ont alors convoqué Guerric Jehanno, ont vérifié son emploi du temps, sa possibilité de conduire le fourgon blanc de son entreprise, sa présence à Roquecourbe le jour de la disparition d'Amandine. Guerric Jehanno est placé en garde à vue une première fois, le 17 juin 2014. Il a comportement contradictoire, nerveux, inquiet, selon les enquêteurs mais nie tout lien avec la disparition d'Amandine Estrabaud. Il est relâché car d'après les premiers éléments donnés par son patron, il était sur un chantier à Catsres, le 18 juin 2013. 
Mais l'enquête se poursuit. Elle révèle qu'il lui arrivait de prendre le fourgon blanc de son entreprise, qu'il était en fait sur un chantier à Roquecourbe, ce jour-là, et qu'il a pu s'en absenter pour se rendre sur un autre chantier à proximité, dans le village. Elle révèle aussi qu'il était "intéressé" par Amandine. Guerric Jehanno est de nouveau placé en garde-à-vue en mai 2016. Au cours de cette nouvelle garde à vue, il est comme la première fois, nerveux, fébrile, changeant sur sa version des faits.  Il évoque de lui-même Amandine sans qu'on lui en parle. "Il n'a aucune explication cohérente" explique à la barre le gendarme qui l'a interrogé pendant ses gardes à vue. "Il reconnaît l'existence des chantiers mais change de version sur les périodes. A chaque fois qu’on s’approche de la disparition d’Amandine, il change de version, il s’adapte". 

Tous les éléments nous ramènent à Guerric Jehanno : le fourgon blanc, il correspond physiquement, il a le même pantalon de chantier que décrit par un témoin, il a un lien particulier avec Amandine, une attirance reconnue pour elle, il a la possibilité de s’être rendu chez elle et a révélé des choses à ses co-détenus qui ne pouvaient être connus que de lui.

le directeur d'enquête

Un accusé impassible

Pendant toute la journée, Guerric Jehanno est resté impassible dans son box. Il semble suivre les débats mais ne montre aucune réaction. Comme s’il était imperméable à ce qui se dit.
Le président l’invite à réagir alors que le dernier enquêteur évoque à la barre sa première garde à vue. "J'étais pas bien" dit-il "ça s'est mal passé. J'étais perturbé à cause que j’avais perdu mon travail que j’avais perdu mon amie."
"Vous avez tenu des propos pas toujours très cohérents", l’interroge le président, "et ça ne concernait qu'Amandine. Pourquoi ? " 
"Je ne peux pas l’expliquer" répond Guerric Jehanno d’une voix mal assurée. "Vous avez fait une fixation sur Amandine sans qu’on vous le demande. Pourquoi ? Pourquoi vous ne parlez que d’elle ?" insiste le président.
"Parce qu’on me met en garde à vue. Je pense qu’on me met là comme si j’étais un meurtrier. "
"Mais vous n’attendez pas d’être en garde à vue pour dire ça", insiste le président. Jehanno s'entête parle encore une fois de l'odeur qu'il voulait signaler à la gendarmerie. "Vous sentez une odeur et vous ne dites rien ?" "Si, je l'ai dit à ma mère."
"Vous ne nous dites pas la vérité. Votre mère a dit le contraire hier à l'audience." lui répond le président.

Et un accusé poussé dans ses retranchements

Le président le pousse ensuite dans ses retranchements, le met face à ses dénégations répétées, ses revirements. 
"Je vous pose la question une dernière fois. Pourquoi vous avez fait une telle fixette sur Amandine ?
"Je ne fais pas une fixette sur Amandine. Je ne suis pas amoureux d’Amandine" affirme Jehanno. Sur le reste, il est moins affirmatif , n'a souvent "pas la réponse" voire change une nouvelle fois de version pendant l'audience même.

Mardi, la cour entendra les anciens co-détenus de Guerric Jehanno. Ceux à qui il aurait confié à plusieurs reprises au cours de sa détention avoir violé et tué Amandine. Les seuls devant qui il aurait parlé des faits, depuis le début de l’instruction.
Des faits "inventés" a-t-il dit ce vendredi à l’audience.
 
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