Témoignages. "En 30 ans de métier, c'est la pire période" : avec la crise de l'immobilier, les déménageurs en souffrance

Publié le Écrit par Antoine Comte

Depuis plusieurs mois, le secteur de l'immobilier français traverse une passe difficile. Taux d'intérêt élevés, prix des logements en hausse... Le marché est en stagnation, voire en crise. Devant cette situation, plusieurs professions se retrouvent en difficulté. En bout de chaîne, c'est notamment le cas des déménageurs. Exemple en Franche-Comté.

Un agenda "vide". Vendredi 8 mars 2024, Thierry Poirson, dirigeant de l'entreprise éponyme de déménagement à Vesoul (Haute-Saône), a commencé sa journée sans rendez-vous. "Normalement, on tourne à 3-4 déménagements par jour" confie-t-il à France 3 Franche-Comté. "Mais depuis le printemps 2023, les journées comme ça, très calme, sans gros chantier, elles se multiplient malheureusement". Dans le métier depuis 43 ans, Thierry l'assure "c'est du jamais vu".

Qu'est-ce-qui explique cette situation de quasi-immobilité ? Les difficultés du marché immobilier français, principalement. "Avec des taux d'intérêt très élevés à l'emprunt, qui ont même atteint plus de 6 % courant 2023, les gens ne bougent plus" explique le directeur de l'entreprise de déménagement Mathey, située à Besançon. "L'achat de biens, ou même le marché locatif, est figé. Et puis à côté de ça, vous avez une inflation générale qui touche l'électricité, le gaz, l'alimentation. Et en bout de chaîne, c'est notre activité qui en pâtit".

Pour mon activité, c'est une catastrophe. Je suis là depuis 1982, et on n'a jamais connu ça. Sur toute l'année 2023, j'ai fait moins 10 % d'activités par rapport à 2022. Et ça ne se redresse pas : sur les mois de janvier et février 2024, je suis à moins 20 %.

le directeur de l'entreprise Mathey Déménagements

Pourtant, la profession est habituée à connaître des fluctuations dans ses activités. "Historiquement, on a un petit creux l'hiver, c'est vrai" reconnaît le directeur de l'entreprise Mathey. "Mais on se rattrape normalement durant les étés. Et pendant le Covid, on était plein, car les gens avaient la bougeotte. Mais là, l'été 2023, on a plongé". 

"On travaille déjà à perte"

"Dans l'impasse", le Bisontin assure ne pas avoir de solutions. "J'ai eu deux démissions, car le métier n'attire plus. On ne les a pas remplacés. Ce serait un mauvais choix économique". Jouer sur les prix alors ? "On travaille déjà à perte... On ne peut pas baisser nos prix, car on travaille avec de la main-d'œuvre, pas avec des matériaux qu'on pourrait acheter moins cher. C'est compliqué". 

Une période compliquée qui continue encore au mois de mars 2024, comme l'explique Thierry Poirson. "Il y a encore quelques semaines, des clients ont annulé un déménagement au dernier moment" souffle-t-il. "Parfois, ce n'est pas de leur faute, les banques refusent de leur faire crédit. Mais parfois, devant le coût des devis, ils préfèrent appeler la famille. On fait attention, car une annulation peut se jouer à quelques euros". Une incertitude qui pèse sur le moral de ces chefs d'entreprise.

Les galères s'enchaînent. Personnellement, j'ai du mal à dormir. Il faut être passionné et fort moralement pour tenir. Je dois avouer que j'ai quand même neuf employés, qui ont besoin de leur salaire. Pour l'instant, on tient avec notre trésorerie. Mais après ? On les passera au chômage partiel ?

Thierry Poirson,

directeur des Déménagements Poirson, à Vesoul

Le chômage partiel, certains l'envisagent sérieusement. C'est le cas de l'entreprise de déménagements Bulle, implantée à La Vèze, à côté de Besançon (Doubs). Chez elle aussi, le "téléphone ne sonne plus" lâche Stéphane Bulle, le gérant, dépité. "On n'a pas de commandes, pas de visites et notre chiffre d'affaires fond depuis quelques mois. Actuellement, on travaille moitié moins qu'en temps normal".

Résultat, "la moitié de mon personnel n'a rien à faire". Pour y remédier, Stéphane Bulle a demandé à ses sept salariés de "prendre leurs congés et RTT dans les prochains jours". Une fois ce recours utilisé, "il faudra passer en chômage partiel" reprend le chef d'entreprise. "Mais le montant de rémunération sera moins élevé. Résultat, mes salariés seront en difficulté".

Un été 2024 très attendu

Un constat qui ronge Stéphane Bulle. "En 30 ans de métier, c'est la pire période que j'ai eue à traverser" répète-t-il. "On travaille sans marge et on sera vraiment en danger dans quelque temps. J'y pense sans arrêt, je me lève toutes les nuits à 2-3h du matin à cause du stress, en me demandant combien je vais perdre. Ça ne peut plus durer".

L'angoisse, plus ou moins prononcée, est donc présente chez toutes les personnes interrogées. Et si l'entreprise Mathey atténue l'impact de cette baisse d'activité grâce à son service de stockage de meubles, "ce n'est pas suffisant" avoue son directeur. "Ce n'est pas rentable à la longue. Pour l'instant, on a de la trésorerie, mais ça ne va pas durer". 

Même son de cloche chez Poirson Déménagements. "On a les reins solides" assure Thierry Poirson. "Mais on espère avoir un bon mois d'été 2024. Ça nous permettrait de tenir le coup. Sinon, même pour les entreprises installées depuis longtemps, cela risque d'être très compliqué". Un vœu partagé par tous les professionnels du secteur. Au risque de voir de nombreuses enseignes mettre la clé sous la porte.

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