"La sécurité des patients n'est plus assurée" : le cri d'alarme des urgentistes de Nevers

Face aux "brancards portes" toujours très nombreux et au sous-effectif chronique, deux représentants du collectif des urgences de Nevers (Nièvre) ont décidé d'alerter sur la situation. La direction de l'hôpital répond.

C'est un nouveau SOS lancé depuis le centre hospitalier de Nevers. Cette fois-ci du côté des urgences. En octobre 2023, l'hôpital accusait un premier coup après avoir été pointé du doigt par la Haute Autorité de Santé et placé sous administration provisoire pour six mois. Une situation qui fait suite à des problèmes d'organisation, de fonctionnement, mais aussi de ressources humaines. Des querelles entre collègues ont aussi été pointées du doigt.

Au-delà de ces dysfonctionnements, il faut souligner que l'hôpital est placé au coeur d'un désert médical. Et si la situation a été prise à bras-le-corps au centre hospitalier, les urgences doivent toujours composer, vaille que vaille, avec de nombreux passages et un sous-effectif chronique. Une situation décrite comme "alarmante" par "le collectif des urgences". Le docteur Mohamed Bennaga et Bruno Michel, praticien hospitalier, ont décidé de prendre la parole.

Quelle est la situation au service des urgences? 

Bruno Michel : "Actuellement, la sécurité des patients n'est plus assurée. Nous ne sommes plus en capacité d'accueillir convenablement, d'orienter convenablement les patients. Ça nous pose un problème.

En 2018, les gens qui passaient la nuit aux urgences étaient au nombre de 400-420. En 2023, on est à 4 200. En 2024, nous en sommes déjà à 1000 pour les deux premiers mois de l'année. On part sur des bases de 6 000. Cette situation est inhérente à des dysfonctionnements au sein de l'hôpital, qu'il nous faut tous essayer de régler".

Docteur Mohamed Bennaga : "Normalement, pour faire tourner un service d'urgence comme le nôtre, il faut 27 praticiens hospitaliers. Actuellement, on est au nombre de 6. Mais encore une fois, ce n'est pas qu'un problème d'urgences. L'impact se voit aux urgences. On a envie que les choses, pour nos patients, avancent un peu mieux et qu'on puisse donner le meilleur de nous-mêmes pour eux."

Quand vous dites que l'impact se voit, ça veut dire que vous trouvez régulièrement des patients qui passent la nuit aux urgences? 

Dr M. Bennaga : "Ces derniers temps, on a ce qu'on appelle les "brancards portes", ce sont des patients qui dorment aux urgences au lieu d'être accueillis dans des services par manque de place dans les services. Les personnes restent donc aux urgences, et c'est une perte de chance : il y a un risque que les pathologies des patients s'aggravent..

Après la crise du covid, c'est une situation qui est devenu récurrente. Avant, cela nous révoltait quand il y avait seulement cinq brancards portes aux urgences. Maintenant, on en a 30 à 35 et ça ne nous révolte même plus, tellement on s'est habitués."

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Qu'est ce qui explique cette explosion en quelques années ? 

B. Michel  : "En tout cas, ce n'est pas le nombre de passages aux urgences. Ce sont des dysfonctionnements qui se sont installés au fur et à mesure des années et pour lesquels il nous faut travailler.

Ça peut être des durées moyennes de séjours trop longs, ça peut être des délais de prises en charge aux urgences trop longs également, parce qu'il nous faut aujourd'hui surveiller et réexaminer les patients qui passent du temps aux urgences alors qu'ils devraient être hospitalisés."

C'est une charge de travail énorme pour toutes les équipes? 

Dr M. Bennaga : " C'est vrai que vous arrivez le matin et vous avez 20 à 25 patients qui ont passé la nuit aux urgences. C'est difficile parce qu'il faut commencer à les voir en priorité. Et ce n'est qu'après avoir revu tous ces patients, leur donner à manger, faire le nécessaire qu'on arrive à voir les gens qui viennent consulter le matin.

Cette situation est connue et l'administration provisoire qui est à l'hopital de Nevers a été missionnée pour ce problème là. Ils ont refait un constat que nous on connaissait, et ils ont mis le doigt sur ce qui ne marche pas. Ils sont en train d'oeuvrer pour trouver des solutions mais nous, sur le terrain, on ne voit pas de résultats pour le moment." 

C'est une crise qui, selon vous, concerne les urgences en général ou il y a des spécificités qui sont dues aussi à Nevers?

B. Michel : "Ça concerne effectivement les urgences en général. Pour autant, je pense qu'il y a des spécificités à l'hôpital de Nevers et ces indicateurs ne sont pas tous les mêmes dans tous les hôpitaux, l'évolution de ces indicateurs non plus.

A Nevers, au-delà de se contenter de dire qu'il n'y a plus de médecine en amont et que l'on manque de lits en aval, on a aussi des solutions à trouver et des choses à corriger. Des efforts à faire dans notre structure pour gagner en efficacité, et ça concerne chacun d'entre nous."

Quels changements depuis que l'administration provisoire est en place ?  

B. Michel : "En tout cas, ils ont pris du temps pour faire un constat sérieux de la situation. Maintenant, ce qu'il nous faut, c'est des solutions ! De l'administration provisoire, de l'Agence Régionale de Santé. Pour le moment, elles n'arrivent pas et celles qu'on propose ne sont pas franchement entendues. Ce n'est pas facile. Ça ne l'était pas pour les précédents directeurs, il n'y a aucune raison que ça soit facile pour eux. Il faut leur reconnaître l'envie et la volonté d'améliorer et de changer les choses. Pour autant, aujourd'hui, on n'y est pas !"

Comment voyez-vous les prochains mois ? 

M. Bennaga : "Pour nos patients, oui. (...) L'idéal pour quelqu'un qui travaille, c'est d'avoir la conscience tranquille et d'avoir le sentiment d'avoir fait du bon boulot. Là, ce n'est pas le cas malheureusement. Quand on sort après notre travail, on n'est pas satisfaits".

B. Michel : "Le mois de février était compliqué. Le mois de mars risque d'être pire. Je crains beaucoup pour l'été à venir. L'été dernier a été très compliqué. Je n'ose pas imaginer comment sera l'été qui vient."

B. Michel et M. Bennaga : "On a fait des courriers aux sénateurs, aux parlementaires, aux élus, au préfet, au ministre qui sont tous sensibles à la situation et qui, on l'espère, nous aideront à trouver des solutions."

Une des co-administratrices provisoires de l'hôpital répond

Face à toutes ces problématiques, Danielle Portal, l'une des trois administratrices provisoires de l'hôpital, a répondu à France 3 Bourgogne. "La situation dans le service de Nevers est toujours un peu tendue. Je ne peux pas vous dire qu’on est dans une situation de sérénité totale. Pour autant, nous travaillons tous ensemble pour améliorer cette situation. Nous avons mis en place une mission dont l’objet même est de travailler sur cette organisation afin d’améliorer cette fluidité aux urgences et diminuer le nombre de patients en attente. C’est une mission qui a démarré en janvier, qui se poursuit, qui comme toute mission délicate demande du temps. Cela ne se règle pas en un seul jour."

Pour autant, Danielle Portal souhaite expliquer que des solutions sont trouvées avec les autorités de santé : "pas autant que nous le voudrions, mais nous en trouvons". Reste que selon elle, ce problème n'est pas uniquement du fait de l'hôpital, mais est systémique avec d'autres partenaires de santé comme les Ehpad, qui manqueraient aussi de lits pour accueillir les patients. 

... et le maire de Nevers aussi

Denis Thuriot, maire (Renaissance) de Nevers et président du conseil de surveillance de l'hôpital : "La démarche, je la trouve cavalière. J'ai été d'accord pour recevoir tous les urgentistes. Il n'y en a qu'un qui est venu, il n'a pas pu se connecter avec les autres et ils se sont mis en arrêt quelques jours après, alors que justement, on avait décidé d'arranger les choses. Je suis très surpris de cette démarche. Des difficultés dans l'hôpital, il y en a comme dans tous les hôpitaux, mais il faut arrêter de faire de "l'hôpital de Nevers bashing" alors qu'on a des plateaux très intéressants, des médecins très compétents qui ont envie de travailler. Ceux qui n'ont pas envie de travailler, je l'ai dit : qu'ils quittent l'hôpital !"

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