L'Espérance de Marc Meneau : huit investisseurs portent plainte, ils disent avoir perdu plus de 2 millions d'euros

Nouvel épisode dans le feuilleton de la déchéance de l'Espérance, l'ancien hôtel-restaurant de prestige du chef trois étoiles Marc Meneau à Saint-Père (Yonne). Une dizaine d'investisseurs, qui s'estiment trompés par le promoteur, disent avoir perdu plus de deux millions d'euros.

"Si on avait su qu'il n'y avait ni banque, ni fonds professionnels, ni subvention de la région, mes clients n'auraient jamais signé !" Ils ont investi 2,1 millions d'euros dans un projet faramineux qui n'a jamais vu le jour : une dizaine d'investisseurs français ont lancé une action en justice contre le promoteur, aujourd'hui en faillite, qui promettait de transformer l'Espérance en un hôtel-restaurant d'exception. 

Une réhabilitation à 15 millions d'euros qui n'a jamais abouti

L'un de ces plaignants et son avocat ont contacté France 3 Bourgogne à la suite des articles parus début 2024, sur la vente aux enchères judiciaires du domaine de l'Espérance. Les investisseurs, qui ont misé plus de deux millions d'euros au total, disent avoir été trompés sur la faisabilité du projet de réhabilitation.

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Revenons quelques années en arrière : après l'ère Marc Meneau, l'Espérance est rachetée en 2016 par le groupe Hotel & Food Disrpt Partners (qui devient par la suite Les Hôtels Très Particuliers) pour 1,4 million d'euros."Notre idée est d'être capable de proposer des séjours autour du ressourcement personnel et de la gastronomie, dans un cadre très naturel. C'est ce qui nous a beaucoup plu à l'Espérance", détaille à l'époque le président Guillaume Multrier à France 3 Bourgogne.

Les travaux de déblayage sont entamés : le bâtiment est "curé" et désamianté, il ne reste que les murs. Un projet pharaonique, chiffré à 14,7 millions d'euros, est élaboré par un cabinet d'architectes. Il prévoit des extensions, la modernisation du bâti existant, un spa, des cabanes... Mais ce projet ne verra jamais le jour (les architectes et le bureau d'étude, d'ailleurs, attendent toujours le règlement d'une facture de 100 000 euros).

La situation reste figée pendant des années, jusqu'à ce que le couperet tombe : la société gérante de l'Espérance est placée en liquidation judiciaire le 16 mai 2023 par le tribunal de Versailles - entraînant, début février 2024, la mise aux enchères judiciaires du domaine. Dans cette affaire, le village de Saint-Père perd un patrimoine inestimable. Et une dizaine d'investisseurs, eux, perdent de grosses sommes d'argent.

Pas assez d'argent pour financer la suite des travaux

Maître Philippe Julien, avocat spécialisé en contentieux des affaires, représente aujourd'hui huit de ces investisseurs. "LHTP avait mis en place un montage avec théoriquement des banques, du capital professionnel et des fonds privés pour réhabiliter les lieux", explique-t-il. Quatre projets sont initiés en même temps : L'Espérance (Yonne), la Galerie des Fleurs (près de Nice), l'abbaye des Vaux de Cernay (Yvelines) et la citadelle Vauban (Belle-Île-en-Mer). Les "fonds privés" sont ceux des clients de Philippe Julien : chacun investit entre 154 000 et 960 000 euros.

"Mais finalement, c'était un montage tout à fait biaisé : il n'y a eu ni banque, ni fonds professionnels qui sont venus financer ces projets. Tout a été pris sur les fonds propres de mes clients", poursuit maître Philippe Julien.

Rapidement, les projets de l'abbaye des Yvelines et de la citadelle Vauban sont cédés à une autre société (sans que les investisseurs ne soient informés). L'Espérance et la Galerie des Fleurs n'iront jamais à terme, faute de financement. Car une fois les travaux de curetage effectués, LHTP se retrouve à court de liquidités... et ne peut pas aller plus loin dans son projet.

"Pour synthétiser, mes clients ont investi 2,1 millions d'euros dans un projet où ils étaient tous seuls. Or, tous les documents fournis par LHTP laissaient penser qu'il y avait d'autres investisseurs."

Philippe Julien

avocat, représentant de huit plaignants

Philippe Julien reproche à LHTP un dol, c'est-à-dire un vice de consentement. "Si on avait su qu'il n'y avait ni banque, ni fonds professionnels, ni subvention de la région, mes clients n'auraient jamais signé !" Selon l'avocat, Les Hôtels Très Particuliers auraient dû financer les travaux de curetage sur leurs fonds propres, puis solliciter des investisseurs pour la suite.

"On n'est pas sur le genre d'affaire du "type qui part avec la caisse", mais LHTP se sont vus trop beaux et n'ont pas osé le dire aux clients. Ils ont tout fait pour biaiser le niveau de risque"

Philippe Julien

avocat, représentant de huit plaignants

Depuis le début de la procédure en 2022, l'avocat dit avoir réussi à récupérer 720 000 euros pour ses clients. "Il reste 1,4 millions d'euros de perdus." Les plaignants demandent le remboursement de cette somme, ainsi que des dommages et intérêts, et globalement l'annulation de tout contrat les liant à LHTP.

Que répond la société ? 

"La ligne de défense de LHTP est assez curieuse", juge Philippe Julien. "Ils ont tendance à renvoyer la balle sur Victoires Haussmann [la société de gestion de portefeuille en charge du montage financier] et évoquent des raisons techniques. En fait, leur ligne de défense n'est pas vraiment connue, mais ils réfutent le vice de consentement."

Nous n'en saurons pas davantage de notre côté : contactés par France 3 Bourgogne, Les Hôtels Très Particuliers sont laconiques. 

"Nous ne ferons aucun commentaire"

Les Hôtels Très Particuliers

contactés par France 3

Nous avons en revanche pu contacter Guillaume Multrier. L'ex-président, très enthousiaste en 2016, a finalement été évincé du groupe en 2019. "Une révocation discrète et taiseuse", affirme maître Philippe Julien. Au téléphone, Guillaume Multrier dit être passé à autre chose et ne veut pas s'épancher sur l'affaire : "J'ai été mis dehors, l'actionnaire s'est retiré. J'ai été en contentieux avec LHTP, je ne le suis plus aujourd'hui mais je n'ai plus rien à voir avec cette procédure."

Précisons que, si la société gérante de l'Espérance a été liquidée, Les Hôtels Très Particuliers, eux, sont toujours en activité et gèrent notamment l'hôtel de la Folie Douce à Chamonix.

En attendant, l'Espérance se meurt

Les actionnaires déçus reverront-ils leur argent ? L'affaire est entre les mains du tribunal de commerce de Paris, à qui une assignation a été adressée en mai 2022. Mais au village de Saint-Père, où les habitants voient l'Espérance tomber un peu plus en ruines chaque jour, "je ne pense pas que beaucoup de gens aient pitié d'eux", confie le maire Christian Guyot, toujours très amer.

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"Quand on achète quelque chose pour "faire", on ne démolit pas. On ne détruit pas sans savoir si on va pouvoir reconstruire !" s'agace celui qui se souvient encore des "suites magnifiques" qui composaient l'hôtel-restaurant de l'Espérance. Mis aux enchères début février, le bâtiment principal n'a pas trouvé preneur. Il devrait être remis en vente d'ici quelques mois.