Une arnaque, vraiment ? Comment j'ai fait installer une pompe à chaleur pour 1€

Equiper son habitation d'une pompe à chaleur quasiment gratuitement : c'est possible, j'en ai fait l'expérience. Mais j'ai aussi constaté des pratiques douteuses et des fraudes aux certificats d'économies d'énergie (CEE). Récit.

En ce jour de septembre 2023, je fais grise mine. Je viens de faire réaliser un diagnostic énergétique (DPE), et le couperet est tombé : ma maison dans l'Yonne est classée E, à une lettre de ce qui est considéré comme une passoire énergétique. Dur à encaisser, surtout lorsque l'on a déjà dépensé plus de 15 000€ pour améliorer l'isolation. Le DPE me recommande bien de changer ma vieille chaudière au fuel, mais à quel coût ? 

Évidemment, j'ai déjà entendu parler de MaPrimeRenov'. Mais la complexité du dispositif me décourage d'aller plus avant, je ne pense pas entrer dans les critères. C'est donc sans grand espoir que je demande à l'un de mes amis ce que lui a coûté sa pompe à chaleur flambant neuve.

"Sincèrement, j'hésite à te le dire..., me répond-il dans un demi-sourire. Elle m'a coûté 1 euro.

- Tu me fais marcher.

- Moi-même je n'y croyais pas, j'ai passé plusieurs jours à vérifier. En gros, ce sont les droits à polluer des grandes entreprises qui financent le système. Si tu veux, je te mets en relation avec mon interlocuteur, mais attention, tu risques d'être harcelé téléphoniquement."

Des critères quasi inexistants

Dès le lendemain, je reçois un appel d'un certain M. Legrain*, très aimable. Qui me dit qu'il travaille avec le ministère de l'Ecologie. Qui m'indique, à très grands traits, que ce sont "Total, Engie et compagnie" qui mettent la main au portefeuille pour financer la transition énergétique. Les critères pour bénéficier de l'installation ? Sans condition de ressources, et si peu contraignants que j'ai eu l'impression que ces critères étaient presque inexistants. M. Legrain finit par me mettre en garde : les arnaques pullulent, je devrai toujours donner mon numéro de dossier avant toute chose.

Quelques minutes plus tard, mon téléphone a déjà sonné 3 ou 4 fois, pour autant de numéros différents. Le "diagnostiqueur" veut savoir s'il peut passer, "dans deux jours". Lui mesurera méthodiquement toutes les pièces, comptera les radiateurs et jettera un œil à mes combles. Un peu comme un DPE, mais en deux fois plus rapide. Puis viendra un "expert" certifié Cofrac (Comité français d'accréditation), qui prendra d'autres photos de radiateurs et de porte-serviettes, et mesurera ma chambre une deuxième fois. Avec son petit sac à dos et son bermuda, je suis à deux doigts de lui demander s'il ne fait pas un petit boulot pour financer ses études.

Jusqu'ici tout va bien

21 556€ TTC. C'est le montant affiché sur le devis d'un artisan certifié RGE que je viens de recevoir par mail. Pour ce prix-là, je peux avoir non pas une, mais deux ! pompes à chaleur air/eau de marque Ariston. Sans oublier un chauffe-eau thermodynamique à accumulation, l'isolation de mes combles perdus et des planchers bas, autrement dit les plafonds en sous-sol. Si on enlève la "prime CEE", le reste à payer est de... 1€. L'argument semble imparable et j'y succombe très rapidement, repoussant aux calendes grecques mon projet d'étude comparative des pompes à chaleur.

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Depuis la première discussion avec mon ami, il s'est écoulé moins de 15 jours. J'ai effectivement été inondé d'appels, jusqu'à en recevoir 4 ou 5 par jour si je ne répondais pas, sans jamais avoir un message sur répondeur. Ce n'est pour tout dire guère agréable, on a le sentiment que l'on vous force un peu la main. J'ai aussi été surpris par la "surface chauffée" affichée sur le devis : elle est supérieure de 25% à la surface habitable que j'ai l'habitude de déclarer. Je reste donc sur mes gardes. 

Ecolaine et Sherif Tiraspol

Il est 8 heures du matin et la camionnette vient de se garer dans l'allée : les chauffagistes sont à l'heure. M. Legrain, mon interlocuteur principal, m'avait bien recommandé "l'équipe B", mobilisée cette semaine-là. L'équipe B, elle est composée d'Ivan* et Vasile*, deux ouvriers moldaves taiseux, mais d'une efficacité redoutable. En une journée, ils arriveront à poser les deux pompes à chaleur, les modules extérieurs et tout le circuit de raccordement. L'équivalent de deux journées de travail, si j'en crois le devis.

Vasile, le seul francophone, me fait une démonstration des appareils en marche et m'explique le fonctionnement du thermostat. Rien à redire, je le trouve professionnel. "Ça vous coûtera donc 1€, sourit Vasile qui a l'air plutôt content de son installation, moins de ma blague sur le club moldave du Sherif Tiraspol.

- Non, 2€, réponds-je un peu stupidement en lui mettant une pièce dans la main. Car il y a 2 pompes à chaleur".

La journée aurait pu se conclure sur cette poignée de mains, mais c'était sans compter sur l'entrée en scène, totalement inattendue, de l'équipe A, à 16h30. L'équipe de l'isolation. En moins d'une heure, les compatriotes d'Ivan et Vasile dérouleront de "l'Écolaine" dans les combles et me demanderont de vérifier la qualité de leur travail. L'isolant est simplement posé sur l'existant, difficile de juger pour le profane que je suis. L'isolation des planchers bas ? Ils ne savent pas, il y a d'autres équipes. Étrange, ils ont pourtant passé une partie de leur quart de journée à mesurer et mesurer encore mon sous-sol. Je raye "plancher bas" sur le papier qu'ils me tendent pour signature.

Du Tetris sous la véranda

Il est 8 heures du matin et aucune camionnette ne vient se garer dans l'allée : l'équipe isolation (l'équipe C ?) n'est pas à l'heure. L'artisan avait pourtant bien recommandé d'être ponctuel. Toujours personne à midi, ni en milieu d'après-midi. Et l'artisan en région parisienne ne répond plus. Cela s'appelle se faire poser un lapin.

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Mais il faut croire que les horloges moldaves ne sont pas réglées sur l'heure de Paris. L'équipe est arrivée comme une fleur à 18h45. Évidemment, j'aurais dû la renvoyer. Évidemment, je n'aurais pas dû signer leur papier ("sinon on va avoir des problèmes"). Car tout est allé de travers : la seule "pièce" isolée par les planchers bas, avec du revêtement Tetris, a été... ma véranda. Un non-sens. Malgré leurs assurances, les ouvriers ont fait l'exact opposé de ce qui était prévu.

 

Lorsque je lui rapporte cette mésaventure, M. Legrain ne perd pas sa bonhomie habituelle : "vous réglerez ça avec l'inspecteur Cofrac. En tout cas, n'hésitez pas à parler de nous, vous avez vu que la pompe est de qualité. On vous offre 100€ pour un nouveau client parrainé !"

"Ne dites surtout pas que je vous ai montré le devis"

"C'est normal qu'ils n'aient pas fait l'isolation. Regardez, j'ai votre dossier, ça n'est pas dans le devis". L'expert Cofrac me tend rapidement son smartphone et je crois avoir la berlue : il n'y a effectivement aucune mention de planchers bas. Heureusement, je suis moi aussi connecté : le devis que j'ai gardé rétablit une autre vérité. "Ah, là, on peut discuter", répond le contrôleur, pas plus étonné. Il ne prendra que deux photos des plafonds nus, et semblera peu concerné par la fuite qui s'est déclarée sous l'une des pompes à chaleur. 

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Je lui demande de lire à nouveau "son" devis, ce qu'il accepte avec réticence. Le document est non seulement faux, mais il est aussi antidaté au 25 juillet. Je lui dis que ce n'est pas joli-joli. Il se met à bafouiller.

"Je vous explique : si l'installation n'est pas certifiée conforme, l'entreprise ne sera pas payée.

- Et c'est conforme pour vous ? 

- Non, je l'ai bien écrit dans le rapport. Mais ne dites surtout pas que je vous ai montré le devis. La dernière fois que j'ai voulu arranger un client, j'ai eu des soucis. Vous ne payez pas des milles et des cents, non ? L'entreprise va vous rappeler."

Deux mois plus tard, j'attends toujours. Mon téléphone n'a plus sonné.

Me suis-je fait arnaquer ?

À vous de vous faire votre idée. J'ai en tout cas deux pompes à chaleur en état de marche, que j'ai eues quasiment gratuitement. Il me faudra surveiller la consommation énergétique sur la durée, il est trop tôt pour dire si les économies sont au rendez-vous. En ce qui concerne l'isolation, elle n'a été réalisée que partiellement. J'ai eu le sentiment d'avoir affaire à une nébuleuse, aux pratiques opaques pour ne pas dire frauduleuses dans certains cas, où les considérations environnementales avaient bon dos. Je recommanderai le système des CEE... mais à vos risques et périls.

Ce que dit le ministère de la Transition énergétique

Avant de vous raconter mon histoire, j'ai contacté le cabinet d'Agnès Pannier-Runacher, ministre de la Transition énergétique. "Ce n'est pas parce qu'il existe des margoulins qu'il faut remettre en cause les CEE. Ce sont des dispositifs qui ont un vrai sens, à l'heure de la transition énergétique." S'il n'existe pas de chiffres globaux sur les fraudes au certificat d'économies d'énergie ("on a vu des extrapolations hasardeuses"), le ministère assure que le problème est pris à bras-le-corps : les contrôles vont passer de 100 000 à 125 000 cette année, les effectifs de la DGCCRF seront aussi doublés.

* Les prénoms et noms ont été modifiés