ENVIRONNEMENT. Où sont passés les oiseaux bretons ?

En Bretagne, 43 % des oiseaux nicheurs et 22 % des oiseaux migrateurs sont menacés. Les oiseaux marins sont particulièrement concernés mais le nombre d’oiseaux des milieux agricoles a lui aussi diminué de 43% en 20 ans.

Depuis 40 ans, les oiseaux disparaissent en Europe. Une véritable hécatombe chiffrée précisément dans une étude publiée en mai dernier par une équipe de scientifiques du CNRS, du Museum d'histoire naturel et de nombreux pays européens.

Le constat est sans appel : près de 20 millions d'oiseaux disparaissent d'une année sur l'autre. Soit  800 millions d'oiseaux en moins depuis 1980 en Europe. 

Diminution de 43 % des oiseaux des milieux agricoles

La Bretagne suit la même tendance. Les populations d'oiseaux des milieux agricoles ont diminué de 43 % en 20 ans avec des espèces "danger critique d’extinction" comme le moineau friquet ou encore le  tarier des prés "considéré comme éteint".

Le chant aigü du bruant jaune se fait de plus en plus rare dans les campagnes bretonnes : près des 3/4 de ces petits oiseaux jaunes ont disparu entre 2001 à 2021. Les populations de tourterelles des bois sont elles aussi en déclin de 43% sur la même période.

Ces espèces qui se nourrissent au sol de graines et nichent dans les haies basses sont particulièrement impactées par les pratiques de l’agriculture intensive. Car dans cette même étude, les chercheurs soulignent "la responsabilité dominante de l’évolution des pratiques agricoles". Une responsabilité plus importante que celle du réchauffement climatique dans le déclin des oiseaux. 

Un jeu de données immense

Les scientifiques sont arrivés à cette conclusion en comparant les pressions liées à l’activité humaine : l’évolution des températures, de l’urbanisation, des surfaces forestières et des pratiques agricoles. "Ils ont ainsi pu quantifier et hiérarchiser pour la première fois leurs impacts sur les populations d’oiseaux, en rassemblant le jeu de données le plus complet jamais réuni", souligne le CNRS dans un communiqué. Soit 37 ans de données de 20 000 sites de suivi écologique dans 28 pays européens, pour 170 espèces d’oiseaux différentes. "Celles-ci permettent même d’observer finement l’effet des pressions cumulées à l’échelle de chaque pays, d’une année sur l’autre."

Selon le centre de recherche, les conclusions de l’étude “démontrent l’urgence de repenser le mode de production alimentaire actuel”. 

Un faux coupable : le chat

"Et la France fait plutôt partie des mauvaises élèves, assure Vincent Devictor, chercheur au CNRS et coordinateur de l'étude. En terme de volume de pesticides, d'urbanisation, de surface agricole à haut niveau d'intrants, on n'est vraiment pas dans le haut du panier." 

Le chercheur balaie aussi d'un revers l'argument qu'on lui oppose régulièrement à savoir l'augmentation des prédateur, en particulier des chats : "En regardant les espèces dont se nourrit le chat, comme les rouge-gorges, verdiers et fauvettes à tête noire, on s'est rendu compte que toutes ces espèces étaient en progression." Les chats sont donc loin d'être à l'origine de ce déclin massif. 

Compter les oiseaux dans son jardin

À l’origine de cette étude massive, la compilation de nombreuses bases de données locales, comme celle de Faune Bretagne, alimentées par des études scientifiques, les comptages d'associations mais aussi ceux réalisés par de simples amoureux des oiseaux... dans leur jardin.

LIRE : Ce week-end, comptez les oiseaux d'hiver dans votre jardin pour aider la Ligue de Protection des Oiseaux

Depuis 10 ans, en mai et en février, le Museum d'histoire naturelle et la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO)  incitent les Français à compter les oiseaux dans leurs jardins. La Loire-Atlantique détient le record des comptages avec 3.000 foyers participants. En Ile-et-Vilaine, ils sont presque 2.500 et 2.215 dans le Finistère. 

Les espèces communes qu'on va compter régulièrement nous permettent de mesurer la qualité des écosystèmes et des environnements

Olivier Retail

Directeur de la LPO Bretagne

Beaucoup de participants et donc beaucoup de données : 4,5 millions en tout. C'est là l'intérêt de ces sciences participatives. "Chercher des espèces rares, comme ces deux vautours fauves aperçus à Plumelec récemment, ce n'est pas une information pertinente pour nous, explique Olivier Retail, directeur de la LPO Bretagne. On ne sait pas vraiment ce qu'ils font là. En revanche, les espèces communes qu'on va compter régulièrement, ce sont elles qui nous intéressent. Elles nous permettent de mesurer la qualité des écosystèmes et des environnements. On accumule les données pour en déduire des tendances."

Les jardins, des écosystèmes plus favorables 

Après 10 ans de comptage dans les jardins, un premier bilan a été publié en 2019 avec une surprise : si en France, on dénombre de moins en moins d'oiseaux dans les jardins en mai, on en compte de plus en plus lors du comptage hivernal.

Pigeon biset, pigeon ramier, choucas des tours étaient plus nombreux que 10 ans auparavant. En tout, 49 % des espèces sont en progression contre 11% en déclin.

Pas de quoi se réjouir pour autant, selon Olivier Retail, directeur de la LPO Bretagne. "Cela signifie que pour ces oiseaux, nos jardins constituent désormais un environnement plus favorable que les zones agricoles, analyse-t-il. Ils s'y réfugient pour trouver la nourriture et les abris qu'ils ne trouvent plus dans les campagnes."

Les comptages du printemps, en revanche, montrent que 41% des espèces sont en déclin comme le bouvreuil pivoine, l’accenteur mouchet, le verdier d’Europe, ou encore le merle noir. Seules 2 % sont en progression.

En Bretagne, seules les espèces généralistes, celles qui s'adaptent à tous les milieux, sont en progression. Les espèces inféodées aux milieux agricoles, forestiers ou au bâti régressent toutes.

Des comportements modifiés par le changement climatique

Couplées aux autres données européennes, ces données ont aussi permis d'observer de nombreux changements de comportement chez les oiseaux migrateurs face au réchauffement climatique. "On s’aperçoit aujourd’hui que les hirondelles ne descendent plus jusqu’en Afrique du sud. Elles s'arrêtent en Afrique centrale voire restent en Europe, au sud de l’Espagne. Même chose pour les cigognes" souligne Olivier Retail.

À l’inverse, les oiseaux qui passaient l'hiver en Bretagne se font plus rares."Une grande partie des Bernaches restent hiverner en Angleterre, relève le directeur de la LPO. On risque aussi de moins voir le Garrot à œil d'or par chez nous.

LIRE : Quand les oies bernaches cravants hivernent dans le sud-Finistère. "Le Cap-Coz, c'est leur garde-manger"

Côté littoral, les oiseaux marins ne se portent pas beaucoup mieux. Alors que la région compte 17 espèces d'oiseaux marins nicheurs, 67 % d'entre elles sont menacées de disparition selon l'Observatoire de l'environnement en Bretagne.

Selon les comptages de Bretagne vivante, les populations de pingouins torda et de guillemot de troïl sont relativement stables tandis que les goélands argentés ont souffert de l'épidémie de grippe aviaire l'an passé.

L'unique colonie française de Fou de Bassan sur l'Archipel des Sept Île est particulièrement surveillée. La grippe aviaire a emporté la moitié des oiseaux nichant sur l'île Rouzic à l'été 2022. De retour au printemps, les effectifs sont clairsemés mais la colonie ne devrait pas disparaître.

Programmes de préservation en Bretagne

Des espèces menacées voient aussi leur population augmenter grâce à certains programmes de préservation. C'est le cas du Gravelot à collier interrompu, dont la population a fortement décliné à partir des années 2000. Il se reproduit sur les plages, du Mont Saint Michel au Golfe du Morbihan et 80 % de ses pontes sont avortées dont 7 à 8 % à cause des activités humaines.

Bretagne vivante et ses partenaires ont mis en place un programme d’étude pour sa conservation. Le travail commence à porter ses fruits. De 190 couples en 2000, 225 ont été comptabilisés l’an passé. Pour autant, l’espèce n’est pas sauvée et reste vulnérable et fragile.

Enfin les prochains agrandissements de plusieurs réserves naturelles comme celle des Glénans, des Sept îles ou encore celle du Venec au cœur des Monts d'Arrée, devraient favoriser toutes ces populations bretonnes.