TEMOIGNAGE. Covid : infirmière à Reims, Laurence Dutoit a été volontaire 15 jours en Guadeloupe pour soigner les malades

Du 20 août au 4 septembre, l'infirmière Laurence Dutoit a quitté son hôpital de Reims (Marne) pour assister ses collègues du milieu soignant et médical de Point-à-Pitre (Guadeloupe). Quinze jours d'une démarche volontaire pour contrer le covid, qui sévit avec plus de virulence en Outre-mer.

Laurence Dutoit est une infirmière qui officie en service de pédiatrie, au centre hospitalier universitaire (CHU) de Reims (Marne). Du moins, habituellement.

Ses habitudes, Laurence Dutoit les a quelque peu changées lorsqu'elle s'est engagée au côté de ses collègues du monde soignant et médical... En Outre-mer.

Ainsi, le vendredi 20 août 2021, Laurence Dutoit s'est envolée pour la Guadeloupe. Elle a oeuvré contre les ravages du covid aux Antilles, pendant quinze jours, au sein du CHU de Pointe-à-Pitre, distant de 6.900 kilomètres (voir sur la carte ci-dessous).
 


Laurence Dutoit a accepté de partager son expérience avec France 3 Champagne-Ardenne.
 

Pourquoi ce volontariat ?

"Ça s'est fait très très vite. Pendant les vacances, ma soeur - qui travaille aussi au CHU [de Reims; ndlr] - m'a dit avoir lu un avis sur Internet de la part du ministère de la Santé. Il appelait à des volontaires en renfort dans les Antilles. Sans que ce soit complètement un objectif dès ce jour-là. Quand j'ai lu le courrier du ministre, je me suis dit : pourquoi pas. Et là, ça s'est fait très vite."
 

Comment ça s'est fait ?

"J'ai avisé ma cadre de santé. Elle m'a dit clairement qu'elle pouvait communiquer mon nom à l'ARS [agence régionale de santé; ndlr] qui décidait; encore fallait-il pouvoir me remplacer. On était le 18 août, donc vous imaginez qu'à l'hôpital, c'était encore les congés annuels de beaucoup de collègues. Me faire remplacer, c'était pas gagné. Finalement, ça s'est également fait très vite... J'ai des collègues en or, qui m'ont tout de suite encouragée à le faire. Et qui malgré les vacances scolaires et le jour de la rentrée, se sont tout de suite proposés."
 

Quelles sont les raisons de ce besoin de renforts ?

"À cette période-là, la pandémie sévissait de façon très grave aux Antilles. Le taux d'incidence était de 1.000 pour 100.000 habitants, ce qui est énorme. En métropole, ce n'était pas ça du tout. On était largement au-dessus du seuil d'alerte là-bas, c'était catastrophique. Les lits étaient saturés, le personnel épuisé. Le but du renfort, c'était venir en aide aux personnels soignants et médicaux. Dans mon service de pédiatrie, on a été peu impacté par le covid. C'est un peu ça qui m'a décidée à participer : je voulais absolument faire quelque chose, car j'avais l'impression de ne pas avoir été solidaire avec mes collègues qui ont souffert pendant la première vague."
 

J'avais l'impression de ne pas avoir été solidaire avec mes collègues qui ont souffert pendant la première vague.

Laurence Dutoit, infirmière au service pédiatrie de l'hôpital de Reims

 

Comment ça s'est passé pour vous ?

"C'était une expérience très forte, parce que je n'avais pas connu un contexte de pandémie similaire auparavant. La situation était très critique, les services étaient pleins, le nombre de nouveaux patients qui arrivaient chaque jour était impressionnant... La charge de travail était énorme. En gros, je n'ai fait que mon métier d'infirmière comme je le fais là : la différence était le contexte de pandémie et une grosse charge de travail. C'était des journées continues, je partais rarement à l'heure, pas de temps pour les pauses, transmettre les patients en fin de journée prenait du temps..."
 

Qu'est-ce qui explique une telle situation dans les Antilles ?

"Tout simplement, aux Antilles, le taux de vaccination est beaucoup plus faible qu'en métropole. Quand on avait le temps de discuter avec les collègues, on n'abordait pas le sujet. Les collègues avec qui j'ai travaillé pendant quinze jours, je ne sais pas si elles étaient vaccinées ou pas. Je ne dirais pas que le sujet est tabou, mais ils sont très très peu à être vaccinés là-bas; le taux de couverture vaccinale était de moins de 40%. Ce n'est pas dans leur mentalité, le covid ne leur fait pas peur, même si c'est contradictoire avec la situation dans les hôpitaux." 
 

Saviez-vous si les personnes dont vous vous occupiez étaient vaccinées ?

"Non, je n'en avais aucune idée. Je suis restée purement dans mon rôle de soignante. On nous avait prévenu que nous allions être heurtées à des mentalités complètement différentes, et qu'il ne fallait pas essayer de les affronter en abordant le sujet. On n'était pas là pour ça, pour les éduquer ou essayer de les convaincre... Ce n'était pas notre rôle, d'une part, et ça aurait peut-être été mal vécu d'autre part. Je n'ai jamais abordé le sujet."
 

Quel était le profil de vos patientes et patients ?

"Le service où j'étais, c'était essentiellement des personnes de plus de 70 ans et qui présentaient dans leur grande majorité une comorbidité : diabète, obésité... Ce n'est donc pas forcément représentatif de tout le centre hospitalier, c'est mon expérience qui me fait dire ça."
 

Quel accueil vous a-t-on réservé ?

"L'accueil était très bien. Bon, au sens strict du terme, on arrivait, on se présentait, et on se mettait rapidement au travail... Donc accueil rapide, mais bon, chaleureux... J'ai trouvé des personnes souriantes. Des soignantes qui, malgré la situation à l'époque, étaient souriantes, agréables."

"Il y avait aussi les familles qui venaient voir les patients [l'accès était très limité; ndlr]. Il y avait un échange avec elles, très riche. Les mentalités en Guadeloupe sont complètement différentes de métropole, je trouve. Ils sont chaleureux, reconnaissants. Ils ne me connaissaient pas, mais avec certains, je prenais le temps de discuter, même si pas longtemps. Car je sentais que cet échange leur apportait beaucoup. Et ça m'apportait aussi énormément. Ça m'a vraiment touchée."
 

 

Comptez-vous y retourner comme volontaire ?

"Pas pour l'instant. J'ai vu ce que je voulais voir. En partant là-bas, je suis partie en toute humilité et simplicité : je voulais participer à ma façon à cette pandémie. Je ne voulais pas rester dans mon petit quotidien d'infirmière. Certes, les journées ne sont pas toujours facile en métropole non plus, mais ça aurait été dommage de ne pas vivre cette pandémie, en voyant ce qui se passe plus loin, dans la difficulté, et dans autre chose que la routine."
 

Qu'est-ce que ça vous a apporté ?

"Je l'ai vu, je l'ai vécu pleinement, ça m'a apporté énormément. Mais concrètement, je n'ai pas refait le monde. Et je pense que ça m'a plus apporté à moi, professionnellement et personnellement d'ailleurs, que je n'ai apporté là-bas. Je n'ai pas la prétention d'avoir révolutionné quoi que ce soit là-bas. J'en suis ressortie un peu différente, j'ai vu ce que c'était de travailler dans des conditions de pandémie, et loin de chez soi. C'était surtout ça qui était extrêmement difficile."
 

Pourquoi la distance était difficile à tenir ?

"Après une journée qui était moralement difficile, on a du mal, et la famille n'est pas là le soir pour changer les idées. Pour en parler. Maintenant, je vais pouvoir profiter de ma petite famille. On se téléphonait régulièrement. Bon, avec le décalage horaire et nos horaires de travail, ce n'était pas évident. Si je revenais du matin, il était 15 heures, donc 21 heures ici. Mais j'ai pu parler à mon mari et à mes enfants très régulièrement. C'est essentiel, heureusement que j'ai pu faire ça."
 

Qu'est-ce qui permettait de compenser ?

"Ce n'était évidemment pas le bagne, les conditions de travail étaient difficiles, mais j'ai fait de belles rencontres là-bas. D'autres personnes qui étaient venues au même titre que moi en renfort, avec qui j'ai lié des amitiés. Et ça, c'est essentiel aussi; il faut se raccrocher à quelque chose. Il y avait aussi le cadre idyllique de la Guadeloupe : il faut reconnaître que le soleil, le beau temps, la mer, les beaux paysages... Ça aide quand même énormément. Je n'étais jamais allée aux Antilles auparavant."
 

 

Une prochaine destination... dans d'autres circonstances ?

"Peut-être, ça m'a donné envie. Bon, la Guadeloupe était en couvre-feu et confinée - elle l'est toujours d'ailleurs. Ce qui signifiait qu'il n'y avait pas la possibilité ni les moyens de profiter. Mais bon, on n'était pas là pour ça. Je n'ai rien vu de la Guadeloupe en fait, à part le CHU et les environs de mon hôtel. Ce qui me fait dire que j'y retournerai probablement dans d'autres circonstances, parce que le peu que j'ai vu : ça donne envie."
 

Un souvenir vous garderez de ce séjour, de ce volontariat ?

"J'ai eu beaucoup d'émotion à mon dernier jour. C'était un matin, après une nuit, où j'ai dit au revoir à mes collègues. Et j'avais l'impression de les quitter trop tôt. Quinze jours ont vraiment vite passé. Je ne me suis pas liée d'amitié, on n'a pas pu, ça passe trop vite et j'ai vu beaucoup de têtes différentes, mais j'avais un pincement au coeur en partant. Ça, et les patients. Certains sont restés hospitalisés pendant mes quinze jours : on finit par s'attacher. Je me suis dit que je leur avais peut-être apporté un peu de réconfort... En tout cas, j'espère."  
 

Comment s'est passé votre départ, le 4 septembre ? 

"Je me suis ensuite relancée tout de suite. Ce qui m'a aidée, c'est que j'ai eu quatre jours de repos pour m'en remettre. Ça m'a fait un petit sas de décompression avant de réattaquer. Globalement, je n'ai pas eu de contrecoups, ni de coup de blues, ni de fatigue."
 

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