TEMOIGNAGE. Pour Sophie, victime d'abus sexuels à Toulouse, "l'Eglise est incapable d'appliquer les mesures de la CIASE"

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Écrit par Sylvain Duchampt
Après trente deux mois de travail, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise (CIASE) a rendu, mercredi 5 octobre 2021, par l'intermédiaire de son président, Jean-Marc Sauvé, son rapport révélant des chiffres accablants.
Après trente deux mois de travail, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise (CIASE) a rendu, mercredi 5 octobre 2021, par l'intermédiaire de son président, Jean-Marc Sauvé, son rapport révélant des chiffres accablants. © THOMAS COEX / AFP

La Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église (CIASE) a rendu, mardi 5 octobre, son rapport. Un moment difficile à vivre pour Sophie, agressée sexuellement dans une école privée de la région de Toulouse. Elle ne croit pas l'Eglise capable de lutter contre la pédocriminalité.

La CIASE vient de rendre, mardi 5 octobre 2021, son rapport. Les chiffres révélés par la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Église font froid dans le dos. 216.000 personnes victimes des clercs ou des prêtres ont été recensés depuis 1950. Entre 2 900 et 3 200 auteurs d'actes pédocriminels ont été identifiés. "Des chiffres accablants" pour le président de la commission, Jean-Marc Sauvé qui au cours de sa restitution soulignera que durant près de 70 ans, jusqu'au début des années 2000, la politique ecclésiale n'aura su offrir qu'"une indifférence, profonde, totale, cruelle vis-à-vis des victimes".

Déception et amertume

Face à ces déclarations et la quarantaine de recommandations présentées, comme le devoir de l'Église de réparer et de "reconnaître à minima des victimes, même pour les affaires prescrites", Sophie (prénom d'emprunt) avoue "rester dubitative". En février 2020, elle est venue témoigner devant les membres de la CIASE des abus sexuels que lui a infligés une sœur dominicaine alors qu'elle était élève dans un établissement privé catholique de la banlieue toulousaine.

Amère, pour elle, ces "chiffres planchers" évoqués par la CIASE sont un aveu à demi-mot : le travail "colossal" de la commission ne s'est pas révélé "suffisant". La douleur parfois "trop vive" ne lui a permis de rester concentrée durant les deux heures de restitution. "Il m'a semblé que M. Sauvé a dit d'une certaine façon que tout n'était pas forcément recevable. J'aurai dû prendre des notes, mais je voulais une première écoute afin de m'octroyer le droit de lâcher les vannes, se justifie-t-elle. Alors peut-être qu'à certains moments, j'ai mal compris, sous l'intensité de mon émotion."

L'acte manqué du président de la Conférence des Évêques de France

Un moment reste malgré tout gravé : celui de la remise du rapport à la présidente de la CORREF (Conférence des évêques de France et de la Conférence des Religieux et Religieuses de France) et au Président du CEF (Conférence des évêques de France) : "ils l'ont pris en main pour le reposer aussitôt. C'est certainement stupide, mais simplement, ce geste me laisse à penser que c'est une forme de rejet. Ça y est ! On l'a ! On le pose. J'aurais aimé qu'ils viennent au pupitre alourdis de ce poids comme pour envoyer le message clair que c'étaient des indications précieuses. Évidemment. Comment peuvent ils remercier pour un rapport si lourd ? Je reste profondément déçue."

La question est désormais de savoir si l'Église est en mesure d'évoluer, de se réformer. À Toulouse, avant même le rendu des conclusions de la CIASE, le Vicaire Général du diocèse de Toulouse, l'Abbé Hervé Gaignard, a envoyé aux prêtres du diocèse, un message en date du 2 octobre évoquant "les convictions qui animent (le) diocèse". N'ayant "pas vocation à être diffusées au grand public", elles sont "destinées à aider" les prêtres face aux révélations.

Un rapport difficile à attendre au sein du diocèse de Toulouse

"De manière générale : ce rapport va être difficile à entendre", explique cette note où le "risque que de nombreux catholiques restent dans le déni" est également évoqué. 

Convictions du diocèse de Toulouse après la publication rapport de la CIASE by France 3 Tarn on Scribd

Ce document évoque "l'énorme souffrance dans la durée qui a des séquelles psychologiques et parfois physiques" des victimes et "l'étape fondamentale et nécessaire" que représente ce rapport "dans la lutte contre les abus sexuels au sein de l'Église". Les mesures mises en place pour assister les victimes y sont abordées : la création d’une cellule d’écoute en 2016. (06 30 26 94 01, signalement@diocese-toulouse.org), l'ouverture au niveau national d'un fond de dotation (SELAM), la mise en place de formation dans les séminaires (cours de psychologie, de sexologie) basée sur les directives de Rome et lors de deux journées dédiées pour les prêtres du diocèse, l'accompagnement et suivi des abuseurs par Mgr Le Gall, la mise en place d'un tribunal canonique national et l'inauguration d'un mémorial à Lourdes.

La profonde défiance vis-à-vis de l'Église

Depuis décembre 2016, 17 témoignages* ont été recueillis par la cellule d'écoute toulousaine. "La plupart concernent des prêtres décédés, soit des dossiers déjà instruits" souligne un membre du diocèse. 

Mais la gestion par l'archevêque de Toulouse de précédentes affaires au cours des dernières années laisse sceptiques les victimes et leurs proches. La religieuse que Sophie accuse de l'avoir abusée, un temps mise à l'écart, a finalement retrouvé une place dans l'établissement scolaire toulousain où elle aura œuvré durant de longues années.

Je ne fais pas partie de ces personnes qui recherchent une indemnisation financière, mais une prise de conscience et une considération forte. À mon sens, les pèlerinages, les retraits temporaires ne servent à rien. Ces personnes doivent être jugées et écartées des personnes vulnérables. Le fond d'indemnisation ne sera jamais à la hauteur des préjudices. Nous sommes impactés à vie. Notre sexualité l'est aussi. (...) Je n'ai jamais connu le plaisir sexuel, car ce traumatisme est imprégné dans ma chair. Je suis pour que les personnes dont les affaires sont prescrites soient reconnues en tant que victimes cela semble le plus important. Mais je ne pense pas que l'Église soit en mesure d'appliquer les recommandations faites. Elles seront portées un temps. L'Église fera acte de repentance puis à nouveau les travers ressurgiront, si tant est qu'ils prennent fin à un moment donné ..

Sophie, victime d'abus sexuels

Une défiance vis-à-vis de l'institution religieuse qui fait qu'ajourd'hui, Sophie hésite toujours à déposer plainte devant la justice, pour des faits non-prescrits.

 

* Les chiffres et détails des 17 témoignages recueillis au diocèse de Toulouse depuis 2016

2016 2
2017 4
2018 3
2019 6
2020 1
2021 0

12 abus sexuels sur mineurs par des prêtres / religieux / religieuse; 2 concernent des prêtres de Toulouse tous les 2 sont morts; 4 concernent des prêtres d’autres diocèses (Albi, Luçon, Maligne) ; 5 concernent des religieux ; 1 d’une personne proche d’une victime (dossier est incomplet et n’a pas donné le nom de l’agresseur qui n’est pas du diocèse).

3 abus sexuels sur majeurs ; 2 dossiers déjà en cours (procès pénal et canonique) ; 1 adulte appelé à porter plainte. 

1 témoignage qui concerne un catéchiste.  Signalement fait à la justice.

1 un témoignage national d’une radio

Par ailleurs Mgr Le Gall a reçu en direct des plaintes concernant :
• Un prêtre décédé d’un autre diocèse qui a exercé auprès de jeunes filles dans les années 60-70
• Un prêtre décédé du diocèse de Toulouse qui a abusé d’un jeune garçon dans les années 50

Sur les 2 cas de prêtres vivants évoqués par Mgr Le Gall lors de la conférence de presse de 2016, les 2 signalements ont abouti à des classements sur le plan civil. Les deux prêtres sont âgés et retirés. La congrégation pour la doctrine de la foi a classé un dossier pour prescription et a demandé un précepte pénal pour l’autre.

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