Procès de l'attentat de Nice : Christian Estrosi ne reconnaît aucune responsabilité et déçoit les victimes

Jeudi 20 octobre, le maire de Nice Christian Estrosi a témoigné devant la cour d'assises spéciale au procès de l'attentat de Nice du 14 juillet 2016. Son passage à la barre était très attendu par les parties civiles, notamment pour l'entendre parler du dispositif de sécurité.

Le maire de Nice, Christian Estrosi, a passé six heures à la barre au procès de l'attentat de Nice, ce jeudi 20 octobre. Six heures pendant lesquelles il a répondu aux questions du président de la cour d'assises spéciale, Laurent Raviot, et aux avocats des parties civiles.

Malgré un temps record, ce témoignage n'a pas permis de faire la lumière sur toutes les questions liées à la sécurisation de la Promenade des Anglais, le soir du 14 juillet 2016. L'actuel maire de Nice n'a pas non plus fait de mea culpa aux victimes ou reconnu une quelconque responsabilité dans ce drame.

Avant que le témoignage de Christian Estrosi ne débute, le président Laurent Raviot a tenu à mettre les points sur les i. "Ce procès n'est pas celui de monsieur Estrosi",  a-t-il déclaré en fin de matinée ce jeudi 20 octobre. Et d'insister, une fois le témoin arrivé à la barre : "Vous êtes là en tant que témoin. On n'est pas là pour chercher quelconque responsabilité."

Une instruction est en cours à Nice pour déterminer si l'État français ou la ville a une part de responsabilité dans l'attentat et le procès qui se déroule actuellement à Paris ne vise pas à juger cela. Toutefois, la question de la sécurisation de la Promenade revient très régulièrement dans les témoignages des victimes qui passent à la barre depuis cinq semaines. 

Christian Estrosi est, sans conteste, la personne qui est restée le plus longtemps à cette barre depuis le début du procès, se devant de répondre aux très nombreuses questions posées par le président, puis par l'avocate Virginie Le Roy et le reste des avocats des parties civiles. Dès le début de son témoignage, il s'est porté volontaire pour cet exercice d'endurance : "De nombreuses questions légitimes ont été posées et, même si elles ne rentrent pas toutes dans le cadre du procès, je ne veux en éluder aucune."

Un mode d'attaque non anticipé

Malgré ses propres injonctions à ne pas faire de ce procès celui de Christian Estrosi, dès sa première question, le président de la cour a orienté le débat vers les responsabilités potentielles des pouvoirs publics dans l'occurrence de l'attentat. Se présentant comme "porte-parole de toutes les parties civiles entendues", Laurent Raviot demande au maire de Nice s'il ne pense pas "qu'il a pu manquer quelque chose dans la vigilance des pouvoirs publics".

Le rapport de l'IGPN sur cette soirée note, en effet, qu'une attaque à la voiture bélier, et a fortiori au camion bélier, n'avait jamais été envisagée dans les réunions préparatoires de l'événement. Alors même qu'en 2014, la propagande de l'organisation État Islamique enjoignait ses disciples à "écraser avec une voiture" tous les "incroyants américains ou européens -en particulier les méchants et sales Français".

Dès cette première question du président, Christian Estrosi donne la couleur. Ses réponses vont être longues, empruntant des chemins détournés et faisant des digressions pour finalement atterrir la plupart du temps à côté. Il prend toujours le soin de rejeter la faute sur le système français : en tant qu'élu local, il n'a pas accès aux services de renseignements, à l'état de la menace, au dispositif prévu par le préfet pour la police nationale et il n'a fait que respecter ce que lui disait de faire le préfet pour la police municipale.

"Relâchement"

Pour reprendre les témoignages des victimes, Laurent Raviot insiste et demande s'il n'y a pas eu une forme de "relâchement" après l'Euro 2016 qui prévoyait une sécurité bien plus importante que celle du 14 juillet. Christian Estrosi explique que les conditions n'était pas les mêmes, les fan zones de l'Euro étant des milieux clos et la Prom' Party, un milieu ouvert. 

À cette époque, il n’y a eu aucun relâchement par rapport à l’Euro. Nous sommes la première destination touristique en France, devant Paris, donc on ne se relâche pas pendant les périodes de vacances.

Christian Estrosi

Lorsqu'il mentionne l'envergure touristique de Nice, on voit quelques sourires gênés sur les bancs des parties civiles. Comme si le maire faisait preuve d'une certaine indécence à mentionner ce genre de détail et de fierté pour sa ville dans des conditions si dramatiques.

Pourtant, le maire le fait à plusieurs reprises. Il rappelle que le Tour de France est passé par là, tout comme le Général de Gaulle ou encore Simone Veil, et il n'omet pas de parler de l'inscription de sa ville au patrimoine mondial de l'Unesco en juillet 2021.

Une attaque kamikaze armée n'aurait pas pu être évitée non plus

Le maire de Nice était premier adjoint de la mairie en charge de la sécurité à l'époque de l'attentat. En tant que président du conseil régional en PACA, il ne pouvait cumuler les deux mandats et il avait donc intervertit sa fonction de maire avec celle de Philippe Pradal, son premier adjoint. C'est pourquoi, en tant que maire depuis 2008, mais aussi en tant que chargé de la sécurité, les questions sur la sécurisation de la Promenade se sont multipliées à la barre.

L'avocate Virginie Le Roy lui a demandé si, au moins, le dispositif de sécurité prévu ce soir-là "aurait pu éviter une attaque kamikaze armée, comme il y a eu à Paris". Après une réponse évasive de plusieurs minutes qui ne répondait en rien à la question, elle insiste et le relance : "Oui ou non ?". "Aucun événement du 14 juillet en France" prévu cette année-là n'aurait pu éviter une telle attaque, selon le maire.

Elle lui rappelle que, dès le soir de l'attentat, puis le lendemain, il a eu des propos dénonçant dans la presse "l'insuffisance de la présence policière et de la sécurité de la Prom'Party". Une opinion qu'il semble avoir gardé au fil des années puisqu'il a de nouveau pointé du doigt la responsabilité de l'État en 2019. Pourtant, à la barre, le maire se rétracte et dit avoir fait "preuve de beaucoup de véhémence" à cause "du choc, de la confusion et du malheur" qui l’ont "beaucoup fait souffrir personnellement".

La vidéosurveillance en question

Le chapitre de la vidéosurveillance a occupé le témoin pendant longtemps lors de son passage à la barre. Lors de sa déclaration, il a rappelé que, à l'époque, la ville disposait de 1836 caméras, dont 21 sur la Promenade des Anglais. Bien qu'il n'y ait "aucune obligation légale" pour un maire de mettre en place un tel dispositif, il a souhaité le faire dès 2010.

La particularité de Nice est que les images ne sont pas simplement enregistrées mais visualisées sur une trentaine d'écrans en temps réel par une équipe d'une vingtaine d'agents municipaux qui se relaient.

C'est un service municipal, mais les images sont facilement mises à disposition des services de la police nationale, judiciaire, la gendarmerie, les pompiers ou le renseignement s'ils en font la demande. Si, dans les dix jours suivant un événement, l'autorité judiciaire n'a pas fait cette demande, elles sont "broyées". Chaque jour représente plus de 44.000 heures de vidéo.

Parler de la vidéosurveillance lors de son témoignage était un passage obligé, mais surtout à double tranchant. D'un côté, Christian Estrosi rappelle avec fierté que, sans ce dispositif important de caméras, il n'existerait pas d'images de l'attaque ou des repérages du terroriste sur la Promenade, des images qui ont permis d'établir avec certitude qu'il s'agissait d'une attaque terroriste préparée.

D'un autre côté, les avocats des parties civiles et le président pointent du doigt un système de surveillance qui ne semble pas très efficace : en substance, à quoi cela sert d'avoir tant de caméras si on ne peut pas détecter les repérages du terroriste faits sur la Promenade ? Pourquoi, malgré toutes ces caméras, il existe un trou de 40 minutes précédant l'attaque où on ne peut pas voir le camion, ni le terroriste ?

Intelligence artificielle

Concernant les repérages, Christian Estrosi explique que "la récurrence et la réitération de ces passages ne pouvaient être détectées à l’œil humain". Seule une intelligence artificielle utilisant des algorithmes précis aurait pu repérer les passages du camion sur la Promenade les jours précédant l'attaque. Mais, là encore, rien ne peut garantir que cela aurait été relevé car de nombreux camions passent plusieurs fois par jour sur la Promenade pour procéder à des livraisons.

Je défends mes agents et je refuse qu’on puisse incriminer mes agents parce qu’ils n’ont pas vu une infraction.

Christian Estrosi

Sur les 40 minutes avant l'attaque, Christian Estrosi s'avoue démuni. "Tout comme vous, j’aurais été désireux de connaître ce qu'il s’était passé", regrette-t-il. Visiblement mal à l'aise, le maire de Nice n'a pas toutes les réponses sur le fonctionnement de ce service à la suite de l'attentat. Il ne sait pas répondre quand on lui demande qui a sélectionné les images fournies à la sous-direction anti-terroriste (SDAT).

La SDAT a indiqué que c'était "la ville de Nice". Mais Christian Estrosi explique qu'en tant que policiers municipaux, les agents du centre de supervision ne sont pas à même d'intervenir dans une enquête et n'ont donc pas pu faire cela sous son autorité.

Maître Virginie Le Roy demande précisément comment "37 000 heures" de vidéo ont pu être visionnées en quelques jours pour fournir à la SDAT toutes les vidéos où le camion apparaissait. "Je n'ai pas les informations que vous demandez", répond-il.

Pas de mea culpa

En plus de répondre aux questions sur la sécurité, les parties civiles espéraient voir le maire de la ville faire son mea culpa. Maître Olivia Chalus-Pénochet lui en a donné l'occasion en lui demandant : "En tant qu’homme, en votre âme et conscience, est-ce que vous sentez une part de responsabilité dans ce drame ?" Mais Christian Estrosi a refusé de reconnaître une quelconque responsabilité et s'est lancé dans une tirade emphatique.

En tant qu’homme, j’aurais voulu porter secours à beaucoup plus de monde. En tant qu’homme, j’ai des déceptions, celles de porter la responsabilité de ne pas avoir été assez performant pour convaincre la Justice de considérer que la ville de Nice, ses agents, les Niçois et les Niçoises méritaient d’être reconnus partie civile. Vous parlez de souffrance, j’ai le devoir de cacher les miennes et de ne pas les laisser paraître, mais j’étais là.

Christian Estrosi

Le maire a également parlé "des heures, des jours, des mois" passés à écouter et à partager les peines de victimes. Ce discours n'a pas manqué de faire réagir les parties civiles présentes dans la salle, visiblement agacées, voire exaspérées.

L'avocate insiste : "Vous sentez-vous responsable ?" Il répond : "Je ne me sens pas responsable de Daesh, de l'EI, de ceux vers lesquels il faut se tourner ici (gestes vers les accusés, ndlr). À titre personnel, j’ai une colère sourde qui m’habite et je souhaite que la responsabilité soit sanctionnée le plus sévèrement possible."

Juan Branco, lui aussi avocat de parties civiles, prend le relais et demande au maire pourquoi il ne demande pas pardon aux parties civiles alors qu'il était en charge de la sécurité des Niçois.

Vous me demandez de demander pardon pour avoir été en charge de la sécurité des Niçois. Je vous dis très clairement que la sécurité des Niçois est assurée par la sécurité de l’État et je n’ai pas à demander pardon en lieu et place de l’État.

Christian Estrosi

Seul Philippe Pradal, celui qui occupait temporairement la place du maire au moment de l'attentat, a eu quelques mots allant dans ce sens lors de son témoignage qui a suivi dans la soirée. "Dire qu’il n’y a pas eu de défaillance serait faire insulte aux victimes", a-t-il répété à deux reprises.

Réactions fortes chez les parties civiles

Lors du passage de Christian Estrosi, les parties civiles présentes à la fois à Paris et à Nice n'ont pas manqué de réagir. Pour Cindy Pelligrini, une partie civile qui a perdu six membres de sa famille lors de l'attentat, Christian Estrosi "a fait preuve d'un manque de respect total pour les victimes en s'épanchant longuement sur sa douleur personnelle".

"Il a été très clair sur son absence totale de culpabilité", regrette amèrement Thierry Vimal, l'homme qui a demandé à ce que Christian Estrosi soit appelé en tant que témoin dans ce procès.

Anne Murris, présidente de l'association Mémorial des Anges, ressort de cette journée d'audience "pas plus éclairée", avec "toujours beaucoup d'interrogations". Elle a l'impression "qu'on est en train de réécrire l'histoire", une chose "incompréhensible" en tant que victime.

Quant à Célia Viale, elle déplore le fait que le maire ne veuille "pas accepter qu'il y ait eu une faille alors qu'il y en a clairement eu plusieurs". "Je ne doute pas que ça a été très dur pour lui aussi, déclare-t-elle, mais ne pas reconnaître qu'il y a eu des erreurs, pour moi, ça m'empêche de ressentir de la compassion pour lui."

Après six longues heures à la barre, Christian Estrosi est ressorti de la salle de procès avec un sourire pour les parties civiles qui se sont contentées de l'ignorer.