Témoignages. Hôpital public à l'agonie : "Combien de temps on va tenir comme ça ?", paroles de soignants aux urgences en Franche-Comté

Publié le Mis à jour le Écrit par Sarah Rebouh

La situation continue de se dégrader dans les hôpitaux publics en France. La Franche-Comté ne fait pas exception. Des soignants, infirmiers ou médecins, se confient sur leur quotidien. Témoignages.

La crise de l'hôpital public et des urgences continue d'inquiéter les professionnels de santé, malgré les récentes déclarations du gouvernement. La ministre de la Santé, Brigitte Bourguignon, a annoncé mercredi 8 juin une série de "premières mesures" afin de surmonter un "été difficile" à l'hôpital, "sans attendre" les conclusions de la mission flash sur les urgences. Sur le terrain, la situation est critique.

Nous avons donné la parole à plusieurs soignants en Franche-Comté. Ils ou elles travaillent aux urgences et partagent le même constat. L'hôpital public se meure et les mesures prises lors du précédent quinquennat, à la suite du Covid-19, n'y ont strictement rien changé.

"Les relations avec les usagers de plus en plus mauvaises"

"Les équipes sont fatiguées et les départs et arrêts de travail sont nombreux. Je trouve que la situation s’aggrave surtout au niveau du manque de personnel" nous confie Lucile*, infirmière aux urgences au CHU de Besançon. Elle dénonce des prises en charge "parfois bâclées" et des "personnes âgées [qui] passent des jours entiers sur des brancards inconfortables". "On a à peine le temps de leur servir un simple verre d’eau ou un repas. Les relations avec les usagers sont de plus en plus mauvaises" détaille-t-elle, tout en précisant que les gens sont de plus en plus agressifs dans la globalité, et que les soignants le deviennent également parfois, "parce que nous sommes épuisés et irritables"

J’ai le sentiment que peu de personnes réalisent l’état dans lequel est l’hôpital public et la catastrophe des services d’urgence actuellement.

Lucile*, infirmière aux urgences de Besançon

Matthieu*, également infirmier aux urgences du CHU Minjoz à Besançon, partage le même constat que Lucile*. "Ces derniers mois, depuis la fin des plans blancs successifs, les conditions de travail sont revenues à l’état précédent, voire pires" nous explique-t-il. Il dénonce le manque de médecins et les heures de garde qui continuent de grossir. Selon lui, "il manque toujours 8 médecins à temps plein" aux urgences de Besançon. "Certains quittent l’hôpital, d’autres changent carrément de profession et quittent le monde du soin".

"Il devient de plus en plus évident que nous nous dirigeons soit vers un système de santé a l’anglo-saxonne, soit à une saturation permanente de l’hôpital qui obligera les services d’urgence à sélectionner les patients et donc à passer à côté de pathologies graves" appréhende le professionnel de santé. 

Le manque de personnels est combiné à des "fermetures de lit en cascade au sein du CHU contraignant les patients à attendre parfois plus de 24h une place d’hospitalisation". 

Nous constatons la mort de l’hôpital public à petit feu, tout en étant impuissants.

Matthieu*, infirmier au CHU de Besançon

Clara*, infirmière au bloc opératoire dénonce également la fermeture du service de bloc opératoire des urgences de Dole dans le Jura. Il entraîne une augmentation du nombre d'opérations d'urgence sur Besançon, à moyens constants et sans personnel supplémentaire. Elle donne un exemple concret : "Travailler de 10h jusqu'à 2h du matin et reprendre à 6h30 jusqu'à normalement 15h... avec 3 heures de sommeil nous sommes incapables d'enchaîner sur une journée de 7h et de fournir un travail qui garantisse la sécurité du patient". Elle craint qu'un drame arrive en raison de la fatigue extrême des soignants et des plannings complètement surchargés.

Une situation qui se dégrade partout 

Le cas de Besançon n'est pas exceptionnel, loin de là. La situation se dégrade partout. De nombreux départs en retraite, burn out et congés d'été cumulés ont par exemple amené la direction de l'hôpital de Morez dans le Haut-Jura à fermer les 30 lits du service de soins de suite jusqu'à fin septembre (lire notre article). Ces mesures pèsent lourdement sur la qualité de prise en charge des patients jurassiens et provoque des déplacements de malades sur d'autres établissements, eux aussi déjà en grande difficulté.

Un médecin urgentiste SMUR nous explique que la situation est également très délicate à l'hôpital de Dole. "Une fermeture des urgences à Dole, la nuit sur la période estivale est envisagée. On ne sait pas comment on va faire, la situation se dégrade fortement." 

Il y a quelques années il y avait encore de la réanimation à Dole. Il y a encore une maternité. Mais pour combien de temps ? Combien de temps on va tenir comme ça ?

Un médecin urgentiste à l'hôpital de Dole

Ce dernier aborde aussi la question du mode de consommation des urgences par les usagers qui se tournent vers ce service de manière automatique, quelles que soient les pathologies. La pénurie de médecins généralistes pèse fortement sur les services d'urgence : "les patients veulent voir un médecin tout de suite, maintenant. La médecine de ville est débordée et ne peut pas répondre forcément à la demande des patients." Automatiquement, l'endroit le plus propice pour voir un médecin rapidement reste les urgences.

Ce point est également souligné par un médecin urgentiste de l'hôpital Nord Franche-Comté de Trévenans. Selon lui, les moyens seraient suffisants si les conditions d'exercice étaient normales. "Un des problèmes, c’est la carence de la médecine de ville, les patients n’ont pas leur imagerie, leur rendez-vous vers un spécialiste... La seule porte ouverte est donc les urgences. Mais aux urgences nous ne sommes pas là pour tout… Tant qu’il n’y aura pas de décisions du gouvernement pour valoriser le salaire et la reconnaissance de toutes les catégories de soignants, la situation va continuer à se dégrader" détaille-t-il.

À cause de tous ces dysfonctionnements, un autre membre du personnel de l'hôpital de Dole, ne s'y retrouve plus dans son travail. "Je n’ai malheureusement pas de solution miracle. Il faudrait fidéliser les médecins, effectuer une augmentation notoire des salaires pour tous et rendre à l’hôpital ses moyens".

"Je m'accroche en me disant que peut-être les choses vont changer... Est-ce qu'on va faire quelque chose pour que les urgences redeviennent des urgences ?" conclut quant à lui le médecin urgentiste de Dole, sans cacher ses doutes et ses questionnements réguliers au sujet de son avenir au sein de la profession.

"On voit des collègues pleurer à cause de la charge de travail"

Swan, infirmier à l'hôpital de Lons-le-Saunier et délégué régional du collectif inter-urgences, connaît bien les difficultés de l'hôpital public. Il se bat depuis plusieurs années pour obtenir plus de moyens. Les manifestations et les mobilisations des soignants n'ont malheureusement pas porté leurs fruits. Les revendications restent identiques et les mesures de l'État sont totalement insatisfaisantes aux yeux de l'infirmier. "Fermeture de lit, de services, manque de personnel de manière chronique. On marche toujours à flux tendu. Nos encadrants ont toujours peur de l'arrêt de travail car si c'est ça, c'est le drame" explique le jeune homme en poste depuis 6 ans. 

"Quand j'ai commencé, "les hospitalisations brancard", c'est-à-dire les gens qui dorment sur les brancards aux urgences il n'y en avait pratiquement pas ! Et maintenant on peut monter jusqu'à 20 personnes sur des brancards. Le confort des gens c'est plus que médiocre" témoigne-t-il.

Jusqu'à quand je vais être infirmier ? Quand vais-je partir pour changer de métier ? Ce sont mes questionnements. Je me demande ce que je vais faire après, alors que j'ai toujours voulu faire ce métier-là.

Swan, infirmier à l'hôpital de Lons-le-Saunier


"Quand on sort d'une nuit ou d'un jour de travail et qu'on voit des collègues pleurer à cause de la charge de travail trop intense, c'e n'est pas normal" insiste-t-il. Swan pense que "les Français ne se rendent pas forcément bien compte de ce qu'il s'y passe". "Il faut le vivre pour le croire" conclut-il.

* Les prénoms ont été modifiés pour garantir l'anonymat.

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