Départementales 2021 : pourquoi n'y avait-il (presque) aucune femme lors des débats sur France 3 Centre-Val de Loire ?

Entre le 7 et le 16 juin, France 3 Centre-Val de Loire a organisé sur son plateau six débats pour les élections départementales, et a accueilli 26 candidats... dont seulement trois femmes. Vous nous avez beaucoup interpellé sur ce manque de diversité. On vous explique ce qu'il s'est passé.

Les photos de couverture pour les débats de l'Eure-et-Loir, de l'Indre-et-Loir, du Loir-et-Cher et du Loiret (de gauche à droite et de haut en bas).
Les photos de couverture pour les débats de l'Eure-et-Loir, de l'Indre-et-Loir, du Loir-et-Cher et du Loiret (de gauche à droite et de haut en bas). © France 3 Centre-Val de Loire

Les élections départementales sont, depuis le changement du mode de scrutin en 2015, une élection a priori égalitaire du point de vue du genre. Ainsi, chaque binôme de candidats doit être composé d'un homme et d'une femme, si bien qu'il y autant de candidats que de candidates. Un binôme étant élu ensemble, les assemblées départementales sont, elles-aussi, parfaitement paritaires.

C'est à l'occasion du renouvèlement de ces assemblées, prévu ces 20 et 27 juin, que France 3 Centre-Val de Loire a organisé six débats politiques, soit un par département de la région. Avec, au total, 26 candidats venus des principaux bords politiques de chaque territoire. Sur ces 26 invités, il y avait 23 hommes et seulement trois femmes : Véronique Fenoll (LR) dans le Cher, Claire Fradot (LREM) dans le Loiret et Mylène Wunsch (RN) dans l'Indre.

Un déséquilibre qui n'a pas échappé aux internautes : sous des partages de nos articles résumés des débats, postés sur Facebook, des commentaire tels que "Réjouissante mixité" ou "Et la parité ?" ont été écrits. Alors qu'est-ce qui a bien pu se passer pour que le déséquilibre soit aussi important, et à qui la faute ?

A l'insu de leur plein gré

Dans certains cas, il faut prendre en compte une certaine malchance. En Indre-et-Loire, la candidate LREM Céline Oudry a laissé son binôme Loïc Guilpain se rendre au débat "d'un commun accord" pour une question d'emploi du temps. "Je ne pouvais pas être à Orléans en pleine après-midi", dit-elle, assurant ne pas s'être "empêchée". Stéphane Cordier, candidat PS en Eure-et-Loir, explique lui-aussi que sa binôme "bosse le matin ou finit à 23h", des horaires incompatibles avec le débat. Toujours dans le 28, le mouvement "Eure-et-Loir écologie" a deux porte-paroles : un homme et une femme. "Estelle Cochard s'occupe des régionales, et Gérard Leray des départementales, donc c'est lui qui est allé", explique l'organisateur de la campagne Jean-Bernard Grammunt. Mais la malchance semble n'être qu'une raison secondaire à cette faible représentation féminine.

Il faut tout d'abord comprendre comment ont été désignés les candidats. Plusieurs journalistes de France 3 Centre-Val de Loire, en charge du déroulé des débats, ont d'abord contacté les chefs de file départementaux des principaux mouvements politiques en lice. C'était ensuite à eux, ou aux fédérations, de choisir leur représentant. France 3 précise que demande explicite a été faite, dans l'idéal, d'envoyer une femme sur le plateau plutôt qu'un homme... avec le résultat que l'on connaît.

Première vice-présidente sortante et seule femme au débat du Cher, Véronique Fenoll (LR) confirme cet appel du pied de France 3 : "Pour nous, le représentant est Jacques Fleury. Mais on a senti que France 3 aurait préféré que ce soit une femme, donc ça a influé notre décision.

En Centre-Val de Loire, les chefs sont des hommes

Un chef de file qui se défausse pour laisser la place à une femme est un cas unique pour ces six débats de France 3 en Centre-Val de Loire. Sur les 26 candidats venus en plateau, la moitié sont des chefs officiels dans leur département. C'est par exemple le cas de Marc Gaudet (UDI), président sortant du Loiret ; de Guillaume Peltier, président de la fédération LR du Loir-et-Cher ; de Michel Chassier, président du groupe RN au conseil régional et délégué départemental 41 ; ou encore de Stéphane Cordier, premier secrétaire fédéral du PS en Eure-et-Loir. D'autres sont des chefs de file plus officieux, comme Pierre-François Pradier, assistant de direction d'EELV Centre-Val de Loire et candidat dans l'Indre, ou Antoine Léaument, conseiller com de Jean-Luc Mélenchon et déjà candidat pour La France insoumise aux muncipales 2020 à Châteauroux.

Les responsables politiques
Infogram

Et un chef de file obtient une immédiate légitimité pour venir défendre le programme de son mouvement dans les médias. "Dans le Cher, Hugo Lefelle conduit la liste, et c’est tout logiquement qu’il est venu présenter le projet collectif", explique Guillaume Crépin, secrétaire fédéral du PS 18. Eric Lacqua, candidat et numéro 2 du RN en Eure-et-Loir, juste derrière Aleksandar Nikolic, considère "assez naturel pour moi de présenter le programme. Comme je l’ai porté, j’étais plus à même de répondre à certaines questions", ajoute-t-il.

Sur ces 13 chefs de file venus sur le plateau, il n'y avait qu'une seule femme, à savoir Mylène Wunsch, déléguée départementale RN dans l'Indre. Un chiffre qui traduit une dure réalité : malgré la parité imposée, les postes à responsabilité sont toujours trustés par des hommes. Dans le Centre-Val de Loire, les six conseils départementaux et le conseil régional sont tous présidés par un homme.

"La seule femme au milieu d'une centaine d'hommes"

Car, selon la députée LREM du Loiret Caroline Janvier, les hommes ont l'avantage de détenir "les codes de la communication politique" : 

Le monde de la politique a été construit par des hommes pour des hommes. Assez naturellement, on va assimiler le leadership, le poids politique à des hommes. Avoir une gestuelle puissante est valorisé, considéré comme presque une compétence politique, et on va moins valoriser la connaissance technique d’un sujet.

Caroline Janvier, députée LREM du Loiret

Christelle de Crémiers aussi a pu expérimenter ce déséquilibre. Vice-présidente du conseil régional au sein du groupe écologiste depuis 2015, elle raconte avoir dû représenter la région lors de conférences territoriales de l'action publique, des "grand-messes de la territorialité" qui regroupent des élus et responsables locaux, explique-t-elle. "Il m'est arrivé d'être la seule femme au milieu d'une centaine d'hommes [...] qui se connaissent tous déjà", se souvient-elle. Un milieu où, obligatoirement, une femme devient la cible d'"une certaine condescendance". 

Ce que confirme Caroline Janvier. Députée depuis 2017, elle dit avoir "trouvé difficile d'acquérir une forme de légitimité" : "Des élus locux m’appelaient par mon prénom, ce qu’ils n’auraient pas fait aux hommes, avec une forme de paternalisme. Si vous avez envie de rester polie, on va prendre ça comme une forme de faiblesse et un manque de poids politique. Vous avez plus d’actes et de signaux à envoyer pour faire reconnaitre votre place et votre légitimité."

Le poids du patriarcat

Résultat selon la députée : quand il s'agira de candidater pour une haute fonction, les femmes vont "faire preuve d'une certaine auto-censure" face à des hommes qui "insistent et font pression". Et ce dans toutes les strates de la société : une étude publiée dans la revue Science en 2017 montrait que les petites filles, dès 6 ans, se considéraient comme moins intelligentes que les garçons. "Ce biais, si on ne fait rien pour le corriger, s’installe et grandit", ascène Caroline Janvier.

Si bien que les femmes, elles-aussi, considèrent parfois qu'un homme est mieux placé pour défendre le programme. "Dans notre société beaucoup de femmes n’osent pas ou on l’impression qu’elles feront moins bien ou qu’elles sont moins légitimes", estime Marion Boulay, candidate PS en Eure-et-Loir. Elle-même ne s'est pas portée volontaire, préférant "naturellement" voir au pupitre Stéphane Cordier, qu'elle considère comme "l’une des personnes qui maîtrisaient le mieux les sujets abordés lors du débat". 

Certains responsables masculins présents aux débats reconnaissent cette problématique. François Avisseau, candidat PS dans l'Indre, se dit conscient des "blocages qu’elles ont intériorisés, qui relèvent de l’éducation, du préjugé", et qu'il est de "la responsabilité des candidats hommes, dans leur binôme, de faire à leur coéquipière toute la place qu’elle mérite, de ne pas laisser penser qu’elle serait là par simple obligation légale, mais qu’elle amène réellement quelque chose." Dans son cas personnel, il explique avoir "sollicité des femmes", mais n'avoir trouvé aucune volontaire pour le débat. Pareil pour Hugo Lefelle, candidat PS dans le Cher : "Dans le groupe que je préside au departement, il y a cinq femmes, et les cinq ont souhaité que j’y aille", assure-t-il.

Que les hommes soient des alliés

Pourtant, à en croire Christelle de Crémiers, également tête de liste aux régionales, "dire qu’une femme candidate, qui a des responsabilités électives, manque de confiance en elle, c’est le symbole de ce regard culturel des hommes vis-à-vis des femmes" empli de la "condéscendance" qu'elle évoquait plus tôt. Pour elle, il faut avant tout que "les hommes soient plus rapides à accorder leur respect". Un respect qui contribuera à briser le plafond de verre. Et si la lutte menée par les femmes est ce qui fait avancer les choses, la solidarité des hommes peut permettre d'accélérer ne serait-ce qu'un petit peu le mouvement. 

Ces raisons avaient déjà été évoquées lors du débat d'Eure-et-Loir, lorsque les présentateurs avaient interrogé les candidats sur le casting 100% hommes en plateau. Ces derniers avaient expliqué que ce n’était pas un choix de leurs partis respectifs mais un concours de circonstances entre obligations professionnelles, la décision des femmes de ne pas participer au débat télévisé et l'indisponibilité de certaines, prises par les régionales.

Le candidat LR Rémi Martial avait, lui, taclé France 3 Centre-Val de Loire en constatant que la présentation était assurée par... deux hommes.

Retrouvez nos articles bilans sur les débats :
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