Procès du double assassinat de Bastia-Poretta : Jacques Mariani, entre "fantasme" et "vie gâchée"

Lundi 13 mai, lors de la poursuite des examens de personnalité des accusés, la cour s'est penchée sur le parcours de vie de Jacques Mariani. Jugé pour "association de malfaiteurs", l'homme qui cumule plus de 37 années de prison a également rejeté être "l'héritier" de la Brise de Mer. Renvoyé pour "assassinats en bande organisée", Christophe Andreani s'est également exprimé en toute fin de journée, revenant notamment sur la mort de son oncle, assassiné en 2022.

"Ici, dans le box, le seul héritage que l’on a, c’est la mort de notre père sur les épaules."

Debout, bras croisés et vêtu d'une chemise bleu ciel, Jacques Mariani s'adresse, lundi 13 mai, à la cour d’assises des Bouches-du-Rhône. Derrière ses lunettes de vue rondes, l’homme de 58 ans renvoyé pour "association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un crime" conteste posément être un "héritier" d'une bande criminelle.

Il se place ainsi sur la même ligne que celle des frères Guazzelli et d'Ange-Marie Michelosi : mardi dernier, tous les trois avaient également rejeté cet "héritage" qui, selon l’accusation, serait à l’origine du projet de vengeance ayant découlé sur le double assassinat du 5 décembre 2017 à l’aéroport de Bastia-Poretta.

Selon les services d’enquête, Jacques Mariani - qui se trouvait à l’époque des faits sous contrôle judiciaire à La Baule - se serait allié aux frères Guazzelli dans cette entreprise criminelle ayant ôté la vie à Jean-Luc Codaccioni et "Tony" Quilichini, deux hommes présentés comme des membres du grand banditisme insulaire.

Figure du grand banditisme corse, Jacques Mariani est également présenté de la sorte par les autorités policières et judiciaires. Depuis 1985, date de sa première incarcération pour un braquage, le fils de Francis Mariani - tué dans l’explosion d’un hangar en janvier 2009 - a passé trois décennies en prison, dont onze années à l’isolement.

"Je ne veux pas m’étaler mais, à l’isolement, comme compagnon, on n’a que le silence. J’ai donc commencé la méditation et j’ai lu", explique l'homme incarcéré à la centrale de Moulins-Yzeure (Ain), tout en rappelant à la cour qu’il n’est "pas un enfant de chœur". "J’ai fait des erreurs", reconnaît-il, sans en dire davantage.

"Désastre"

Dans son rapport d’expertise, l’enquêtrice de personnalité, qui note sa "bonne forme physique et intellectuelle", résume ainsi le parcours de ce père d’un jeune homme de 23 ans :

"M. Mariani dit que sa vie est un désastre, que sa plus grande fierté est d’avoir un fils et de ne pas avoir fait de mal à des innocents. Il a le sentiment d’une vie gâchée, passée à l’isolement. Il est très présent et aimé dans l’esprit de ses proches. Lors de son entretien (réalisé en avril 2014 au centre pénitentiaire de Réau, ndlr), il a exprimé une lassitude de l’incarcération." 

"Êtes-vous d’accord avec ce qui a été dit ?", demande le président Jean-Yves Martorano à celui qui a succédé à Cathy Chatelain au micro, derrière la vitre du box.

"Tout à fait ! Ça a bien été résumé", répond sans hésiter l’accusé, présenté par ses proches comme quelqu’un de "sociable, généreux, empathique" qui est "parfois trop naïf et peut manquer de discernement, ce qui peut lui causer des misères". L’une de ses deux sœurs, affirme l’enquêtrice, le qualifie de "saint qui a mal tourné".

Je suis libérable en 2030.

Jacques Mariani

"C’est toujours difficile de se mettre à nu devant une cour d‘assises, même si j’en ai l’habitude, malheureusement", concède Jacques Mariani. En mars 2008, il avait été condamné pour assassinat à 15 ans de réclusion criminelle dans cette même salle du Palais Monclar. Cette fois, il encourt dix ans de prison. Dans l’intervalle, d'autres condamnations en correctionnelle et des relaxes ont été prononcées à son encontre.  

"Je suis libérable en 2030", fait-il savoir, martelant que la "prison ne réinsère personne" avant de déclarer au sujet des magistrats et des juges, notamment ceux de la Juridiction interrégionale spécialisée (Jirs) de Marseille : "Ils ne me lâcheront jamais ; je connais tout le monde ici : avec Monsieur Calvet on a débattu et on aura encore à débattre", lâche-t-il en jetant un coup d’œil en direction de l’avocat général, qui reste impassible. "J'ai l'impression qu'il y a un fantasme autour de mon nom", poursuit-il, en regardant cette fois sa compagne installée dans le public. "Une femme extraordinaire qui m’apporte beaucoup et me tire vers le haut", fait-il remarquer à la cour.

Toujours par visioconférence, l’enquêtrice de personnalité évoque les relations de l’accusé avec son père, feu Francis Mariani, présenté comme l’un des fondateurs de la Brise de Mer. "Il dit qu’il peut en parler tout un après-midi, qu’il a manqué de cadre, qu’il a essayé de le chercher", résume l’experte, soulignant que "son entourage lui a dit qu’il lui avait toujours couru après".

Avec son fils, poursuit-elle, "à l’inverse de son père avec lui, Monsieur Mariani dit montrer plus d’affect que le sien". Pour Jacques Mariani, précise l'enquêtrice, la mort de son père dans l’explosion d’un hangar en janvier 2009 est "un accident".

Son décès était survenu onze mois avant l'homicide par balles de Francis Guazzelli, le père des deux frères. Tous deux accusés "d'assassinats en bande organisée", ils comparaissent avec Jacques Mariani et onze autres personnes dans ce procès.

À chaque fois qu’il se passe des choses, il faut comprendre pourquoi elles se passent.

Jacques Mariani

Se tournant vers Christophe et Richard Guazzelli, deux rangs à côté de lui dans le box, le fils de Francis Mariani déclare : "C’est toujours difficile pour moi de parler de mon père. Je n’ai pas eu le même père que Christophe a eu. Christophe et son frère, avant 2009, ils avaient une vie extraordinaire. C’étaient des enfants extraordinaires, bien élevés." 

Puis, regardant la cour, il ajoute : "À chaque fois qu’il se passe des choses, il faut comprendre pourquoi elles se passent. On parle d’effroi. Quand je revois les images de leur père dans la voiture (le jour de son assassinat, ndlr), du mien dans le hangar, et de Monsieur Michelosi (père d’Ange-Marie fils, assassiné en juillet 2008)... (Il ne termine pas sa phrase, puis reprend) On a beaucoup de souffrances nous aussi…"

"C'est l'amour des siens qui tue en Corse"

En toute fin de journée, un autre accusé, Christophe Andreani, a été amené à s’exprimer dans le cadre des examens de personnalité. Comme Jacques Mariani, l’homme de 36 ans, ami fidèle de Richard et Christophe Guazzelli (il s’est même présenté à la cour comme leur "frère") a affirmé que "ceux qui étaient assis dans ce box n'avaient hérité que du malheur".

Accusé "d’assassinats en bande organisée", l’homme à la carrure athlétique et au crâne complètement dégarni, a d’abord évoqué une enfance "rêvée" au village de La Porta, aux côtés de Richard et Christophe Guazzelli (34 et 32 ans). Deux frères avec lesquels il avait été condamné dans le cadre du trafic de stupéfiants qui, selon les enquêteurs, aurait servi à financer l'opération de Poretta.

 

Christophe Andreani a ensuite exprimé une volonté de parler, promettant qu’il "s’expliquerait sur les faits". Ceux-ci seront évoqués dans les prochains jours à l'audience.

Comme s’il posait les jalons d’une éventuelle reconnaissance, Christophe Andreani souhaite apporter une explication concernant "la vie qu’il mène".

"C’est l’amour des siens qui tue en Corse", expose-t-il à la cour. "Je voudrais expliquer cela aux jurés", lance-t-il depuis le box vitré. Puis, il confie : "Un jour, on m’a dit : "tu es ami avec eux (les frères Guazzelli, ndlr) et tu vas mourir." Je n’ai pas eu d’autre choix, des gens m’ont obligé d'agir comme ça", raconte-t-il, sans toutefois aller plus loin dans son propos. Il le poursuivra en évoquant plusieurs assassinats, dont celui de son oncle, Jean-Louis Andreani, tué en octobre 2022 à Vescovato, alors qu’il se rendait en scooter à son travail.

On a tué mon oncle pour la seule raison que c’était mon oncle, car ils n’ont pas pu me tuer.

Christophe Andreani

"On a tué mon oncle pour la seule raison que c’était mon oncle, car ils n’ont pas pu me tuer", affirme le trentenaire en chemise blanche et blouson noir.

Décédé à l’âge de 64 ans, Jean-Louis Andreani avait été renvoyé pour "association de malfaiteurs" dans le cadre du double assassinat de Bastia-Poretta. Il aurait donc dû comparaître devant cette même cour d’assises, aux côtés de son neveu, Christophe Andreani, mais aussi de sa fille, Marine Andreani, dont le cas a été disjoint le 6 mai dernier. Elle sera donc jugée ultérieurement.

Pour les autres accusés, les débats reprennent ce mardi matin à 9 heures, avec la suite des examens de personnalité.