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ENQUÊTE. Pourquoi la recrudescence des meurtres très violents et “gratuits” inquiète la police

(Illustration) / © MAXPPP
(Illustration) / © MAXPPP

Plusieurs homicides extrêmement violents ont été commis ces derniers mois dans le Nord et le Pas-de-Calais. Des hommes tabassés à mort pour des motifs futiles, voire gratuitement. La police judiciaire de Lille s'inquiète de cette banalisation de la violence, notamment chez les plus jeunes. 

Par Thomas Millot

Sébastien Pierru, Baptiste Jean-Jacques, François Maës, Gaëtan Gobert, Jean-Pierre Cayet ou encore Jean-Michel Camphin sont des hommes qui ont été tués, ces dix derniers mois dans le Nord et Pas-de-Calais, pour des motifs futiles, voire "gratuits". Ils sont des victimes d'homicides dont l'extrême violence est difficile à comprendre.

Selon la police judiciaire, ces meurtres gratuits sont plus fréquents qu'auparavant et cette banalisation de la violence, inquiétante. Pour l'expert-psychiatre et criminologue Roland Coutanceau, plusieurs facteurs expliqueraient cette "violence explosive" chez certains "sujets immatures et déstructurés".
 


Recrudescence des violences "gratuites"


Il est 9 heures, samedi 6 octobre, lorsqu’un témoin découvre un homme agonisant sur le bord d’une route à Wimille, dans le Pas-de-Calais. Sébastien Pierru, 35 ans, est transporté dans un état critique à l’hôpital de Boulogne-sur-Mer, où il meurt peu de temps après. "Il présentait un traumatisme crânien profond et des plaies multiples sur tout le corps", avait précisé le procureur de la république de Boulogne, Pascal Marconville. La voiture de la victime avait été retrouvée incendiée.

Sébastien Pierru avait été tabassé à mort dans la nuit, par des individus qu’il ne connaissait pas et qu’il avait eu la gentillesse de prendre en auto-stop, alors qu’ils sortaient de discothèque, très alcoolisés

Quatre jours plus tard, trois jeunes hommes âgés de 23 à 26 ans, déjà connus pour des petits délits (vols, outrages, violences, menaces, recel), étaient interpellés à Boulogne. Deux d’entre eux, soupçonnés d’être les auteurs principaux, ont été mis en examen et écroués. Le troisième a été placé sous contrôle judiciaire, poursuivi pour ne pas être intervenu, ni avoir porté secours à la victime.
 
Une centaine de personnes ont marché en silence, ce jeudi 18 octobre entre Boulogne et Wimille, en hommage à Sébastien Pierru, tué le 6 octobre dernier. / © Olivier Faissolle - France 3
Une centaine de personnes ont marché en silence, ce jeudi 18 octobre entre Boulogne et Wimille, en hommage à Sébastien Pierru, tué le 6 octobre dernier. / © Olivier Faissolle - France 3

Selon les premiers éléments de l’enquête, Sébastien Pierru aurait voulu débarquer ses passagers de fortune, peut-être en raison de leur état alcoolique. Cela lui a coûté la vie, dans un déchaînement de violence.  

"On constate une recrudescence des violences gratuites. Ce qui est inquiétant, c'est qu'il y a une discordance complète entre le mobile de départ, et la façon dont on le règle", déplore Romuald Muller, patron de la direction interrégionale de la PJ de de Lille. "On a affaire à des réactions sans commune mesure".
 

Le 15 septembre dernier à Lomme, Baptiste Jean-Jacques, 19 ans, était lui tué de 23 coups de couteau par le voisin d'une amie dans un immeuble à Lomme, pour une histoire de musique trop forte. Il n'était apparemment en rien impliqué dans le tapage dont se plaignait le mis en cause.

Ce dernier, âgé de 26 ans, a été mis en examen et incarcéré. "On a des gens qui peuvent s'entre-tuer pour un regard, pour un comportement, pour une histoire de fille, pour des histoires futiles", constate le chef de la PJ.
 
Baptiste Jean-Jacques, 19 ans, a été tué de 23 coups de couteau le 15 septembre 2018, dans une habitation de l'avenue de Dunkerque à Lomme. / © MAXPPP
Baptiste Jean-Jacques, 19 ans, a été tué de 23 coups de couteau le 15 septembre 2018, dans une habitation de l'avenue de Dunkerque à Lomme. / © MAXPPP
 
 

Lynchages mortels


Dans la soirée du 1er septembre dernier, François Maës, ouvrier dunkerquois sans histoires de 45 ans, a également été tué dans un déchaînement de violence, pour rien, dans un appartement à Coudekerque-Branche. Plusieurs fractures, notamment du larynx et des côtes, ecchymoses sur toute la surface du corps, boite crânienne défoncée et de nombreuses brûlures : le quadragénaire est mort au terme d'un véritable calvaire.

Un homme de 30 ans, qui avait déjà purgé plusieurs peines de prison notamment pour des violences du même type (sans donner la mort) et une femme, également trentenaire, ont été mis en examen et incarcérés dans cette affaire pour meurtre aggravé et extorsion.

C'est pour obtenir le code de carte bleue de la victime, que les deux suspects se seraient acharnés sur François Maës. Voisin de la mise en cause, l'ouvrier lui rendait pourtant service de temps à autre. 

Sa carte bleue n'a même pas été utilisée par les suspects, dont ils ont pourtant réussi à extorquer la combinaison secrète. 
 

"Cette violence extrême, on la trouve davantage chez les jeunes, avec une banalisation qui pour moi est inquiétante, analyse M. Muller. Il est clair qu'on a beaucoup plus d'homicides gratuits". 

Un constat de policier de terrain que modère l'expert-psychiatre et criminologue renommé Roland Coutanceau, habitué des cours d'assises : "S’il y a une augmentation, j’attends que les statisticiens de la criminalisation objectivent que ces actes sont vraiment en hausse. Le fait même d’acte gratuit n’est dans aucun intitulé criminologique", souligne-t-il. Effectivement, les violences et les crimes "gratuits" n'existent pas juridiquement, ne sont pas punis en tant que tels par le code pénal. Il est donc impossible de les quantifier.

"La violence explosive et inutile est quand même le fait d’êtres humains en minorité dans la société, et qui sont souvent jeunes et destructurés. Il se peut qu’il y ait une augmentation du phénomène, mais pas aussi spectaculaire qu’on pourrait le penser" dit le Dr Coutanceau, pour qui la médiatisation des faits divers est également en cause, dans ce sentiment d'aggravation de la violence dans notre société.
 
Dr Roland Coutanceau, psychiatre et criminologue, expert national près la cour de cassation. / © MAXPPP
Dr Roland Coutanceau, psychiatre et criminologue, expert national près la cour de cassation. / © MAXPPP

 

Effet de bande, facteur aggravant


A la fin du mois de juin 2018, c'est un Lillois à peine majeur qui a été mis en examen incarcéré pour le meurtre, le 26 mai 2018 à Lille-Sud, de Gaëtan Gobert, 30 ans. Ce dernier est mort après avoir subi "une agression très sauvage" selon les propres mots des enquêteurs, notamment à coups de bâton, de la part d'un groupe d'individus.

Le mobile ? Gaëtan Gobert, qui était venu plus tôt dans la journée  pour se procurer des stupéfiants, avait accidentellement renversé un jeune du quartier qui circulait à scooter, sans casque. Les camarades de ce dernier avaient alors retenu la voiture de M. Gobert, lui donnant rendez-vous le soir-même pour la récupérer, en fonction de l'état de santé du jeune cyclomotoriste qu'il avait percuté.

Lorsque Gaëtan Gobert est revenu quelques heures plus tard pour récupérer son véhicule, l'adolescent n'était pas sorti de l'hôpital. Ses amis l'ont vengé en lynchant le trentenaire à mort. Ils sont même allés jusqu'à uriner sur la victime.
 

"Est-ce qu'ils prennent la mesure de leurs actes ? Je n'en suis pas tout à fait certain, s'interroge le patron de la PJ de Lille. Ils naviguent dans un monde de violence, avec la loi du plus fort". Comment peuvent-ils en arriver là ? Romuald Muller n'y voit "pas d'explication majeure". Selon lui, il s'agit d'un "problème d'éducation, de respect de la personne humaine, des valeurs humaines".

"Il ne faut pas lier un phénomène criminologique au fait qu’on respecte moins la vie humaine, répond le Dr Roland Coutanceau. Vous avez la désocialisation de certains individus, également le phénomène de bande, qui est en criminologie un facteur classique d’aggravation des faits. Quand l’un se met à frapper, les autres sont déculpabilisés à frapper. C'est l'effet d’entraînement". 

Selon l'expert-psychiatre, la drogue, l'alcool et aujourd'hui le fait de "théâtraliser" cette violence en la filmant parfois avec des smartphones, sont autant d'autres facteurs aggravants, surtout en groupe. "C'est comme une forme de réalisation, pour certains psychismes humains. A leurs yeux, cela peut constituer un exploit, ils peuvent même en être fier, quelque part", ajoute le criminologue.
 


Enquêtes difficiles


Début juin, c'est un père de famille de 59 ans originaire de Liévin (Pas-de-Calais) qui est mort des suites d'un passage à tabac, pour des raisons qu'on ignore encore. Jean-Michel Camphin avait été tabassé le 29 avril non-loin de son domicile, notamment à coups de bâtons ou de battes de baseball.

Une affaire "sortie" (élucidée, dans le jargon de la police judiciaire) quatre mois plus tard par la PJ de Lille, au terme d'investigations poussées. Certains éléments d'enquête techniques ne sont toutefois pas toujours simples à récolter pour les policiers, surtout lorsque des individus agissent en groupe, et utilisent des armes ou objets qui ne sont pas retrouvés. A fortiori quand il n'y a pas de témoins.

Dans l'affaire Pierru à Wimille, la police judiciaire avait d'ailleurs dû lancer un appel à témoins, ce qui avait permis de faire accélérer l'enquête. 
 

Dans ce dossier Camphin à Liévin, les deux agresseurs présumés âgés de 18 et 19 ans, ainsi qu'un individu de 21 ans soupçonné d'avoir fait le "guetteur" ont été écroués fin septembre. "Des jeunes désoeuvrés du secteur", selon les enquêteurs. Ils n'ont rien avoué en garde à vue.

"Pour nous, il est important d'élucider ces affaires, qui ne sont pas assez relayées. Il faut bien montrer que ce genre de violences gratuites conduisent en prison", prévient M. Muller.
 
Romuald Muller, directeur de la police judiciaire interrégionale de Lille. / © MAXPPP
Romuald Muller, directeur de la police judiciaire interrégionale de Lille. / © MAXPPP

Ainsi, il aura fallu 10 mois à la brigade criminelle de la police judiciaire de Lille pour élucider le meurtre, le 8 décembre 2017 à Montigny-en-Ostrevent, de Jean-Pierre Cayet. Ce matin là, vers 6 heures, cet homme de 45 ans se rendait à vélo à la gare, afin d'y prendre un train pour aller au travail.

Deux individus cagoulés lui sont alors tombés dessus, armés d'une bombe lacrymogène et d'une batte de baseball. La victime a été tabassée et laissée pour morte sur la voie publique. Jean-Pierre Cayet a succombé quatre jours plus tard à ses blessures à l'hôpital de Douai.  

Le 10 octobre dernier, une opération de la PJ conduisait à l'interpellation de plusieurs personnes dans ce dossier. À l'issue des gardes à vue, deux hommes âgés de 49 et 52 ans ont été mis en examen et écroués pour assassinat. "C'est important de montrer que des investigations sont faites et que les dossiers sortent", insiste Romuald Muller.

  

Tueurs en puissance ?


Ces individus capables soudainement de frapper un individu à mort, en réunion, pour rien ou presque, sont-ils de grands criminels "irrécupérables", des récidivistes en puissance ?

Un procès et une condamnation à des années de prison peuvent-ils suffire à faire prendre conscience à ces individus de la gravité de leurs actes ? "Le suivi dont ils pourraient avoir besoin est autant psychologique qu’éducatif et social. Cela passe aussi par la punition et le besoin d’un cadre social", estime le Dr Roland Coutanceau. 

"Parfois, paradoxalement, certaines violences hors-normes sont sans lendemain, alors que le sujet parait toujours inquiétant, poursuit l'expert. Comme si le fait de l’avoir fait, et d’être puni pour cela, recadrait l’auteur dans une épreuve de la réalité. La réalité de la punition (prison, ndlr) fait que ceux qui répètent ce type d'actes sont moins nombreux qu’on pourrait le penser".

 

Mais dans les faits précités, la plupart des mis en cause ont déjà été condamnés pour violences, parfois aggravées. Comme ces deux hommes incarcérés le 13 octobre, soupçonnés d'avoir séquestré et torturé un jeune homme dans la nuit du 11 au 12 au octobre dernier à Cappelle-la-Grande près de Dunkerque.

Multiples coups, dents arrachées à la pince, tête plongée dans de l'urine, entailles sur le corps, entre autres... Jonathan Macker, 27, ans a subi des sévices d'une extrême violence pour des raisons futiles qui restent encore à éclaircir.

L'un des deux bourreaux présumés, âgé 48 ans, avait déjà été condamné en 1996 pour meurtre aggravé. L'autre, âgé lui de 44 ans, a de multiples mentions pour violences aggravées à son casier judiciaire. 

C'est peut-être parce que Jonathan Macker a réussi à leur échapper, que lui, a heureusement survécu à ce déchaînement de violence.
 

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