Les attaques de scolytes sont de plus en plus nombreuses en Franche-Comté. Le bois doit alors être coupé et sorti des forêts au plus vite, pour éviter la propagation des insectes. Mais ce bois, jugé inadapté à la construction, se vend alors beaucoup moins cher. Un défi pour les différents acteurs de la filière sylvicole.

Depuis quelques années, les épisodes de sécheresse et de fortes chaleurs se multiplient en Franche-Comté. Des conditions climatiques qui affaiblissent la flore, dont les épicéas, pour lesquels le stress hydrique favorise les attaques de scolytes. “Les plantations d’épicéas de la région BFC sont sujettes depuis plus de deux ans à des attaques de scolytes dans des proportions considérables et inquiétantes”, constate en 2022 un rapport de la FCBA ( Forêt Cellulose Bois-construction Ameublement).

Comment réagir face à ce dépérissement de la forêt ? L'une des solutions est de privilégier l'utilisation du bois scolytés dans la construction. Les avantages sont nombreux mais la filière sylvicole a encore du mal à s'adapter.

Une filière où de nombreux professionnels interviennent : Des propriétaires forestiers aux clients des constructeurs bois, il y a de nombreux intermédiaires dont les bûcherons et les scieurs.

"8 millions de m3 de bois scolytés en Bourgogne-Franche-Comté" en 2022

"Fin septembre 2022, le volume de bois scolyté lié à cette épidémie depuis septembre 2018 serait estimé à plus de 8 millions de m3 pour l'ensemble de la Bourgogne-Franche-Comté" estime la  DRAAF, le service de l'Etat en charge de la forêt. 

“Le nombre d’insectes est maintenant suffisamment important pour attaquer des sujets sains, ce qui aggrave encore plus la problématique”, s’inquiète la FCBA.

Les scolytes, qu'est-ce-que c'est ?

Le scolyte est un coléoptère qui s’attaque aux arbres, en particulier aux épicéas. Il s'incruste sous l'écorce, ce qui bloque la circulation de la sève et entraîne donc le dessèchement du résineux. On peut déceler une attaque de scolytes, aussi appelée attaque de bostryche, à la présence de sciure au pied des épicéas.

Le bois se pare alors d’une couleur plus terne, bleuâtre. “Le bleu, c’est un champignon qui est transporté par le scolyte et qui colonise la partie vivante de l’arbre”, explique le président du syndicat Fransylva Franche-Comté, Christian Bulle.

Des bleus à l’arbre

“Le bleu”, n’impacte pas la résistance mécanique du bois – seulement son aspect. “Si le bois est utilisé rapidement, il n’y a absolument pas d’impact sur la résistance mécanique”, assure Christian Balanche, le président-directeur-général de l'entreprise Simonin (fabricant de lamellé-collé, de composant bois et constructeur bois) à Montlebon (25). “Il est complétement apte pour la construction” de structures en bois, comme des charpentes.

Mais “le bleu” n’est pas la seule conséquence d’une attaque de scolytes. Si le bois reste en forêt, des vers de différentes tailles peuvent aussi ensuite s’attaquer à l’arbre, provoquant des piqûres ou des galeries dans le bois. Du bois qui va alors être déclassé, “C’est rédhibitoire”, note Etienne Renaud, gérant de la scierie Renaud à Labergement-Sainte-Marie (25). Seul le bois dit “bleu” ou avec seulement quelques piqûres peut être utilisé en structure.

Plus [les arbres scolytés sont] pris tôt, plus on va tendre vers un bois sain.

Sylvain Rochet, chef du bureau d’étude Teckicéa

S'il est inapte à la construction, le bois va alors perdre de sa valeur financière. “Le bois scolyté se vend entre 20 et 30 euros du mètre cube – de grume d’épicéa bord de route – alors qu’un bois sain se vend entre 70 et 80 euros le mètre cube”, détaille Christian Bulle. Il faut donc agir au plus vite afin de valoriser un maximum ce bois.

Une course contre la montre

Vous l’aurez compris, à partir du moment où une parcelle est attaquée par les scolytes, une course contre-la-montre s’engage, pour sortir les arbres dépérissant au plus vite de la forêt.

Nous avons rencontré Stéphany Favrot-Spieser, propriétaire de parcelles de forêt aux abords de Chaux-Neuve (25). Des épicéas y ont été contaminés au cours du mois de juin 2023. Sortir ces arbres scolytés de ses terres est “la priorité” de Stéphany. Pour “ne pas perdre trop d’argent”, analyse Christian Bulle, mais aussi pour “permettre une diminution de la population de scolytes et éviter la propagation”.

Sur cette parcelle de 16,7 hectares [appartenant à Stéphany Favrot Spieser], on a abattu 600 mètres cube de bois sec scolyté depuis le mois de janvier [2023], soit l’équivalent de sept années de production de la forêt en une année.

Nicolas Bassin, gestionnaire forestier chez Valforest

Ces arbres, qui présentent déjà, après un mois, une forte proportion de “bleu”, seront ensuite achetés par un scieur. 

Le gérant de la scierie Renaud note qu'il a, lui aussi, tout intérêt à agir vite. “La difficulté avec le bois scolyté, c’est que c’est du bois de qualité hétérogène en termes de qualité, qui présente plus de défauts et donc qui demande plus d’attention au tri et plus de main-d'œuvre. Ça engendre plus de bois déclassé, qui se vend entre 50 et 70 % moins cher qu’un bois vert en scierie”.

Ce qui est très important, c’est le délai entre l’attaque en forêt et la transformation en scierie.

Etienne Renaud, gérant de la scierie Renaud à Labergement-Sainte-Marie

Face aux volumes très importants de bois bostryché, les scieries se voient imposés un rythme soutenu, qu’elles peinent à tenir. Et à vendre !

Le bois scolyté fait ses preuves pour la construction

Les scieries sont confrontées à des difficultés d’écoulement des bois scolytés, même ceux dit “bleus”, pourtant aptes à être utilisés en construction. Leur usage se fait “à la demande du client”, remarque le directeur de l’entreprise Simonin. Il ajoute “si on le propose aux clients, ils ne vont pas en vouloir”. Sur l’ensemble de sa production annuelle de lamellé-collé d’épicéa de l'entreprise Simonin, le bois bostriché représente “entre un et deux pourcents.

Ça n’est pas normal qu’un client refuse du bois scolyté.

Etienne Renaud, gérant de la scierie Renaud à Labergement-Sainte-Marie

Afin de vaincre les réticences, Sylvain Rochet, ingénieur bois, a donc joué les précurseurs, en faisant construire la charpente ses nouveaux bureaux de Teckicéa en bois “bleu”. Pour nous, les marbrures, c'est un atout esthétique”, affirme même l’ingénieur, qui défend l’exploitation de bois scolyté en architecture et dans les projets qu'il propose à ses clients.

À l’instar des bureaux pontissaliens de Teckicéa, le bois scolyté a été ou sera utilisé dans différentes structures, en Bourgogne-Franche-Comté. Le gymnase d’Arc-sous-Cicon (25), la salle des fêtes du Barboux (25) ou encore une cuverie à Mercurey (71).