Régionales 2021 : emploi ou bien-être, que cache le concept flou "d'attractivité territoriale" ?

Ils veulent tous rendre la région attractive, mais qu'est-ce que ça veut dire ? Emploi, densité médicale, espaces verts... L'attractivité territoriale est une notion qui a évolué, et qui concerne avant tout notre qualité de vie. Décryptage, à l'approche des élections régionales 2021.

La Loire à vélo, un succès du Centre-Val de Loire - Photo d'illustration.
La Loire à vélo, un succès du Centre-Val de Loire - Photo d'illustration. © Guillaume Souvant / AFP

Qu'on parle des touristes, de l'accueil des médecins, ou de la relocalisation des entreprises, elle s'invite partout. "L'attractivité territoriale", tous les candidats aux élections régionales des 20 et 27 juin s'en sont emparés d'une manière ou d'une autre. Difficile, donc, de saisir les contours de cette notion floue qui pourtant concerne avant tout les habitants et leur bien-être.

"Ancrer des populations" : le coeur de l'attractivité

Lise Bourdeau-Lepage est professeure de géographie et docteure en économie, et a notamment dirigé en 2015 l'ouvrage de recherche Attractivité et compétitivité des territoires. Pour elle, une définition fait consensus : "L'attractivité territoriale est la capacité d'un territoire à offrir aux agents économiques, que ce soit sa population ou ses entreprises, les éléments qui les décident à se localiser en son sein plutôt que dans un autre territoire. Aujourd'hui, il faut y ajouter une seconde partie, c'est d'atteindre sur ce territoire un niveau de bien-être ou de profit satisfaisant, qui vont les décider à y rester. C'est en fait comment on ancre des populations dans un territoire local", résume l'experte.

La question est donc : qui parle d'attractivité et à qui ? Une commune ne va pas vanter les même avantages pour attirer des médecins qu'une région pour attirer des touristes. L'attractivité, comme tout paraît-il, est une notion relative. Et l'affaire se corse, car comme le dit la Professeur (Pr) Bourdeau-Lepage, la définition a récemment dû être ajustée.

Certaines choses, bien sûr, n'ont pas changé. Ces raisons, on les appelle les facteurs "hard" d'attractivité, en rappel aux notions politiques de hard power et soft power, utilisés pour définir les influences que les Etats exercent les uns sur les autres. "Côté entreprise, on va chercher à avoir une bonne accessibilité au marché, une disponibilité en capital humain, une qualité des équipements et des infrastructures, la présence d'autres activités... Bien sûr, le cadre institutionnel compte : est-ce qu'on peut avoir confiance dans l'ambiance entreprenariale de ce territoire ? illustre la spécialiste. Côté ménages, les facteurs sont, en gros, le prix du logement, le coût des transports, et l'accès à un emploi qui correspond à leurs compétences."

Emploi ou bien-être : nos priorités ont changé

Pourquoi ces vieilles nouvelles exciteraient-elles toute une classe politique en rang pour l'élection ? Parce que, malgré des constantes, les facteurs qui rendent une région sexy ne sont pas les mêmes qu'il y a 10 ans. "On en parle beaucoup parce qu'il y a un basculement. On parlait d'une attractivité productiviste, liée à l'économie. Les ménages étaient suiveurs des entreprises : jusqu'aux années 90, on se déplaçait là où il y avait de l'emploi. Et on se demande maintenant si ce ne serait pas l'inverse." On assiste donc à un changement de modèle, qui donne la priorité à ce que la chercheuse appelle "l'attractivité qualitative". Ce qui intéresse maintenant les gens, et par ricochet les politiques, c'est la qualité de vie.

"On s'intéresse à des facteurs soft d'attractivité, parce qu'on s'aperçoit que le cadre de vie, les aménités naturelles, sociales et culturelles deviennent des éléments importants dans les choix des individus." L'année 2020 et ses confinements successifs ont mis en lumière nos nouvelles priorités de manière évidente, et urgente. "Confinés, les gens se sont aperçus que sans commerces, sans espaces verts, ils étaient mal. Pour les citadins, ça a fait monter une prise de conscience autour de notre cadre de vie. C'est aussi pour ça que les collectivités se saisissent de ces questions" décrypte la Pr Lise Bourdeau-Lepage.

Le Centre-Val de Loire, une région résiliente

En termes d'attractivité, la région a ses handicaps. En tête de la liste : son faible nombre de médecins par habitants, qui en fait le premier désert médical de France. L'accès à la santé est en effet en tête des préoccupations des habitants de notre région, autant pour les parents de jeunes enfants que pour les retraités.

Le télétravail a également mis sur le devant de la scène la nécessité d'une couverture fibre, une ambition encore inachevée dans nos territoires. L'image du Centre-Val de Loire pâtit aussi des suppressions de postes et des départs de grandes industries qui ont fait la Une des journaux. Matra Automibile, qui a défrayé la chronique pendant deux décennies en est un exemple frappant. Plus récemment ont suivi Radiall et Michelin, dans l'automobile ; les laboratoires Boiron ou encore Shiseido. En 2019, la région était encore la moins attractive de France sur le plan de l'emploi, malgré des progrès.

Cette cascade d'inconvénients a une conséquence, observable sur les chiffres de l'INSEE. "La région Centre-Val de Loire a un problème pour une tranche de population, celle des 18-30 ans.  Leur solde démographique est négatif. Et les conséquences sont importantes : son premier enfant, on le fait en moyenne à 28 ans et demi. On sait ce que ça entraîne quand on n'a pas de personnes de cet âge sur un territoire" avertit la Pr Lise Bourdeau-Lepage.

Pourtant, il ne faudrait pas enterrer trop vite notre région. Le Centre-Val se distingue d'abord en termes d'image sur le plan du tourisme. Châteaux, Léonard de Vinci, Loire à vélo... Ses principaux atouts sont très bien connus des touristes nationaux et internationaux, comme les voyageurs chinois, qui ont d'ailleurs droit à un label dédié pour baliser leur séjour. De plus, la région a prouvé sa résilience à travers la crise économique. "Dans l’industrie, les carnets de commandes, comme le taux d’utilisation des capacités de production, poursuivent leur redressement. Dans les services marchands, l’activité progresse dans l'ensemble, et plus particulièrement dans les services aux entreprises" constate la Banque de France en avril 2021. Au 31 mai 2021, le chômage était d'ailleurs inférieur de 0,9% en région, par rapport à la moyenne nationale.

Le Centre-Val de Loire pourrait aussi profiter de ces citadins qui cherchent une nouvelle résidence post-covid, et qui se tournent de plus en plus vers les villes moyennes. Selon le journal Libération, qui analyse une étude menée par Nadine Cattan, géographe et directrice de recherche au CNRS, la région a de solides atouts. Elle "fait partie des rares en France où la multipolarité – favorisée par un réseau de transport très dense – est une réalité qui ne s’arrête pas aux frontières régionales", ce qui lui confère un dynamisme tout particulier. La Cosmetic Valley, le CNRS, ou la French Tech Loire Valley sont de vrais points d'attraction sur notre territoire.

Emploi, jeunes, densité médicale : notre attractivité en chiffres

Comment mesurer l'attractivité des différents secteurs du Centre-Val de Loire ? Bien que la qualité de vie joue un rôle important, l'emploi reste un indicateur intéressant. En Centre-Val de Loire, le taux de chômage se situe à 8% en 2019, un peu en-dessous de la moyenne nationale de 8,4%, et comparable aux régions voisines des Pays de la Loire (7,1%) ou de Bourgogne-Franche-Comté (7,4%). Mais ces chiffres régionaux masques de fortes disparités locales entre les zones d'emploi.

En particulier, une récente synthèse de l'Insee donne une estimation de la dynamique de l'emploi entre 2007 et 2017 dans la région. L'institut statistique distingue 19 zones d'emplois, dont certaines sont à cheval sur les régions voisines, qu'il regroupe en trois "systèmes". Il y a d'abord la vallée de la Loire, colonne vertébrale régionale qui forme un axe Tou s-Blois Orléans. Au nord, les "franges franciliennes" sont tournées vers la région parisienne et attirent des travailleurs prêts à faire un peu plus de route pour rejoindre leur emploi en Île de France et au sud, le Berry forme une zone un peu moins attractive et plus difficile à relier aux dynamiques nationales.

La démographie des classes d'âge disponible sur la plateforme d'open data mise en place par la région trace elle aussi un portrait de l'attractivité de la région pour les jeunes de moins de trente ans. Selon les données les plus récentes, les 15-29 privilégient bien la vallée de la Loire et les franges franciliennes, ainsi que les pôles urbains qui concentrent infrastructures de formation et services. A l'inverse, dans certaines communes rurales du sud du Berry ou du nord du Loir-et-Cher, moins d'un habitant sur 10 a moins de trente ans, ce qui laisse voir un faible dynamisme démographique.

Un troisième indicateur possible est la densité médicale. Facteur déterminant de l'accès au soin, l'installation de nouvelles générations de médecin est aussi étroitement liée à la qualité de vie locale. De moins en moins nombreux et de plus en plus demandés, les jeunes médecins généralistes ont tendance à s'installer dans un milieu urbain ou péri-urbain dont ils apprécient la qualité de vie. L'existence d'une fac de médecine à Tours fait d'ailleurs de l'Indre-et-Loire le premier département de la région au niveau de la démographie des généralistes, avec près de 96,6 praticiens pour 100 000 habitants. A l'inverse, l'Eure-et-Loir, et dans une moindre mesure le Cher et le Loir-et-Cher, peinent à faire face aux départs en retraite de leurs médecins.

 

 

 

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