Jean Castex lève le statut de détenu particulièrement signalé (DPS) de Pierre Alessandri et Alain Ferrandi

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Écrit par A. Stromboni (avec AFP)

Ce vendredi, le Premier ministre a levé le statut de DPS d'Alain Ferrandi et Pierre Alessandri. Une décision qui intervient dans un contexte très tendu dans l'île en proie à des manifestations de violence depuis cinq jours après la tentative d'assassinat sur Yvan Colonna.

Trois jours après Yvan Colonna, c'est au tour d'Alain Ferrandi et de Pierre Alessandri d'être radiés pour la première fois du répertoire des "détenus particulièrement signalés" (DPS). 

Vendredi 11 mars, le Premier ministre, Jean Castex, a levé le statut de DPS des deux hommes condamnés à la réclusion criminelle à perpétuité pour l'assassinat du préfet Claude Erignac.

Cette décision, qui s'applique "sans délai", ouvre la voie à un rapprochement en Corse des deux détenus, une revendication devenue un point de crispation politique majeur dans l'île.

"C'est un premier point de satisfaction", a réagi Maître Françoise Davideau, avocate d'Alain Ferrandi. Contactée par nos soins ce vendredi en fin de matinée, elle a ajouté : "Je déplore cependant qu'il ait fallu en arriver à des circonstances dramatiques pour qu'enfin on jette un regard un peu plus serein et normal sur ce qu'il résulte d'une simple application de la loi par rapport à ce statut. Ensuite, évidemment, ce ne sont pour nous que les prémices d'une conclusion qui ne peut que consister en l'aménagement de la peine d'Alain Ferrandi, de M. Alessandri et, le moment venu on l'espère, de M. Colonna."

Pour Éric Barbolosi, avocat de Pierre Alessandri, "le sentiment est mitigé" : "d'un côté, il y a une satisfaction, de l'autre, une amertume, nous a-t-il confié en fin d'après-midi. Cette décision aurait dû intervenir il y a de nombreuses années, au moins en 2017, dès la fin de la période de sûreté. Là, elle intervient non seulement à la suite du drame du 2 mars dernier (tentative d'assassinat d'Yvan Colonna, ndlr) et, surtout, à la suite du soulèvement populaire ; c'est-à-dire à la réaction des Corses et à l'embrasement de l'île. S'il n'y avait pas eu cela, il n'y aurait pas eu de levée de DPS pour Pierre Alessandri et pas d'application du droit le concernant." 

Contexte tendu

Prononcée "dans un esprit d'apaisement" dixit Matignon à l'AFP, cette levée du DPS intervient dans un contexte très tendu en Corse. 

Depuis la tentative d'assassinat d'Yvan Colonna à la centrale d'Arles le 2 mars dernier, plusieurs rassemblements ayant eu lieu dans les principales villes de l'île ont engendré des violences entre manifestants et forces de l'ordre. 

Mardi 8 mars, le Premier ministre avait levé le statut de DPS d'Yvan Colonna. Une décision pas très bien reçue ni perçue en Corse, même au-delà de la famille nationaliste, eu égard à l'état de santé du Cargésien de 61 toujours dans le coma à l'Hôpital Nord de Marseille. 

Discussions entre Gilles Simeoni et Jean Castex

Jeudi soir,  Gilles Simeoni avait appelé l'Etat à "ouvrir un nouveau cycle politique et à dire clairement qu'il y a une question corse". Et parmi les "signaux forts" attendus par le président du Conseil exécutif de Corse figuraient aussi "la levée immédiate du statut de DPS" de Pierre Alessandri et Alain Ferrandi "et leur transfèrement" à la prison corse de Borgo. 

"C'est un premier pas important", a salué Gilles Simeoni ce vendredi après la décision du Premier ministre. "C'est l'aboutissement d'un combat qui a été mené depuis plusieurs années avec un vote de l'Assemblée de Corse, de la plupart des communes de corse, le soutien de la société corse tout entière, l'engagement des associations de défense des prisonniers et ces derniers jours, ces dernières semaines, de mobilisations portées principalement par la jeunesse. C'est un moment important mais qui n'est que l'application du droit."

Dans le même temps, ce vendredi matin, on apprenait du ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, qu'il serait désormais "l'interlocuteur des élus et forces vives de Corse".

"L'objectif maintenant est l'aménagement de la peine"

Depuis leur incarcération en mai 1999, c'est la première fois que les noms de Pierre Alessandri (62 ans) et Alain Ferrandi (61 ans) sont retirés du répertoire des DPS. Pour rappel, les deux hommes emprisonnés à la centrale de Poissy (Yvelines) sont éligibles à une libération conditionnelle depuis mai 2017. Néanmoins, leur statut de DPS a toujours constitué un frein à leur rapprochement au centre pénitentiaire de Borgo, pas habilité à recevoir ce type de détenus.

"On espère que les planètes judiciaires, administratives et politiques vont s'aligner dans ce sens de la poursuite d'un dialogue et du respect des lois de la République, souligne Maître Davideau. Encore une fois, l'aménagement de peine ne constitue pas plus un privilège, ou une grâce, ou un avantage personnel que la suppression du statut de DPS. On est dans la stricte application de la loi et dans des conditions qui sont réunies pour ce faire. Très clairement, l'objectif maintenant est l'aménagement de la peine qui suppose effectivement un rapprochement à Borgo et pas l'inverse." 

Jusqu'à présent, toutes leurs demandes d'aménagement de peine ont été rejetées par la justice. À chaque fois, le parquet national antiterroriste avait fait appel. Dernier exemple en date, le 25 février 2022, avec l'ultime demande déposée par Alain Ferrandi, accordée en première instance. Le jugement en appel doit être rendu le 21 avril prochain.

"Une décision exclusivement politique"

Par ailleurs, le 18 février dernier, la commission locale de la centrale de Poissy (Yvelines) avait émis un avis - consultatif - défavorable concernant la levée du statut de DPS des deux hommes. Ce qui constituait une première de la part de cette commission-là, à l'inverse du Gouvernement qui avait quant à lui toujours maintenu les deux hommes sur le répertoire des "détenus particulièrement signalés". Jusqu'à ce vendredi.

"Depuis le début, dans ce dossier, la décision est politique, affirme Maître Barbolosi. Pendant 3 ans, la commission locale nous a dit qu'il fallait lever le satut de DPS de Pierre Alessandri et le Premier ministre ne le levait pas. Cette année, bizarrement, la commission qui s'est tenue - hasard du calendrier - en février a dit, contrairement aux années précédentes, qu'il fallait maintenir le statut de DPS. Et là, le Premier ministre décide de le lever. Ce qui prouve ce que nous dénonçons depuis des années : la décision de la levée du DPS et le transfèrement de Pierre Alessandri à Borgo est exclusivement politique."

"Dans l'immédiat, leur rapprochement et leur libération conditionnelle sont à organiser sans délai."

LDH Corsica

Via un communiqué, la Ligue des Droits de l'Homme Corsica a réagi à l'annonce de Jean Castex en indiquant que "cette application du droit reste partielle". Et d'ajouter au sujet d'Alain Ferrandi et Pierre Alessandri : "Dans l'immédiat, leur rapprochement et leur libération conditionnelle sont à organiser sans délai. Tout comme doivent s'engager des échanges politiques sur l’avenir de la Corse avec tous ses élus et la société civile corse."

Reste désormais à savoir si cette levée du statut de DPS entraînera le rapprochement des deux détenus en Corse. Et si, dans un premier temps, elle suffira à apaiser la situation dans l'île où une manifestation est prévue ce dimanche à Bastia.