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Trèbes, un an après : “Arnaud pensait réussir cette mission, tout simplement”, témoigne Nicolle Beltrame

"Arnaud aimait la vie, aimait rire, s’amuser. C’était un être droit, loyal, qui adorait la famille." Et la patrie. Nicolle Beltrame parle de son fils, Arnaud, gendarme, tué par un terroriste le 23 mars 2018, à Trèbes (Aude). / © DR
"Arnaud aimait la vie, aimait rire, s’amuser. C’était un être droit, loyal, qui adorait la famille." Et la patrie. Nicolle Beltrame parle de son fils, Arnaud, gendarme, tué par un terroriste le 23 mars 2018, à Trèbes (Aude). / © DR

"Arnaud aimait la vie, aimait rire, s’amuser. C’était un être droit, loyal, qui adorait la famille." Et la patrie. Nicolle Beltrame parle de son fils, Arnaud, gendarme, tué par un terroriste le 23 mars 2018, à Trèbes (Aude). C'était il y a un an. Témoignage.

Par Olivier Le Creurer

Le 23 mars 2018 est une journée ordinaire. Chez elle, en Bretagne, Nicolle Beltrame part faire ses courses à Vannes, avec son compagnon. A la radio, elle entend "un lieutenant-colonel blessé à Carcassonne". "Je l’ai ressenti dans tout mon corps. C’était lui. On ne peut pas l’exprimer. Ce ne sont pas des paroles. J'ai mal au ventre, mal aux tripes. Je savais que c’était lui, voilà."

J'ai mal au ventre, mal aux tripes. Je savais que c’était lui, voilà.


Arrivée chez sa soeur, elle cherche vite le numéro de téléphone de la gendarmerie de Carcassonne dans les pages jaunes : "Oui, il s'agit de votre fils, madame Beltrame et il est blessé."* Il est 15h. Elle ne panique pas et décide d'envoyer un texto à son fils : "Bon courage... Gros bisous. Maman". Il ne lui répondra jamais. 

Bon courage... Gros bisous. Maman


Il faut partir dans l'Aude au plus vite. Elle prépare à la hâte sa valise. "Je crains le pire. Inconsciemment oui, sans forcément l’accepter. L’inconscient me guide vers des vêtements noirs, ne sachant pas ce qui m’attend."

Avec son compagnon, elle va traverser la France en voiture, de nuit, sous la pluie. Vers 5h, à hauteur de Bordeaux, un coup de téléphone. "Il est parti". Il reste 450 kilomètres à parcourir avant d'arriver dans l'Aude.

Je suis la maman d’Arnaud Beltrame


"Je préviens qu’on arrive, il pleut, il fait froid. On est devant cet hôpital. On ne sait pas par où rentrer. Nous sommes glacés, fatigués. J’arrive dans le hall. Je m’annonce : "Je suis la maman d’Arnaud Beltrame". On vient nous chercher et on nous accompagne dans une pièce, pas très loin de celle où se trouve Arnaud."

Je ne voulais pas voir Arnaud qui a été martyrisé


Nicolle Beltrame n'a pas voulu voir son fils mort. "Non, je veux garder l’image qu’il a dans mon cœur. L’image de ce beau garçon avec le sourire. Je ne voulais pas voir Arnaud qui a été martyrisé, tué à l’arme blanche. Ses frères l’ont vu. J’ai bien mesuré la douleur excessive lorsqu’ils sont ressortis. Cédric l’a vu quand il était dans le cercueil mais Damien était sur place la veille. Arnaud était mourant. C’était très dur."
 


La famille se réunit à Lavalette, dans la maison de fonction du gendarme, à une vingtaine de minutes de l'hôpital de Carcassonne. Sur la table de chevet, un livre "J'élève mon enfant".* Arnaud Beltrame s'était marié civilement avec Marielle. Le mariage religieux devait être célébré le 9 juin en Bretagne. Ils souhaitaient avoir un enfant.

Le rêve de sa vie, c’était tout ce qu’il recherchait depuis tant d’années


Le lendemain, elle se rend à Ferrals-les-Corbières, où le couple rénovait une maison. "Arnaud m’en avait tellement parlé. Cette maison, c’était le rêve de sa vie, c’était tout ce qu’il recherchait depuis tant d’années : une femme merveilleuse qu’il avait déjà épousée, un endroit pour se reposer et fonder une famille. Etre heureux."

Arnaud Beltrame est mort, tué à l'arme blanche par un terroriste dans le Super U de Trèbes, après avoir pris la place de Julie, une caissière, détenue. L'officier de gendarmerie a tenté de le raisonner pendant plus de deux heures. En vain.
 

Un héros


Son acte héroïque va provoquer une déflagration dans tout le pays et même à l'étranger. Le premier ministre du Royaume-Uni, Theresa May ou le président américain Donald Trump s'inclinent devant le geste. "Un officier est mort après avoir bravement échangé sa place avec celle d'un otage lors d'une attaque terroriste liée à Daesh."
 

Arnaud Beltrame est élevé au rang de héros. "Mon fils est mort. Mon fils reste mon fils. Le héros, c’est autre chose. Moi, je suis sa mère. C’est un héros sur le plan de la France, de l’étranger. Mon fils, c’est Arnaud qui est mort dans des circonstances épouvantables," explique Nicolle Beltrame. 


Hommage national


Ce sera un hommage national aux Invalides. A l'aéroport de Carcassonne, des centaines d'hommes et de femmes sont là, alignés pour une cérémonie. La minute de silence, la minute la plus longue de sa vie. "Déjà, c’est un hangar, c’est lugubre. Tous ces gens qui sont là, des militaires, les autorités. Il fait un froid glacial, il pleut des cordes et là, la minute de silence. Nous sommes glacés complètement".

Nicolle Beltrame est abordée par un aumônier musulman, probablement celui de la gendarmerie nationale. "Nous avons partagé les atrocités de ce qui s’est passé. On est sur la même longueur d’onde. Oter la vie, on trouve ça horrible. A toutes ces victimes de Trèbes de cet attentat, de cette tuerie. Je lui ai dit qu'on ne peut pas tuer les gens au nom d'une religion."


Un peu plus tard, à Paris, la mère du gendarme abordera également la monstruosité de l'acte du terroriste avec le ministre de l'Intérieur, Gérard Collomb : "Je lui ai dit que c'est terrible de mourir comme ça, à Trèbes, qui n'est tout de même pas un terrain de guerre !".*
 


La France est sous le choc. L'hommage aux invalides est retransmis par de nombreuses chaînes de télévision. Le chef de l’Etat, Emmanuel Macron, prononce l’éloge funèbre du gendarme : un homme "droit, lucide et brave".

Arnaud ne s'est pas sacrifié


"Arnaud fait partie des grands hommes et ça c'est très beau." Mais Nicolle Beltrame ne veut pas entendre parler de sacrifice, comme certains l'ont fait :"Bien sûr que non. Il suffit de voir le fil de sa vie. De sa naissance à la fin, toutes les étapes qu’il a traversées, les challenges qu’il a eus à travers toute sa carrière. C’était un combattant. Il était là pour faire régner l’ordre, la justice. Il avait beaucoup d’humanité.

Il s’est dit : "Je vais aussi réussir cette mission. Tout simplement. A aucun moment il n’a pensé mourir évidemment."


En plus, il avait réalisé une simulation d’attaque terroriste quelque temps auparavant qui s’était très bien déroulée et Arnaud était très confiant. Il s’est dit : "Je vais aussi réussir cette mission." Tout simplement. A aucun moment il n’a pensé mourir évidemment. Il était formé pour ça. C'était sa place, son rôle et s'il ne l'avait pas fait, il n'aurait pas été Arnaud Beltrame. Il s'est levé contre le mal."

Il s'est levé contre le mal


Nicolle Beltrame a également été très touchée par l'hommage rendu par Robert Badinter, ancien garde des Sceaux : "Un héros est celui qui accepte de donner sa vie pour servir son idéal. Il a servi la cause de l'humanité toute entière".

Le terroriste : il ne faut pas donner d’intérêt à ce genre de personne


"En revanche, le terroriste, n'a pas d'humanité. Il n’a pas d’idéal, il sème la terreur. Il ne faut pas donner d’intérêt à ce genre de personne. Il n’a aucune raison d’être, de vivre", se révolte Nicolle Beltrame.

Le Colonel Arnaud Beltrame a été inhumé au cimetière de Ferrals-les-Corbières, où habite son épouse. Une stèle a été érigée dans son village breton, à Trédion, dans le Morbihan. "La gendarmerie voulait graver "Mort dans l'exercice de ses fonctions". J'ai refusé. J'ai exigé "Tué dans l'accomplissement de son devoir."

Moi, ma souffrance, je ne souhaite pas la partager, je suis pudique


Elle s'explique : "Je ne voulais pas banaliser sa mort. Il a été tué, on me l’a enlevé, il me manque cruellement même si je suis forte. Je ne suis pas du genre à aller pleurer sur les plateaux. Moi, ma souffrance, je n’ai pas envie de la partager avec les autres, je suis pudique. J’ai envie que les gens qui sont autour de moi soient le plus heureux possible."

J’ai eu chance de le connaître pendant 44 ans et c'était un grand bonheur


Une force de caractère impressionnante : "Je renverse toujours la situation. Par exemple, si on me dit "oh là là, Arnaud est parti." Je réponds que j’ai eu chance de le connaître pendant 44 ans et c'était un grand bonheur. En plus, j’ai deux autres garçons, j’ai des petits garçons, j’ai une famille. Imaginez s’ils venaient me voir en train de pleurer toute la journée. Mais ça les empêcherait de vivre normalement. On n’a qu’une vie et il faut la vivre le mieux possible."


Imaginez s’ils venaient me voir en train de pleurer toute la journée. Mais ça les empêcherait de vivre normalement


Aujourd'hui encore, Nicolle Beltrame reçoit de nombreuses lettres d'hommage et de demandes d'autorisations d'inaugurations de places, de rues ou d'écoles au nom de son "petit prince." Elle milite pour "réapprendre à mieux vivre ensemble."

"Arnaud aimait la vie, aimait rire, s’amuser. C’était un être droit, loyal, qui adorait la famille. Il faut toujours voir l’humain et il faut vivre ensemble le mieux possible et être heureux."


* Extrait du livre "C'était mon fils" de Nicolle Beltrame aux Editions Albin-Michel


 

Quatre morts

Après avoir tué le passager d'un véhicule à Carcassonne, Jean Mazières, puis ouvert le feu sur des CRS, le terroriste pénètre dans un supermarché de Trèbes où il prend plusieurs personnes en otages.

L'assaillant exécute d'abord un client Hervé Sosna, 65 ans, maçon à la retraite et le chef du rayon boucherie Christian Medves avant de se retrouver seul avec une otage, une caissière de 40 ans. Arnaud Beltrame viendra alors prendre sa place.

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