Douze mesures pour sauver le miel et les abeilles : l'apiculteur cévenol Henri Clément relaie l'Appel de Quimper

Henri Clément, porte-parole de l’Union nationale de l’apiculture française (UNAF), revient du Congrès européen de l’apiculture qui s’est achevé ce 23 octobre à Quimper (Finistère), où les associations apicoles ont réclamé 12 mesures d’urgence pour sauvegarder les abeilles face au changement climatique et au danger des produits phytosanitaires. L'apiculteur cévenol répond à nos questions.

Le changement climatique affame les abeilles. Cet automne, certains apiculteurs sont obligés de donner des compléments alimentaires à leur cheptel et renoncent à récolter le peu de miel produit afin de laisser aux insectes de quoi manger. Le gel de mars 2021 et la sécheresse de l’été 2022 ont décimé les ruchers et raccourci et avancé les périodes de miellées (pour le châtaigner, on est passé d’un mois à 10 jours et la miellée de lavande débute désormais autour du 20 juin au lieu du 14 juillet). Résultat : une récolte de 12 à 14 000 tonnes de miel, supérieure à celle de 2021 mais inférieure à celle de 2020 et en tout cas loin des niveaux des années 1997-98 où la production française atteignait 32 à 33 000 tonnes.

D’autant que la mortalité reste élevée : environ 30% par an. Les apiculteurs pointent du doigt l’usage des produits phytosanitaires en agriculture. Ils réclament toujours que la France et l’Europe les restreignent.

En conséquence, aujourd’hui, la France importe les trois quarts du miel qu’elle consomme.

Propriétaire de 200 ruches en Lozère et dans l’Aude, le Cévenol Henri Clément, 62 ans, est le porte-parole de l’UNAF, l’Union nationale de l’apiculture française. Il revient du Congrès européen de l’apiculture qui s’est achevé ce 23 octobre à Quimper (Finistère), où les associations apicoles ont réclamé 12 mesures d’urgence pour sauvegarder les abeilles. Il répond à nos questions.

Tous les pays d'Europe connaissent-ils la même situation ?

Non, il y a des différences qui tiennent aux bouleversements climatiques. Traditionnellement, la production de miel était concentrée autour du bassin méditerranéen. Mais depuis environ 15 ans, la sécheresse et les incendies (notamment ceux de Grèce il y a quelques années, sur l’île d’Eubée ou dans le Péloponnèse) ont conduit à des récoltes de plus en plus faibles dans cette zone. Cet après-midi, j’ai reçu le témoignage d’un collègue espagnol qui me disait que cette année la récolte serait moitié moins importante. A l’inverse, dans des pays comme la Suède, la Finlande, le Danemark et chez nous dans le nord de la France, la production est en augmentation. Désormais, la démarcation est nette entre le sud et le nord de la Loire. Dans le sud-ouest, en Occitanie, on produisait beaucoup de miel d’acacia : il n’y en a pas depuis 3 ans, alors qu’on en produit en région parisienne, par exemple, et avec de belles moyennes. Il n’y a pas de miel de garrigue non plus, on est à 30% d’une année normale sur le châtaignier, la lavande reste médiocre en Provence. A l’inverse, dans le nord, on fait de belles récoltes de miel de luzerne.

Y-a-t-il tout de même des problématiques qui vous réunissent ?

Oui, nous avons les mêmes problèmes, à commencer par celui, récurrent dans toute l’Europe, des pesticides. En 1995, nous avions 5% de mortalité dans nos ruches. Aujourd’hui, on est à plus de 30%. L’autre inquiétude commune à tous les apiculteurs, c’est l’évolution des paysages agricoles. Auparavant, il y avait plus de biodiversité grâce par exemple aux haies. Aujourd’hui, elles disparaissent au profit de grandes zones de monocultures préjudiciables aux abeilles et plus globalement à tous les pollinisateurs sauvages. Enfin, des prédateurs comme le varroa et le frelon asiatique, qui colonise progressivement toute l’Europe, nous préoccupent tous.

Concernant le problème des produits phytosanitaires, apiculteurs et agriculteurs travaillent-il ensemble ?

Il faut avouer qu'il y a des enjeux de filières. Ce sont des montants financiers tellement importants ! On le voit au niveau européen, avec les reculades sur la réglementation environnementale REACH. Ils gagnent du temps et, nous, on en perd. Notre combat, c'est de réaffirmer que nous comptons aussi dans l'industrie agroalimentaire avec nos productions de gelée royale, de propolis et de miel.

Mais le plus important, c'est de rappeler que ce sont les générations futures qui vont en payer le prix. Car 35% des ressources alimentaires sont disponibles grâce aux pollinisateurs sauvages et aux abeilles. C’est fondamental pour nourrir la planète ! La pollinisation, c’est ça l’enjeu premier : il y a un lien entre les salades, les carottes, les poireaux et les abeilles, car il faut des graines pour faire pousser les plantes et pour les avoir, il faut des fleurs pollinisées par les abeilles. C’est très fragile. Ce message passe très bien auprès du grand public, de mieux en mieux auprès des élus et de plus en plus auprès des agriculteurs. Il ne manque plus qu’un signal politique national, hélas déficient pour l’instant.

C'est le sens de l'Appel de Quimper que vous avez lancé lors du Congrès européen ?

Exactement. Cet appel est né de notre déception face à l'absence des ministères français de l'Agriculture et de l'Environnement. Il y a 10 ans, au premier Congrès européen de l'apiculture qui s'était tenu à Agen (Lot-et-Garonne), le ministre d'alors Stéphane Le Foll avait envoyé un message. En 2016, lors de notre congrès national, la ministre s'était déplacée. Là, malgré nos relances, personne n'est venu, on n'a eu aucun message ni soutien financier. Or, pour avancer, il faut une volonté politique forte. C'est faisable : à La Réunion, ils ont un plan de plantation d'un million d'arbres pour accueillir les pollinisateurs sauvages.

L'appel de Quimper, c'est ça : des mesures très simples et très concrètes à mettre en place sur de grands espaces. Les signataires en réclament 12 :

  • Planter des arbres, des arbustes et des haies dans les champs cultivés et à leurs bordures pour héberger et nourrir les oiseaux, les chauves-souris, les pollinisateurs et la faune sauvage.
  • Redécouper les immenses champs cultivés actuels en des mosaïques de parcelles cultivées plus petites séparées par des haies.
  • Laisser les sols couverts de plantes toute l’année, en ne labourant plus les champs et en semant directement dans le sol en “semi sous-couvert”.
  • Favoriser les essences et les plantes mellifères plus résistantes au bouleversement climatique, comme le sainfoin, la luzerne ou le mélilot.
  • Planter des arbres mellifères à racines profondes sur la partie la plus élevée des champs, des arbustes et des haies dans les parties intermédiaires et les plus basses, et créer des talus et des baissières suivant les courbes de niveaux naturelles des terrains.
  • Planter des végétaux mellifères et pollinifères en bordures de cultures ou en inter-cultures, et ne plus faucher les bordures des champs.
  • Mieux protéger les ruisselets existants, créer des petites mares et des retenues collinaires, bordés d’arbres pour diminuer l’évaporation de l’eau, à moins de trois kilomètres des ruches afin de favoriser des microclimats plus favorables.
  • Privilégier les prairies naturelles et soutenir l’élevage à l’herbe, moins coûteux en intrants.
  • Stopper la déforestation et encourager la gestion de forêts diversifiées en combinant les essences (notamment favorables aux pollinisateurs) et freiner l’expansion des monocultures d’arbres résineux, fragiles, peu productives à long terme et sensibles au bouleversement climatique.
  • Aider les agriculteurs à redéfinir leurs parcellaires et diversifier leurs productions pour augmenter significativement les infrastructures agroécologiques (mares, talus, fossés…). Et créer de nouveaux débouchés, source d’emplois sur les territoires (valorisation et bonne gestion du bocage par exemple). 
  • Soutenir par des aides la transition vers l’agriculture biologique et l’agroforesterie.
  • Favoriser la labellisation des exploitations avec l’association Bee Friendly qui œuvre pour une reconnaissance d’une agriculture respectueuse de l'ensemble des pollinisateurs et de la biodiversité par des pratiques agricoles plus vertueuses.

Sur le fil Twitter de l'Unaf, nous avons mis en ligne une pétition pour sensibiliser l'opinion à cette démarche.

Est-ce que la collaboration est plus fructueuse avec les chercheurs ?

Avec de grands scientifiques internationaux et des députés européens comme l'Audois Eric Andrieu, invités au congrès, on a fait le tour de ces problématiques. Ça permet d’essayer de trouver des solutions. Après, pour moi, l’avenir, si on veut réduire l’impact climatique sur nos ruches, il faut réduire les pesticides, c’est le sens de l’Histoire.

Que diriez-vous à un jeune qui voudrait se lancer aujourd'hui en apiculture ?

J'ai 30 ans de métier, avant j'étais professeur d’Histoire et je n'ai jamais regretté mon choix. Mais je ne sais pas si je ferais le même aujourd’hui. Je dirais quand même que c’est passionnant, c'est un métier très complet. Le problème majeur, ce sont les irrégularités de récoltes, il faut savoir jouer sur les stocks et se diversifier. En France, nous sommes 7000 apiculteurs, dont près de 2500 professionnels et 4 à 5 000 pluriactifs. Chez moi, en Lozère, on est 50 professionnels, dont une vingtaine de pluriactifs. Il faut déplacer plus souvent les ruches, en avoir à différents endroits, et avec le prix des carburants, la hausse de celui des emballages et des produits de nourrissage, ça devient compliqué. D'autant qu'en parallèle, le prix du miel n'augmente pas en proportion de cette inflation des coûts de production. Il faut diversifier ses productions avec la propolis, le pollen, et surtout savoir les valoriser en privilégiant les clients qui recherchent la qualité. C'est le sens de notre concours national.

Résultat, certains de ceux qui ne voulaient plus faire que de l'apiculture ne franchiront pas le pas et resteront pluriactifs. C'est pourtant un beau métier, un travail magnifique, même s'il devient de plus en plus complexe.