Témoignage. "On est passionné, mais que c'est dur" : le quotidien d'Océane, 21 ans, jeune agricultrice

Publié le Mis à jour le Écrit par Antoine Comte

Océane Balland, 21 ans, est agricultrice en Haute-Saône. Fille et petite-fille d'agriculteur, elle a repris début 2024 la ferme familiale. Un accomplissement pour la jeune femme, passionnée depuis l'enfance. Plusieurs semaines après son installation, elle se heurte pourtant à un quotidien plus difficile que prévu. Rencontre.

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Dans un peu plus d'un mois, le 29 mars précisément, Océane Balland fêtera ses 22 ans. Bien entourée, chez elle, à Larret, près de Champlitte (Haute-Saône). Au sein de la ferme familiale, près de sa famille et des 250 bêtes qui peuplent l'exploitation. Ces bougies auront forcément une saveur particulière pour la jeune femme. En effet, c'est le premier anniversaire qu'elle fêtera en tant que propriétaire "officielle" de la ferme. 

Le 1ᵉʳ janvier, Océane a ainsi repris les rênes de l'exploitation tenue par son grand-père et son père avant elle. Là où elle a grandi, où depuis sa petite enfance, "elle passait chaque week-end et vacances" confie-t-elle à France 3 Franche-Comté. La passion de l'agriculture et des animaux chevillée au corps, la jeune fermière raconte son "déclic", à l'âge de deux ans.

J'ai encore ce souvenir du bruit des sabots des vaches, sur le pont de la bétaillère. Ça a été comme un coup de foudre. J'ai eu des frissons et à partir de là, je savais que je ferais ce métier.

Océane Balland,

agricultrice à Larret, en Haute-Saône

Le parcours était ainsi tout tracé. "Je ne me suis jamais posé la question de ce que j'allais faire plus tard" concède ainsi la jeune femme. Victime de harcèlement à l'école, elle trouve la paix en allant aider son père à la ferme, avant de partir en apprentissage. Une formation pratique qui ne l'effraie pas et l'encourage même à reprendre l'affaire familiale. "Continuer l'exploitation, c'était un objectif, mon but ultime" lâche-t-elle ainsi.

"La vie privée passe au second plan"

Aujourd'hui, la case "reprise" a été remplie. Océane est à la tête de la ferme, toujours aidée par son papa. Mais après plus de trois mois, l'enthousiasme a été en partie douché par un quotidien difficile. "Oui, c'est compliqué" assure la fermière. "Déjà, on travaille énormément. Ce n'est pas une surprise, je le savais. Environ 70 heures par semaine, et plus en période de vêlage, où on doit être disponible à n'importe quelle heure de la journée et de la nuit pour aider nos vaches à mettre bas". 

Des journées bien remplies, qui empiètent largement sur la vie personnelle d'Océane. "C'est simple, on ne peut rien prévoir" sourit-elle. "On s'adapte aux animaux, la vie privée passe au second plan". Et si la jeune femme conserve une passion intacte pour ses bêtes, certaines choses commencent à lui trotter en tête. "Un exemple simple, pour la Saint-Valentin, j'ai dû aller faire un vêlage alors que j'étais avec mon compagnon. Je manque des moments pour mon travail, ce sont des sacrifices".

J'ai perdu des amis à cause de mon travail, car je n'étais jamais disponible. Je sors très peu par rapport aux gens de mon âge. Je m'en accommodais, mais depuis que je suis aux manettes, je ne pense presque plus qu'au travail, et ça m'embête.

Océane Balland

agricultrice à Larret, en Haute-Saône

Ne pas rentrer dans un cercle vicieux, ne pas se faire manger par un travail prenant, voilà aujourd'hui les objectifs d'Océane. "Je ne prends pas beaucoup de temps pour mon conjoint, et encore moins pour moi" continue-t-elle. "Je rentre souvent après 20h, et heureusement que mon compagnon ne bosse pas avec les animaux, sinon je ne penserai qu'à ça. Je ne prends pas de vacances et sur mes jours off, je vais sur des salons agricoles. J'aimerais calmer le jeu".

Des charges administratives oppressantes

Un constat qui fait "peur" à la néo-agricultrice. "Si à l'avenir, je veux fonder une famille, est-ce que j'arriverai à dégager du temps à mes enfants ?" s'interroge-t-elle. "Quand j'étais gosse, je ne voyais quasiment jamais mon père en dehors de la ferme. Je ne veux pas reproduire ce schéma-là".

Et Océane de pointer du doigt les lourdes charges administratives qui pèsent sur sa profession. "J'ai découvert réellement ce côté-là du métier" explique-t-elle. "Heureusement que papa m'aide là-dessus, car s'il n'était pas là, ce serait vraiment exécrable. Après, il ne sera pas toujours avec moi. Et là, il faudra que je passe presque deux tiers du temps au bureau. Il faudrait être aidé là-dessus".

Une revendication portée par le mouvement de colère des agriculteurs, qui émaille le pays depuis plusieurs semaines. Si Océane n'a pas participé aux manifestations, "car j'avais deux naissances par jour", elle partage toutes les revendications et la colère de ses collègues. "Si on pense boulot, on mange boulot, on se mine la santé, c'est parce qu'on est sous pression constante".

À l'école, on ne nous parle pas des prêts bancaires qui nous tiennent sur 20 ans, des cours fluctuants du blé ou de la viande auxquels nous sommes dépendants. Ça génère beaucoup de stress.

Océane Balland,

agricultrice à Larret, en Haute-Saône

Au niveau financier, Océane arrive à se sortir un salaire d'environ "1 400 euros par mois" grâce à un prêt bancaire contracté il y a peu. Mais en réalité, sur cette somme, "j'enlève 900 euros que j'utilise pour racheter les parts de l'exploitation, 300 euros par mois pour rembourser le crédit de l'achat de ma maison, les investissements à la ferme" détaille l'exploitante agricole. "Vous enlevez aussi les charges et les courses alimentaires, il ne reste plus grand-chose. Quand j'ai vu ça, les premiers mois, j'ai pris une vraie claque".

Très vite, elle l'avoue, "je me suis demandé : dans quoi je me lance, et j'ai pensé arrêter. Et pourtant, je ne suis pas fainéante. J'ai fait beaucoup de sacrifices pour arriver là, et j'en suis fière". Pourtant, Océane est toujours là, et se bat. "Je tiens grâce à la passion que j'ai pour les animaux. Et grâce aussi à ma chaîne YouTube" lâche-t-elle.

Les réseaux sociaux pour "faire découvrir une réalité"

Voilà un élément important du parcours d'Océane. Sur les réseaux sociaux, elle raconte ainsi depuis plusieurs années son quotidien, sans filtre, de jeune femme agricultrice. "Quand j'étais en première, je me suis rendu compte qu'aucune femme ne parlait du métier publiquement. J'ai voulu changer ça en pensant aux générations futures".

Aujourd'hui, elle a réuni une communauté de plusieurs dizaines de milliers d'abonnés, et ses contenus comptabilisent plusieurs centaines de milliers de vues. "Même si j'en fais moins depuis que j'ai repris la ferme, ça me permet de faire connaître aux gens la réalité du métier" assure-t-elle. "On montre ce qu'on fait vraiment. Et puis, ça me fait une vie sociale, je rencontre des gens grâce à cela. Et quand on reçoit des commentaires élogieux, quand on fait découvrir une réalité, on se sent utile, et ça me booste à continuer".

Un boost nécessaire, alors que les départs à la retraite sont nombreux dans la profession. Ce qui inquiète Océane. "Je vois des fermes non-reprises tout autour de moi" regrette-t-elle. "Si moi, je n'avais pas succédé à mon père, la nôtre aussi aurait été vendue". Ce renouvellement faible n'est pourtant pas une surprise.

Quand on dit à quelqu'un : "tu travailleras plus de 70h par semaine pour toucher moins qu'un SMIC et ne pas voir ta famille", il y a 9 chances sur 10 pour qu'il ne soit pas intéressé.

Océane Balland,

agricultrice à Larret, en Haute-Saône

"Et c'est normal" argue Océane. "Malheureusement, la situation ne changera pas tant que nos dirigeants n'auront pas pris de vraies décisions, comme celle de nous laisser choisir nos prix de ventes". Si rien n'est fait, le risque est grand.

"Je vais tout mettre en œuvre pour réussir à travailler mieux tout en faisant attention à moi" conclut-elle. "Mais je ne me fais pas d'illusion. Cela me déchirerait le cœur, mais je serais peut-être obligée de quitter mon métier". Ce ne serait pas la première jeune repreneuse, passionnée par l'agriculture, à jeter l'éponge malgré son courage. Et ainsi sacrifier ses rêves face à une réalité insoutenable.

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