Témoignage. "Ma famille peut disparaître du registre civil" : la colère et la tristesse d'Ahmad, un Palestinien réfugié à Marseille

Publié le Écrit par Bérénice Rolland et Donia Barouri

Vivant à Marseille depuis trois ans, Ahmad, un jeune Palestinien de 31 ans, suit de loin avec douleur la guerre Israël-Hamas. Sa famille se trouve encore aujourd'hui sur la bande de Gaza, ne pouvant traverser la frontière égyptienne. Il livre son témoignage pour France 3 Provence-Alpes.

"Je suis détruit." Ahmad Joma est un Palestinien de 31 ans. Il a fui la bande de Gaza en 2017 et après un long périple, en rejoignant la Grèce par la mer et traversant les Balkans, il est arrivé en France. Sa famille est restée là-bas, à proximité de la frontière avec l'Egypte. La guerre Israël-Hamas, Ahmad la suit depuis Marseille, où il s'est installé depuis trois ans. Ses nuits sont aujourd'hui rythmées par ses angoisses, les journées il travaille comme chef cuisinier.

Les bombes, ça brûle. C'est encore pire que le feu.

Ahmad, réfugié palestinien

à France 3 Provence-Alpes.

Tête baissée, Ahmad a dû mal à reparler des dernières nouvelles frappes qui ont touché un camp de déplacés sur Rafah, à l'extrémité sud de la bande de Gaza. Une première explosion dans la nuit du dimanche 26 au lundi 27 mai fait 45 morts, une deuxième deux jours plus tard emporte la vie de 21 personnes, selon la défense civile de l'enclave palestinienne. Dans ses yeux, on peut lire le dégoût de toutes les morts qu'il comptabilise chaque semaine.

@france3paca Ahmad, réfugié palestinien arrivé à Marseille après un périple difficile, raconte la situation précaire de sa famille restée en Palestine, vivant dans la violence et l'instabilité. #palestine #israel #conflit #guerre #temoignage #bandedeGaza #gaza #rafah #hamas ♬ son original - France3Paca

Ahmad a perdu des membres de sa famille et plusieurs de ses amis dans ce bombardement. "J'ai appris la nouvelle par la presse locale, nous confie-t-il, lèvres serrées et voix amère. Mon frère m'a envoyé la vidéo d'un ami. Il avait été brûlé entièrement, il ne lui restait plus aucune chair.

Ces pertes palestiniennes viennent se rajouter aux milliers d'autres supplémentaires. Au 31 mai, l'Unicef rapportait que 36 171 personnes avaient été tuées, dont plus de 14 100 enfants et 9 000 femmes. "90 % des morts sont des civils, pas des personnes du Hamas", précise Ahmad.

Une partie de sa famille morte dans les bombardements

Sa famille a été déplacée en 1948. Ils habitaient dans un village à côté de Jérusalem et se sont retrouvés entre les quatre coins de la bande de Gaza. Ahmad est le seul à avoir pu partir. Ses parents et le reste de sa fratrie n'ont pas pu s'échapper au lendemain du 7 octobre. Chaque jour, la situation est de plus en plus insoutenable pour Ahmad. "Mes cousins de 4 et 6 ans sont morts, nous confie-t-il en larmes. Ma famille peut disparaître des registres civils." La maison dans laquelle elle s'était réfugiée a également été détruite par les bombardements. À six reprises, sa famille a dû se déplacer d'un endroit à un autre à travers la bande de Gaza.

C'est difficile mentalement et émotionnellement d'avoir des nouvelles de ma famille.

Ahmad, réfugié palestinien

à France 3 Provence-Alpes.

C'est uniquement par la presse locale qu'Ahmad apprend le décès de ses proches. Le jeune Palestinien peine à avoir des nouvelles de ses proches. "Depuis huit mois, j'ai pu les avoir en vidéo cinq fois, appelé une dizaine de fois et j'ai reçu à peine une vingtaine de messages." Sur place, plus de réseau, ni de prises pour recharger le téléphone. Certains ont aussi perdu leur téléphone ou les ont cassés, à force de se déplacer.

Plus d'eau potable, d'hôpitaux et d'écoles

Dans la bande de Gaza, les conditions se dégradent chaque jour un peu plus. Ahmad nous explique que les Palestiniens ne peuvent aujourd'hui plus boire d'eau potable. "L'État israélien a volé toute l'eau et l'État égyptien pompe de l'eau salée pour noyer les tunnels du Hamas." Pour pouvoir s'hydrater, sa famille doit alors filtrer cette eau salée dans un "torchon". 

Plus d'hôpitaux non plus sur place, la majorité ayant été détruits. "Mon oncle devait se faire opérer de la jambe jusqu'à la poitrine. Comme il n'a pas pu se faire soigner, il est mort", se désole Ahmad. Les pharmacies ne font également plus partie du paysage de l'enclave palestinienne. "Ici, en France, celui qui a mal à la tête prend un paracétamol. À Gaza, celui qui a mal à la tête sert sa tête avec un foulard blanc."

Au-delà des besoins essentiels, les enfants palestiniens n'ont plus accès à l'éducation selon Ahmad. "Tous les établissements d'enseignement ont été détruits. Aucun enfant n'a pu apprendre", assure-t-il.

Acheter nourriture, vêtements ou autres biens est désormais presque impossible aujourd'hui. "Les banques ne fonctionnent plus à Gaza, nous explique-t-il. Elles sont interdites et sont sous le contrôle d'Israël. Même s'ils ont de l'argent sur une carte, ça ne sert à rien."

La résistance palestinienne sur place

Ce qui fait encore tenir les Palestiniens sur place, c'est leur "résistance". Ahmad nous explique que dès qu'un de leurs proches meurt sous les coups de l'oppression israélienne, "il y a l'émotion sur le moment". Mais après, quand le corps est enterré, ils "savent qu'ils doivent continuer de résister". "La résilience et la patience grandiront avec nous et on sera plus forts qu'avant, affirme-t-il. On doit rester debout."

La grossesse fait partie de ce mouvement de résistance. "Les femmes palestiniennes résistent à leur manière. À chaque enfant tué, elles continuent d'avoir quand même des enfants pour leur propre famille", explique Ahmad. Selon l’Organisation mondiale de la Santé et l’Unicef, fin janvier 2024, 50 000 femmes étaient enceintes et 20 000 bébés seraient nés dans la bande de Gaza depuis le 7 octobre 2023. Et pourtant, avec le bombardement de la majorité des maternités, le nombre de fausses-couches a augmenté de 300 % depuis cette période, assure l'ONG Care.

Je dois rester debout pour pouvoir continuer ce qu'ils ont commencé.

Ahmad, réfugié palestinien

France 3 Provence-Alpes.

Ahmad, aujourd'hui installé à Marseille, suit cet échange de bombardements dans la douleur. Impossible de mettre des mots sur ce qu'il ressent, ils ne sont pas assez puissants pour décrire l'horreur que vit sa famille. Il tente juste de survivre et de faire face. "Je ne peux pas me permettre de me laisser prendre par l'émotion. Je dois résister pour eux."

Depuis la France, il tente d'aider sa famille. En vain. Déjà en leur envoyant de l'argent. Une tentative qui s'est soldée en échec. Ahmad a réussi à donner de l'argent les deux premiers mois. Récemment, il a essayé d'envoyer 1 000 euros. Il n'a pas pu les transférer directement, mais les a fait parvenir en Belgique, puis en Turquie. C'est ensuite passé en Egypte, puis au Sinaï. "Aucune personne de ma famille n'a pu avoir cet argent dans ses mains propres", souffle-t-il les mains crispées.

Il essaye également de faire venir les plus proches membres de sa famille en France. Une mission inatteignable pour lui, le coût de l'opération étant bien trop élevé. Rien que pour passer la frontière égyptienne, Ahmad devrait débourser 8 000 euros par enfant et 10 000 euros par adulte, ce qui lui reviendrait à 80 000 euros au total. "Je n'arriverai jamais à réunir cette somme."

Tenir grâce aux autres

À Marseille, chaque semaine, des manifestations sont organisées en soutien aux Palestiniens restés sur place, mais aussi aux réfugiés qui ont réussi à fuir. Ce dimanche 2 juin, une mobilisation a rassemblé 15 000 personnes d'après les organisateurs, 3 500 manifestants selon la préfecture de police. "C'est émouvant pour nous de voir toutes les personnes se rassembler pour la Palestine", assure, léger sourire aux lèvres, Ahmad. 

Il souligne particulièrement l'engagement des jeunes, mobilisés depuis le 7 octobre 2023 à Marseille. "Ça donne de l'espoir pour l'avenir de voir que ces générations futures comprennent la situation et demandent justice pour la Palestine", ajoute-t-il.

Le cessez-le-feu à Gaza à tout prix

Ce que demande Ahmad aujourd'hui, c'est un cessez-le-feu immédiat et permanent. Il aimerait également que l'aide humanitaire envoyée par la France soit égale avec celle adressée à Israël. "Ce qu'ils envoient à Gaza, ça n'a rien à voir", déplore Ahmad.

Il espère également que les 4 000 soldats franco-isréaliens engagés dans l'armée israélienne sur le front de Gaza, d'après une enquête d'Europe 1, ne pourront pas rentrer sans être passés par la case justice ou encore bénéficier de traitements médicaux aussi facilement, "alors que les Palestiniens ne reçoivent eux aucune aide médicale".

Ahmad déplore particulièrement l'exportation d'armes par la France à Israël. Selon nos confrères de Disclose et Marsactu, le gouvernement a autorisé, fin octobre 2023, la livraison auprès de l'État hébreu d'au moins 100 000 pièces de cartouches pour des fusils-mitrailleurs, "susceptibles d'être utilisés contre des civils à Gaza". La cargaison a d'ailleurs été expédiée en secret depuis Marseille. Le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, a confirmé en mars dernier ces révélations soutenant toutefois que ces livraisons étaient destinées à la "réexportation" vers d’autres pays.

Malgré la colère et la tristesse, Ahmad se bat aujourd'hui pour récolter des fonds pour son pays d'origine, la Palestine. Devenu chef cuisinier, il rêve de pouvoir un jour ouvrir son restaurant de spécialités moyen-orientales vegan et de réunir assez d'argent pour aider son peuple sur place, en construisant notamment un orphelinat. Une cagnotte a été lancée pour faire naître ce projet.

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