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Ascoval Saint-Saulve : de l'espoir d'Altifort à la faillite de British Steel, le calvaire de l'aciérie en huit actes

© AFP
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Les salariés de l'aciérie nordiste sont passés par toutes les émotions, ces derniers mois. La liquidation juidiciaire de British Steel, qui ne remettrait pas en cause le projet de reprise selon Bercy, n'est que la dernière étape d'un long feuilleton.

Par Quentin Vasseur

C'est un énième coup dur, pour les 268 salariés de l'aciérie Ascoval à Saint-Saulve (Nord). Le groupe sidérurgique British Steel, repreneur de l'usine, a été placé en liquidation judiciaire.

Même si cette faillite ne marque pas selon Bercy le coup d'arrêt du projet, les salariés restent méfiants. Depuis septembre 2018, ils ont subi revers sur revers. Retour sur un feuilleton industriel.
  

 

Acte 1 : Altifort, le repreneur providentiel

Nous sommes en septembre 2018. Le site d'Ascoval à Saint-Saulve, près de Valenciennes, est toujours sans repreneur et l'usine se dirige vers la liquidation judiciaire.

Mais une offre de reprise apparaît : celle du groupe franco-belge Altifort, basé à Ham (Somme) qui a déjà repris des usines de Vallourec à Tarbes (Hautes-Pyrénées) et Cosne-Cours-sur-Loire (Nièvre).

L'offre d'Altifort s'élève à 167 millions d'euros. Somme à laquelle s'ajoute, de la part de Vallourec, un engagement sur un nouveau volume de commande (125 000 tonnes sur 18 mois, à un prix majoré) et sur la remise en état des bâtiments.

 

Acte 2 : Vallourec dit "Non"

Ces conditions ne sont pas au pas tout à fait du goût de Vallourec, qui dans un communiqué "estime que les garanties d’un projet crédible, solide et entièrement financé ne sont pas réunies. Dans ce contexte, le groupe exclut d’apporter son soutien et sa participation financière au-delà des engagements déjà pris."

Un mois, Vallourec persiste et signe en considérant de façon officielle que le projet de reprise d'Altifort "contraire à la préservation des intérêts du groupe". Première douche froide pour les salariés.
 

Le spécialiste des tubes sans soudure souligne qu'accepter la demande d'Altifort le conduirait "à acheter à cette société son acier à des prix de plus de 30% supérieurs" à ses autres fournisseurs, "mettant en péril (ses) activités françaises et européennes". Et ce, sur des activités confrontées depuis des années à "un contexte de marché extrêmement difficile".

"C'est assez choquant, j'ai du mal à comprendre ces arguments", réagit à l'époque le directeur général d'Altifort France, Bart Gruyaert, ajoutant : "C'est un gâchis industriel. Les salariés vont payer la mauvaise gestion de Vallourec".
 
Ascoval Saint-Saulve et le plan de reprise d'Altifort : le rappel des faits

 

Acte 3 : Les politiques mettent la pression

La réponse des élus ne se fait pas attendre. Qu'il s'agisse du président (ex-LR) des Hauts-de-France Xavier Bertrand, de la sénatrice (UDI) Nord Valérie Létard, du ministre de l'Économie Bruno Le Maire ou de la secrétaire d'État Agnès Pannier-Runacher, tous montent au créneau pour défendre l'offre franco-suisse (concurrencée par un candidat étranger : l'Iranien Boost)
 

Le maire (UDI) de Valenciennes Laurent Degallaix demande à l'État de "faire plier Vallourec", qu'il accuse de "mépris".
 

Bruno Le Maire, notamment, déclare que "l'État rappellera Vallourec à ses responsabilités s'il venait à Vallourec l'idée de les oublier". Et poursuit : "On ne peut pas se désengager du site, de ses salariés aussi facilement, aussi rapidement, en s'en lavant les mains. C'est inacceptable."
 

 

Acte 4 : Altifort revoit sa copie, sans Vallourec 

Puisque ça coince du côté de Vallourec, le gouvernement propose à Altifort de présenter une offre qui n'inclut pas le groupe. Altifort doit donc revoir sa copie et l'échéance au tribunal de Strasbourg, d'abord fixée à début novembre, est finalement décalée au 12 décembre.
 

Ce petit mois supplémentair permet à Altifort de boucler son offre de reprise : il ne sera plus seulement question de sauver les 281 emplois existant, mais d'en créer 133 nouveaux !

Pour cela, le groupe franco-belge s'appuie sur un plan à 152 millions d'euros décomposés comme suit :
  • 47 millions d'euros de fonds publics "sous forme de prêt" (25 millions de l'Etat, 12 de la région Hauts-de-France et 10 de Valenciennes-Métropole)
  • 35 millions d'apport d'Altifort (10 millions en fonds propres et 25 millions via un emprunt obligataire)
  • 40 millions d'euros de crédit-bail pour le financement d'un futur train à fil
  • 30 millions d'euros d'affacturage. 
Un plan jugé "solide" par le ministre de l'Économie Bruno Le Maire
 

 

Acte 5 : la justice lui donne son feu vert

Tous les avis sont favorables mais il ne reste au projet de reprise qu'une étape à passer : celle de la chambre commerciale du tribunal de grande instance de Strasbourg, qui rend son verdict le 19 décembre. 

C'est un "Oui" : la justice donne son feu vert au plan de reprise d'Ascoval à 152 millions d'euros est accepté. Le site est sauvé et ses salariés rassurés. Pendant deux mois seulement.
 

 

Acte 6 : Altifort n'a en réalité pas l'argent

Tout s'effondre ce jeudi 21 février lorsqu'on apprend dans Le Figaro qu'Altifort n'a en réalité pas les financements nécessaires pour réaliser son projet de reprise : "Aujourd'hui, Altifort n'a ni les 10 millions de fonds propres, ni les 25 millions d'euros de fonds obligataires. Comment ont-ils pu nous dire qu'ils les avaient et ne plus les avoir aujourd'hui ? Je ne m'explique pas leur attitude".
 

Altifort a indiqué dans un communiqué avoir "demandé en début de semaine par écrit la résolution du plan de cession d'Ascoval (...) afin de protéger les salariés d'Ascoval et du groupe". Un communiqué dans lequel le groupe admet que "les financements externes n'ont pas pu être mis en place à ce jour".

"En l'espèce, Altifort a trompé tout le monde", s'est indigné une source au cabinet du ministre de l'Économie. De son côté, le directeur général d'Altifort Bart Gruyaert a assuré qu'il "ne jette pas l'éponge" et qu'il "se concentre à trouver une solution" financière d'ici à l'audience du tribunal de Strasbourg, le 27 février. Ce dernier décide d'accorder un nouveau sursis d'un mois à l'aciérie, écartant pour de bon le groupe Altifor dont le patron estime n'avoir "trompé personne".

 

Acte 7 : British Steel désigné comme repreneur

Un nouveau mois s'engage avec la recherche d'un nouveau repreneur, plus solide que le groupe franco-belge. Plusieurs offres se dégagent : l'Italien Calvi Network, l'ancien président d'Ascometal Frank Suplisson, l'industriel Pascal Cochez (qui s'était déjà positionné en octobre aux côtés de l'Iranien Boost)... et le Britannique British Steel, jugé favori.
 

Sur le papier, British Steel a un profil alléchant : deuxième plus grand groupe sidérurgique du Royaume-Uni, le jeune poids lourd créé il y a trois ans – en reprenant le nom de l'ancienne société nationale de la sidérurgie, privatisée sous l'ère Thatcher – affiche des ambitions européennes.

Le géant spécialisé dans les produits longs, à destination du secteur ferroviaire et de la construction, compte près de 5000 salariés dans sa principale usine à Scunthorpe, au nord de l'Angleterre, et est déjà implanté à Hayange, en Moselle.

Le 2 mai, le tribunal de Strasbourg décide de confier la reprise d'Ascoval Saint-Saulve à British Steel... ou plus spécifiquement à la société Olympus Ltd, maison-mère de British Steel. La précision a son importance. "Le projet est solide en terme de développement industriel" estime alors le président d'Ascoval, Cédric Orban. La prise d'effet de la cession est fixée au 15 mai à minuit.

 

Acte 8 : La liquidation judiciaire de British Steel, en faillite

Les mauvaises nouvelles arrivent avant la date fatidique. La chaîne britannique Sky News révèle le 14 mai que le gouvernement britannique se prépare à une faillite du groupe sidérurgique. Les dirigeants de British Steel admettent être en discussion afin d'obtenir un soutien financier (75 millions de livres) pour affronter les difficultés, mises sur le compte des incertitudes du Brexit. Ils annoncent avoir besoin d'argent frais.
 

British Steel assure qu'il respectera "tous ses engagements" malgré ses difficultés, notamment concernant Ascoval. D'ailleurs : la reprise est bel et bien actée le lendemain. Le gouvernement se veut rassurant et Bruno Le Maire indique avoir débloqué 15 millions d'euros sous forme de prêt : "British Steel tiendra ses engagements, l'Etat français tiendra ses engagements vis à vis d'Ascoval, et la reprise d'Ascoval par British Steel se fera" assure alors le ministre de l'Économie. Même soutien de la part de la région Hauts-de-France et de Valenciennes-Métropole, qui votent quelques jours plus tard des prêts respectifs de 12 et 10 millions d'euros.

Puis coup de théâtre : ce mardi 22 mai, la chaîne Sky News annonce que British Steel est en procédure d'insolvabilité. En quelques heures, l'entreprise est placée en faillite et liquidée.

La fin du rêve pour les salariés d'Ascoval ? Bercy se veut toujours rassurant : "Nous sommes toujours confiants sur la pertinence de l'intégration de l'aciérie de Saint-Saulve avec les activités européennes de British Steel". Même son de cloche dans un communiqué commun de la région Hauts-de-France et de Valenciennes-Métropole, qui rappellent "que le site d’Ascoval de Saint-Saulve n’a pas été racheté par Bristish Steel mais par Olympus, sa maison-mère".
 

Sur le site de l'aciérie, cela n'empêche pas les salariés de se sentir trahis, victimes d'un énième coup de poker. Le four de l'usine a d'ailleurs été arrêté ce vendredi après-midi et le porte-parole de l'union syndicale chez Ascoval, Bruno Kopczynski, s'est montré ferme :  si jamais le projet de British Steel est avorté, "il n'y aura pas d'autre reprise, On arrête les dégâts. On s'est fait taper dessus et on a assez joué aux montagnes russes avec nous."

"Aujourd'hui plus personne n'y croit" regrette le syndicaliste. "Il y a eu de la bonne volonté de toutes parts de trouver une solution, mais si cette reprise-là tombe à l'eau, il faut reconnaître qu'on ne peut pas tout sauver et que c'est compliqué de sauver l'industrie en France et en Europe."
 

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