RÉCIT. Il y a un an, jour par jour, la progression de l'épidémie de Covid-19 en Bourgogne-Franche-Comté

Des premières contaminations à la saturation des hôpitaux, de la pénurie de masques au confinement en passant par les applaudissements aux fenètres où les élections municipales. Il y a un an, l'épidémie de Covid-19 est arrivée en France. Retour sur ces quelques semaines où nos vies ont basculé. 

Du "virus chinois" à la "pandémie mondiale" en passant par la "gripette", le coronavirus est entré dans nos vies fin janvier 2020. Progressivement sa place et son influence n'ont cessé de s'accroitre. Jour par jour, revivez son arrivée en Bourgogne Franche-Comté.

La rumeur gronde depuis quelques jours. Le virus apparu à Wuhan, en Chine, au mois de décembre pourrait se déplacer jusqu'en Europe. Fin janvier, plusieurs cas sont identifiés en France, mais la région est épargnée. Le jeudi 30 janvier, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) déclare l’urgence internationale face à l’épidémie de coronavirus.

Le lendemain, l’Agence Régionale de Santé (ARS) de Bourgogne-Franche-Comté annonce qu'elle habilite deux hôpitaux à prendre en charge les cas confirmés : le CHU de Dijon et le CHU de Besançon. Au CHU de Dijon, le service des maladies infectieuses dispose de 7 chambres à pression négative. L'équipe soignante se dit prête à agir. Elle a l'expérience de précédentes épidémies : le H1N1 et le Sras.

" En réalité la crise elle démarre chez nous en janvier, un petit peu avant cette conférence de presse, raconte aujourd'hui Pierre Pribile, le directeur de l'Agence Régionale de Santé.  On se met en situation d’organiser un système de détection des premiers cas et de prise en charge des premiers cas en milieu hospitalier. "

Pierre Pribile, le directeur de l'ARS, organise cette conférence de presse.
Pierre Pribile, le directeur de l'ARS, organise cette conférence de presse. © Guillaume Desmalles / France Télévisions

 

Début février, les soignants se préparent. Sébastien Mirek est anesthésiste réanimateur au CHU de Dijon. Le mois de février est pour lui synonyme d'anticipation : " Avec mon collègue avec lequel je bosse tous les jours, on s’intéresse à la médecine de catastrophe et au risque sanitaire exceptionnel dont ce virus émergent fait partie (...) Donc on n’attend pas le déclenchement du plan blanc [le 17 mars au CHU de Dijon] mais on l’anticipe. Et quand il est déclenché par l’administration, par la direction de l’hôpital, nous on a déjà anticipé en amont toutes les éventualités, les préparations de service, les ouvertures de lits, les réanimations éphémères, les lits d’astreinte ou encore les formations de soignants ". 

En parallèle, l'inquiétude et la suspicion prennent de l'ampleur. Depuis plusieurs semaines, la diaspora asiatique est victime de discriminations ainsi que d'agressions partout en France. Sur le campus de l'Université de Bourgogne à Dijon, on recense 120 étudiants chinois. Aucun n'a fait part de discrimination vécue mais l'université met en place une cellule de veille. Elle suit l'évolution de la situation et tient les étudiants informés. 

À ce jour, aucun cas n'est encore officialisé en Bourgogne-Franche-Comté. Mais, en plus des CHU de Dijon et Besançon, déjà prêts, huit autres centres hospitaliers se préparent pour pouvoir prendre en charge d’éventuels patients atteints de coronavirus. Il s'agit des centres hospitaliers de Lons-le-Saunier, Nevers, Vesoul, Chalon-sur-Saône, Macon, Belfort, Auxerre et Sens.

En parallèle, durant le mois de février, un protocole sanitaire est mis en place en dehors de l'hôpital avec les médecins généralistes. "À ce moment les recommandations de l’Etat sont de demander aux patients qui présentent des symptômes avec suspicion de coronavirus d’aller directement aux urgences, se remémore Christophe Thibault, médecin dans l'Yonne. Entre janvier et février on ne prend que peu de précautions. Fin février je ressors des masques que j’avais stockés dans mon cabinet puis, étant personne à risque, j'opte finalement pour la téléconsultation." 

 

L'information fait la une quelques heures. Dans la nuit du mardi 25 au mercredi 26 février, un touriste ressortissant de Hong-Kong décède à l'hôtel Ibis Beaune-Centre. Dans un climat anxiogène, sa mort est suspectée d'être liée à une infection au coronavirus. " À partir de là cela devient un sujet médiatique national, rappelle Pierre Pribile. C'est un emballement médiatique donc on est obligé d’envoyer sur place un agent de l’ARS pour expliquer ce qu’il se passe et pourquoi on le fait." Le groupe de 30 touristes auquel appartient l'homme est confiné à l'hôtel et soumis à des tests. Le groupe doit ensuite prendre un avion et l'ARS souhaite éviter une éventuelle propagation du virus.

Finalement, le résultat des analyses effectuées révèle que le touriste est décédé des suites d'une crise cardiaque. La pression retombe. Pour quelques heures.

L'hôtel Ibis Beaune Centre est situé tout près des Hospices de Beaune.
L'hôtel Ibis Beaune Centre est situé tout près des Hospices de Beaune. © Hôtel Ibis

 

Jusqu'à présent épargnée par le virus, la Bourgogne-Franche-Comté recense ses premiers cas officiels de Covid le jeud 27 février. À l'occasion d'une conférence de presse, Pierre Pribile annonce l'infection de quatre patients. Tous ont plus de 80 ans. 

Trois sont originaires de la métropole dijonnaise, le quatrième vit dans l'agglomération beaunoise. Cette dernière revient d'un voyage organisé en Égypte. Deux autres ont été en contact avec un patient positif dans l'Oise, premier foyer français, via un intermédiaire. Elles ont à leur tour contaminé leur médecin.

Dans le même temps, l'Italie s'apprête à confiner sa population. Après quelques communes le 21 février, plusieurs régions puis tout le pays sont confinés début mars. "Lorsque l'Italie, un pays très proche de nous avec un système de santé tout aussi remarquable, fait face à un afflux massif de malades dans ses hôpitaux, on se dit que c’est ce scénario auquel il faut se préparer, analyse le directeur de l'ARS. D’ailleurs c’est ce qui nous arrive avec quelques semaines de décalage."

Le docteur Christophe Thibault confirme : " On se basait beaucoup sur le retour d’expérience et la description qu’en faisaient les Italiens. J’ai continué à faire des téléconsultations, à avoir un suivi régulier des patients. C’était à la fois frustrant mais aussi rassurant d’avoir cela plutôt que rien… Tous les patients qui avaient une toux particulière, des maux de tête ou de la fièvre. Ma règle c’était de faire du diagnostic par excès plutôt que par défaut. C’était une angoisse. "

Ce jour là, cinq nouveaux cas sont confirmés dans la région. Au total, dix cas de coronavirus sont officiellement répertoriés. Tous sont hospitalisés au CHU de Dijon. Il s'agit de cas contacts des premiers patients.

 


Huit jours plus tard, ce sont désormais 119 cas qui sont confirmés en Bourgogne-Franche-Comté. Sept départements sur huit sont touchés. Seule, la Nièvre n'est pas affectée. Sports, concerts, spectacles, les annulations d’événements se multiplient.

Face à l'afflux de patients, le CHRU de Besançon déclenche le plan blanc. Il prévoit la mise en place d'une cellule de crise et la mobilisation de personnels supplémentaires. "Nous avons pris des mesures exceptionnelles. Il y a une augmentation de l’activité avec des cas suspects qui viennent se faire dépister. Le nombre de cas augmente lui aussi. Et pour cela nous avons besoin de personnels", explique alors sa directrice Chantal Carroger.

 

Le 10 mars, 11 jours après la découverte d'un premier cas positif dans le département, un premier mort est enregistré dans l'Yonne. Ce malade âgé de plus de 80 ans était domicilié en Seine-et-Marne mais hospitalisé à l'hôpital de Sens. 147 patients ont alors été testés positifs dans la région. Les 11 et 12 mars, de nouveaux décès sont enregistrés dans le Doubs et le Jura. 

Le 12 mars, le chef de l'Etat s'adresse aux Français. "Nous ne sommes qu'au début de cette épidémie. (...) Un principe nous guide pour définir nos actions : c'est la confiance dans la science. C'est d'écouter celles et ceux qui savent." Il annonce la fermeture des établissements scolaires dès le lundi 16 mars. En Bourgogne Franche-Comté, 518 000 élèves sont appelés à suivre leurs cours sur Internet. 

"Je suis une maman solo, et je bosse en Ehpad. Je n'ai pas de solution mais pas de panique, j'ai trois jours pour m'organiser" s'inquiète une mère de famille en Franche-Comté. "Faut quand même faire attention, mais moi je le prends plutôt comme des vacances pour aller skater" explique alors un lycéen du Jura. 

Le lendemain, les rassemblements de plus de 100 personnes sont interdits. Et le samedi 14 mars, le Premier ministre Edouard Philippe annonce la fermeture de tous les lieux publics « non indispensables ». 

Malgré l'évolution de l'épidémie, le Premier ministre, Edouard Philippe confirme que le premier tour des élections municipales pourra se dérouler. L'abstention atteint des chiffres records.

À l'heure du premier tour des élections municipales, les masques ne sont pas encore de rigueur. Seul la distanciation physique et le lavage de mains régulier sont préconisés.
À l'heure du premier tour des élections municipales, les masques ne sont pas encore de rigueur. Seul la distanciation physique et le lavage de mains régulier sont préconisés. © Francetv Florence Petit

Suréaliste, en pleine soirée électorale, sur le plateau de France 3 Franche-Comté, le professeur Laurent Thines, membre du collectif inter-hôpitaux invite les habitants de Bourgogne Franche-Comté à s'auto-confiner. "J'invite les habitants de Bourgogne Franche-Comté à se confiner à domicile, confiner son entourage, limiter les déplacements, une personne seulement dans la famille va faire les courses, on se lave les mains, on ne va pas voir les personnes fragiles..." Il ajoute : "Il n'y a que le confinement qui permet de juguler cette épidémie" et de dit convaincu que le deuxième tour n'aura pas lieu. 

 

Ce soir là, la France entre en " guerre " selon les mots du Président, Emmanuel Macron. À compter de ce jour, un confinement d'une durée de quinze jours est annoncé. Plus tôt dans la journée, le Centre Hospitalier Universitaire de Dijon, décide de déclencher le plan blanc. Il l'explique en ces termes : " Le CHU Dijon Bourgogne se prépare à cette situation exceptionnelle depuis plus de 7 semaines. Les équipes médicales et non médicales de l’établissement sont donc largement préparées et mobilisées. (...) De nouvelles organisations sont mises en œuvre au sein de l’établissement, tant pour garantir une prise en charge optimale de l’ensemble des patients, que pour assurer la continuité d’activité du CHU dans un cadre sécurisé."

Plus tôt dans la journée, devant les supermarchés, de très longues files d'attente apparaissent. A l'intérieur, les rayons sont dévalisés. 

A Ahuy (Côte d'Or), les rayons vides d'un hypermarché le 16 mars 2020
A Ahuy (Côte d'Or), les rayons vides d'un hypermarché le 16 mars 2020 © Brian Bock / France Télévisions

 

Il est midi ce mardi 17 mars. Comme le reste du pays, la Bourgogne Franche-Comté est placée sous confinement. L'activité s'arrête.

Sur les réseaux sociaux, Bourguignons et Franc-Comtois partagent leur expérience. Et tout n'est pas négatif. "C'est le truc dont j'avais besoin dans la vie frénétique que je vivais. Un coin de calme. Je lis, je dessine, je fais de la musique, du yoga. Pour une fois, il n'y a plus de consommation à tout va" se réjouit Emeline.

 

L'hôpital du Nord Franche-Comté et une clinique de Besançon lancent un appel d'urgence aux dons de matériel pour faire face à la pandémie. 168 patients covid sont alors prises en charge dans les hôpitaux de la région. 

Face à la pénurie de masques, les médecins lancent eux un appel aux entreprises.

 

Alors que les Italiens ont montré l'exemple, les Français sortent sur leur balcon ou à leur fenêtre tous les soirs pour acclamer le personnel soignant. Chants, applaudissements, claquement de casseroles... chacun célèbre à sa manière partout dans la région. 

Pendant ce temps, les villes sont désertes. Le climat est exceptionnel pour un mois de mars. A Dijon, la plupart en profitent derrière leurs fenêtres. Quelques privilégiés admirent le spectacle depuis le ciel. 

Le lundi 23 mars, l'épidémie progresse. 411 personnes atteintes du covid-19 sont désormais hospitalisées en Bourgogne Franche-Comté. 

Ce même jour, deux médecin meurent des suites du Covid-19 dans la région. Jean-Marie Boegle, 66 ans, gynécologue-obstétricien à la clinique du Diaconat-Fonderie à Mulhouse, mais qui réside en Bourgogne. C'est justement à son cabinet de Mulhouse qu'il aurait été contaminé avant de rejoindre la Bourgogne et Beaune, où il est hospitalisé. Par la suite, il est transféré au CHU de Dijon, où il décède.

La nuit précédente, Olivier Schneller, médecin généraliste à Couthenans (Haute-Saône) succombe lui aussi au Covid-19. Il était hospitalisé depuis deux semaines à l'hôpital de Trévenans dans le Territoire de Belfort. "C'était un médecin de campagne, il a toujours répondu présent. C'était quelqu'un de très connu dans la village", précisait alors le maire de Couthenans. "Il était notre médecin, il ne comptait pas ses heures, il aurait pu prendre sa retraite, il continuait à travailler. Comment a-t-il été infecté au Covid-19, on l'ignore".


Deux semaines après la soirée électorale, c'est le premier décès d'un élu dû au Covid-19. Jacques Lajeanne, maire de Beurey-Bauguay en Côte-d'Or, meurt des suites de la maladie. Deux semaines plus tôt, à l'occasion du premier tour des élections municipales, il tient encore le bureau de vote. Âgé de 81 ans, il a choisi de ne pas se représenter. Corinne Maugey lui succède dans ses fonctions de premier magistrat.

"C'est beaucoup de tristesse", commente alors Ludovic Rochette, président de l'association des maires de Côte d'Or. "C'était quelqu'un de très attachant, de très attaché à sa commune. C'est un symbole très fort. C'est la preuve que les élus sont aussi en première ligne."

 

Le 1er avril, on compte officiellement 963 cas covid en Bourgogne Franche-Comté et 214 décès. 

À Thise dans le Doubs, le bilan est lourd. En un mois, vingt-cinq résidents, soit un tiers de l'établissement, succombent au Covid-19. Ici, la moyenne d'âge est de 88 ans. C'est la première fois dans la région que le virus fait autant de dégâts dans un établissement pour personnes âgées.

" En fait cela fait déjà des semaines que l'on craint le pire pour les EHPAD, se souvient Pierre Pribile. Ce qu'il se passe nous montre que quand le virus entre dans un EHPAD, il est extrêmement mortel. À partir de là on structure une cellule d'appui dédiée aux EHPAD. Mais le mot d'ordre n'est pas de compter les morts et de mettre un communiqué de presse quotidien pour dénombrer les morts dans chaque établissement." Si chaque soir, le nombre de décès à l’hôpital est communiqué, le nombre de victime en Ehpad reste flou. 

Un an après, le directeur de l'ARS justifie : " Je me suis toujours refusé à donner le nombre de morts par établissement parce qu'un EHPAD est un lieu de vie. Ce sont des données de santé qui appartiennent aux résidents et à leur famille et on n'a pas à placarder sur les portes des EHPAD, pas plus que sur la porte des immeubles en centre-ville le nombre de personnes malades ou mortes. "

À l'EPHAD de Thise, dans le Doubs, un tiers des pensionnaires est mort des suites du Covid-19.
À l'EPHAD de Thise, dans le Doubs, un tiers des pensionnaires est mort des suites du Covid-19. © Denis Colle - France Télévisions

 

Face à la pénurie de masques et à la polémique, la région effectue ses propres commandes. Non sans difficultés.

Deux jours après avoir vu une première commande de 1,3 millions de masques réquisitionnée par la Préfecture de la région Grand-Est, de nouveaux masques commandés par le conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté sont à nouveau réquisitionnés. Cette fois-ci, c'est l'armée qui intervient sur le tarmack de l'aéroport de Bâle (Suisse), pour saisir les masques et les rediriger vers la région Grand-Est, la plus touchée à l'époque.

"C'est aujourd’hui une nouvelle cargaison de deux millions de masques, arrivée ce matin à l'aéroport de Bâle-Mulhouse, qui a été intégralement réquisitionnée par l’Etat, sans concertation, ni même information préalable", déplorait à ce moment-là Marie-Guite Dufay, la présidente de la région dans un communiqué. Un an plus tard, elle conserve une certaine colère. " Je trouvais qu’en terme de relation entre l’Etat et les collectivités au moment où on doit tous se serrer les coudes, c’est pas terrible. Après cela, il a fallu attendre huit jours pour que j’ai un appel d’un conseiller spécial de Président de la République à l’Elysée, me présentant toutes ses excuses et me disant qu’il n’y avait jamais eu aucune consigne de l’Etat central pour faire ça."

Alors que l'épidémie continue à faire des ravages partout dans le monde, les spécialistes cherchent des traitements pour l'éradiquer. En Europe, un essai clinique baptisé Discovery se met en place. Les CHU de Besançon et Dijon sont impliqués dans ce projet. L’objectif est de tester l’efficacité sur le coronavirus Covid-19 de 4 traitements déjà connus et utilisés pour d’autres pathologies.

Bientôt un an plus tard, aucun traitement n'a encore été découvert. Mais l'arrivée des premiers vaccins a changé la donne. La campagne de vaccination est en cours. Fin janvier 2021, la Bourgogne-Franche-Comté est l'une région française où l'on vaccine le plus. Le mardi 2 février, le Président de la République, Emmanuel Macron annonce son intention de vacciner tous ceux qui le voudront avant la fin de l'été prochain. 

A cette date, en Bourgogne Franche-Comté, plus de 5200 personnes sont mortes du Covid-19 dont près de 2000 dans les Ehpad de la région. 

 

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